Les poissons roses à l’attaque

Les poissons roses à l’attaque
28 janvier 2016 Dorothée Paliard

Les poissons roses à l’attaque

Propos recueillis par Luc Richard et Falk van Gaver. Janvier 2016.

Quel est le cœur du message de ce manifeste ?

Nous constatons que la démocratie représentative ne représente plus, la politique tourne à vide, les électeurs voient avec inquiétude, voire angoisse, une présidentielle de 2017 avec les mêmes acteurs qu’en 2012. Au-delà de cet aspect conjoncturel et malgré la vitalité de nombreuses initiatives, l’ultra-individualisme contemporain a liquéfié l’espérance dans les projets communs. Or une vision collective de l’avenir se fonde sur des projets communs qui donnent à chacun l’envie de se lever le matin. Aujourd’hui, quel projet collectif peut donner à nos concitoyens le goût de se rassembler ? Certains proposent une France à la grand-papa, une monarchie républicaine qui serait menée par un leader charismatique. C’est une vision illusoire dans un monde trop complexe où doit jouer à plein la subsidiarité. D’autres se contentent de gérer le présent, dans un entre-soi devenu insupportable, et sans comprendre que les temps ont changé, ni saisir les ressorts profonds de la personne humaine, qui est bien plus qu’un consommateur interchangeable. « Nous sommes reliés, donc je suis » déclarons-nous dans notre « petit livre rose ». C’est en soi révolutionnaire dans notre culture du « no limit » solitaire, qui laisse se développer de profondes failles, sources de puissantes injustices. Or, notre moteur premier est la recherche de la justice concrète, dans tous les champs de l’existence. C’est d’ailleurs l’ADN politique de la gauche. Mais ce combat pour la justice ne peut se découper en tranches. Soit il sera global, soit il ne sera pas. « Tout est lié » pour reprendre l’antienne de Laudato Si’. Ainsi, notre combat doit être ancré dans une expérience du réel, ce qui est le cas de nombre de nos sympathisants. Et il doit porter sur toutes les injustices à l’oeuvre dans notre monde : des conditions de travail de l’ouvrière textile au Bangladesh, à l’usine à bébé en Inde pour les GPA des riches, en passant par l’insertion professionnelle de chômeurs désespérés, tentés par le vote FN, la protection de l’enfant trisomique à naître, dont les glaciales statistiques montrent que 96 % sont avortés ou la personne précaire en fin de vie, dans un hôpital sous pression financière, à qui on fera croire que l’injection létale est l’ultime soin palliatif… C’est en défendant la justice dans tous les champs de l’existence que nous guérirons la gauche, que nous lui redonnerons une cohérence et que nous relancerons la France, dans l’Europe. C’est pourquoi avec George Orwell, l’auteur de 1984, lui aussi passionnément socialiste, nous affirmons que « Pour défendre le socialisme, il est absolument nécessaire de commencer par l’attaquer». Hier, il fallait se battre contre sa tendance totalitaire. Aujourd’hui, il faut le guérir de sa tentation libertaire. Notre « petit livre rose » en est la « potion magique ». Nous sommes persuadés que lorsque la gauche est malade, c’est tout le pays qui trinque…

– Quelle est votre position vis-à-vis de la domination du capitalisme mondialisé et de l’idéologie néolibérale qui l’accompagne ?

La mondialisation est la nouvelle loi d’airain contraignant nos systèmes sociaux à se réduire voire à disparaître, avec l’illusion que les travailleurs sont libres de s’organiser par eux-mêmes sans les corps intermédiaires discrédités, à envisager l’avenir avec leurs seules forces individuelles. Voici une des conséquences d’un individualisme roi, très favorable, en termes de rapport de force, aux puissants et aux mieux informés. C’est d’ailleurs ce qui explique l’explosion des inégalités dans le monde qui fissure les confiance entre les personnes, socle d’un « goût du l’avenir », et pousse au repli sur soi.
L’idéologie néolibérale s’ingénie à présenter comme une libération cette abdication devant une mondialisation sans règles, avec cette confiance religieuse dans une main invisible du marché et un ruissellement bienveillant de la richesse des plus privilégiés vers les plus pauvres. C’est une superstition et une supercherie. La gauche tente de s’opposer à cette dérive mortifère dans le domaine économique mais sans résister aux sirènes de l’hyper consommation individualiste. Et dans le même temps, le PS n’a pas su structurer le renouvellement de ses cadres en intégrant des personnes ayant ancré ces combats dans leur vie réelle et capables de féconder ainsi le champ politique. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le cas au PS. Cette incohérence, cette absence de colonne vertébrale anthropologique et cette professionnalisation du « métier » politique, sont les sources de son épuisement et de ses renoncements.
Notre réponse est une intégration raisonnée dans l’économie mondiale, avec des règles, des principes d’action politiques tenant compte des forces et des faiblesses de l’âme humaine et une vision de la France dans le cadre d’une « communauté fédérale européenne », seule espace capable de résister à la marchandisation du monde. Le mot « communauté » n’est pas choisi au hasard. Pour cela, il faut redonner aux européens le goût des projets communs et à l’Europe le sens de la diversité et de la subsidiarité.
Nous travaillons aussi à humaniser la mondialisation et soutenons par exemple l’action courageuse de Dominique Potier (député PS), cofondateur d’Esprit Civique avec les Poissons Roses, dans la proposition de loi sur le « devoir de vigilance » des multinationales vis-à-vis de leurs sous-traitants. Eviter la répétition du drame du Rana Plaza au Bangladesh est à la fois un impératif moral et une des fondations dans la construction d’une économie durable et humaine.
http://www.dominiquepotier.com/fr/rana-plaza-adoption-d-une-resolution-au-parlement-europeen/actualites-1.html

– Comment vous situez-vous par rapport à la dérive libérale-libertaire sociétale du Parti socialiste ?

Nous nous opposons à toute dérive libérale-libertaire au Parti Socialiste comme ailleurs. Nous reconnaissons que le processus d’émancipation des liens de domination constitue un des marqueurs essentiels de la gauche. Mais l’évolution « sociétaliste » est une fausse émancipation, reposant sur une vision néo-dualiste de la personne humaine, séparant artificiellement l’esprit et le corps. Avec les évolutions techniques actuelles, les failles sont vertigineuses et ne relèvent plus seulement du cauchemar de Huxley. Or cette vision conduit à une rupture avec le « sens commun » et les classes populaire. Elle est aussi la source de profondes injustices et est dénoncée par de nombreux penseurs de gauche comme JC. Michéa ou S. Agacinski.
Nous ne sommes pas seuls dans ce combat. Au PS, de nombreux socialistes estiment que cette dérive conduit à l’échec et ne représente que les attentes d’une petite frange de la gauche, parisienne principalement ! Les prochaines assises pour l’abolition universelle de la GPA le 2 février rassembleront à l’Assemblée Nationale, de nombreuses personnalités de la gauche française et européenne : Laurence Dumont (vice-présidente PS de l’AN), Benoît Hamon, José Bové, des membres d’Attac… C’est un signe très fort et aussi le fruit de nos années d’engagement.
Le débat commence à s’ouvrir, clairement, avec une prise de conscience et paroles courageuses d’élus de gauche sur la filiation ou la fin de vie, souvent complémentaires avec des combats durs sur les questions sociales. Les députés Dominique Potier, Jean Philippe Mallé ou Bruno-Nestor Azérot (qui a préfacé notre livre) en sont de bons exemples, tout comme Joseph Thouvenel de la CFTC. Nos rencontres personnelles, tant avec de hauts responsables du PS, que des militants de base, nous ont prouvé que notre cohérence touche profondément. Cela suscite aussi parfois une colère irrationnelle au sein des sections, en particulier à Paris, qui a toujours eu dans l’histoire de France une place à part. Cette colère est aussi la conséquence de notre implication dans la Manif pour Tous, jusqu’à la manifestation du 13 janvier 2013 sur le Champs de Mars, manifestation qui avait réuni un public très varié, avec notamment de nombreux élus de gauche venus des quatre coins de notre pays. Refuser de le reconnaître prouve à quel point la notion « d’émancipation », au cœur du message de la gauche, a pu se pervertir dans les mirages d’un hyper-individualisme désespérant, qui refuse toute transcendance à l’être humain.

Etant donné l’hostilité historique de la gauche française – laïque voire anticléricale – envers l’Eglise, (comment) peut-on être catho de gauche ?

Attention aux clichés, la gauche puise à plusieurs sources, en particulier à celle du judéo-christianisme et le fameux texte de Paul « ni juifs, ni païens, ni esclaves… ». Laisser croire que le gauche est par essence anti-cléricale, au sens anti église catholique, ne rend en rien compte d’une histoire très complexe, ni de la réalité de nos expériences ou de nos rencontres. Aujourd’hui, nous déclarons qu’être « socialistes et papistes », c’est possible. La gauche est d’ailleurs partagée avec les prises de position récentes de JL. Bianco contre M. Valls, ultime avatar d’un choc déjà ancien entre deux visions, celle de Briand contre celle de Combes. Nous nous rattachons clairement à la première et restons attachés à la laïcité de l’Etat, socle d’une société plurielle et non d’une laïcité de la société. C’est essentiel pour la France car cette grande idée pourrait être manipulée pour discriminer en particulier nos concitoyens musulmans, traversés eux-aussi par des débats existentiels sur la nécessaire séparation des plans, issue du christianisme (« rendez à César… »). De plus, les Poissons Roses ne sont pas exclusivement cathos, il y a parmi nous des protestants et des musulmans. Et puis la gauche est aussi devenue une « périphérie » comme une autre, au milieu de laquelle il faut se tenir. Il n’y a pas de raisons d’abandonner nos convictions qui sont des ferments puissants pour notre pays !

  • Ermort

    « C’est en défendant la justice dans tous les champs de l’existence que nous guérirons la gauche »

    Est-ce la gauche qu’il faut guérir? Comme si « la gauche » était le but, l’âme d’un pays?

    En quoi la recherche de la justice serait-elle l’apanage de la gauche? D’autant que la gauche a plus souvent détruit la famille, le couple, l’enfant, que ne l’a fait la droite.

    Et, de toute façon, est-il indispensable de se dire de gauche ou de droite?

    Ils sont dans le rêve, encore, et font de leur idée de la gauche une idole.

    Tant qu’ils ne parviendront pas à avoir une anthropologie claire, liée à la loi naturelle, ils se tromperont. Comme les autres. Pire que les autres, même, car très souvent les gens de gauche virent très vite au totalitarisme… sous couvert de leur morale proclamée universelle et qu’ils veulent à tout prix imposer aux autres. Ce sont les gens de gauche qui ont créé les pire persécutions contre leurs semblables humaines.

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux