Les impasses de l’écologie technocratique.

Les impasses de l’écologie technocratique.
6 mars 2015 Dorothée Paliard

Les impasses de l’écologie technocratique.

Par Philippe Conte.

L’affaire récente de la ferme dite « des milles vaches » est emblématique des impasses logiques dans laquelle l’écologisme politique s’est définitivement englué. Pour bien comprendre comment ce projet concentre les absurdités tant au plan économique, qu’écologique, que sociale, il faut sans doute présenter le dessein global.

Pour cet établissement « agricole » il est prévu des bâtiments de 8 500 mètres carrés, qui comprennent un hangar, une salle de traite et deux énormes cuves : les méthaniseurs. Le projet nécessite également des terrains agricoles pour recevoir le rebut du processus de méthanisation soit 3 000 hectares pour 1 000 vaches. Si l’on parle de méthanisation c’est parce que l’objet principal de ce complexe « agricole » n’est pas de produire du lait, ni de produire de la viande, mais de produire de la bouse ! Cette bouse sert ensuite de matière première pour le processus de méthanisation, gaz qui peut ensuite être commercialisé depuis l’arrêté du 23 novembre 2011 qui fixe les conditions d’achat du bio-méthane injecté dans les réseaux de gaz naturel. Le gaz peut également (comme c’est le cas dans le projet des « mille vaches ») être brulé dans une unité de cogénération pour produire chaleur et électricité.

La revue spécialisée « Agrimer » rappelait à ses lecteurs les potentialités de ce nouveau marché : « La directive européenne d’avril 2009, relative à la promotion des énergies renouvelables (EnR), fixe l’objectif de 20 % d’EnR dans la consommation énergétique totale européenne à l’horizon 2020. En France, le taux visé est de 23 % à cet horizon. Le biogaz fait partie des sources d’énergies renouvelables qui peuvent contribuer à atteindre cet objectif. Sa production est encore relativement faible, mais elle devrait s’accroître dans les prochaines années. Le potentiel de production est important et le dispositif d’aides publiques (fonds chaleur, révision du tarif d’achat de l’électricité, possibilité d’injecter le biogaz dans les réseaux de gaz naturel) est de nature à encourager les investissements dans ce secteur ».

C’est grâce à ce cadre réglementaire européen et à sa déclinaison nationale qu’on aboutit à ce paradoxe apparent d’usine à bouse ! Sous couvert d’écologie, on aboutit à un véritable contresens, à une véritable révolution : ce qui était l’objet principal de l’agriculture – nourrir les êtres humains – devient secondaire ; et le sous-produit presque négligeable – le fumier – devient l’objectif principal. Une vision technocratique des problèmes (véritable signature bruxelloise) conduit à créer un phénomène d’aubaine pour des investisseurs et à un gâchis monumental.

Gâchis du point de vue économique car des subventions (c’est-à-dire des impôts), des tarifs préférentiels (c’est-à-dire un surcoût pour les consommateurs) sont engloutis sans qu’aucune analyse des effets d’éviction ne soit engagée. Il est bien possible que ces sommes aient pu être utilisées ailleurs pour un meilleurs profit économique et écologique, nul ne le saura jamais.

Ce qu’on sait de manière certaine, c’est l’impact écologique d’un telle absurdité : désastre paysager d’un immense hangar industriel en zone agricole, utilisation massive d’antibiotiques à titre préventif liée à la promiscuité des animaux (antibiotiques que l’on retrouvera dans le lait destiné à la consommation humaine) ; mais surtout impact massif lié à la filière d’évacuation du résidu des méthaniseurs appelé digestat qui doit ensuite être épandu dans les champs. Sans parler bien sûr du respect dû aux animaux qui sont réduits ici à n’être qu’un tube digestif sur pattes !

L’impact social est lui aussi massif. Le nombre de travailleurs nécessaires à faire tourner cette usine (une quinzaine de salariés) est bien sûr bien inférieur à celui qu’impliquerait le fonctionnement de fermes classiques d’environ une cinquante vaches chacune, soit environ une soixantaine de poste de travail. Mais le problème social ne s’arrête pas là, car le lait étant devenu dans cette usine un sous-produit de la bouse, il pourra être vendu à un prix bien inférieur à celui pratiqué par les « anciens producteurs de lait ». D’après les chiffres avancés par le porteur de projet lui-même, il vendra son lait 270 € la tonne, alors que le prix moyen de commercialisation est actuellement d’environ 350 €. Si cette usine s’implante et fait des émules, cette pression sur les prix conduira de nombreux éleveurs laitiers à la faillite.

Le projet de la ferme des milles vaches est donc un exemple de ce qu’il est convenu d’appeler le modèle agroalimentaire américain marginalement modifié par les lubies technocratiques bruxelloises. Il n’est pas inutile de rappeler que ce choix socio-économique fait à la fin du deuxième conflit mondial repose sur l’industrialisation de l’ensemble de la filière. Ce modèle a eu également les trois mêmes types de conséquences :

Distribution de subventions aléatoires (un lycée de centre-ville sans vocation agricole pouvant bénéficier de subvention de plusieurs milliers d’euro, sans doute pour ses espaces verts ! ) au dépend d’une véritable politique de recherche holistique sur les modalités de mise en œuvre d’une agriculture productive et durable. On peut ainsi noter la fermeture de la chaire de microbiologie des sols dans les années 70 !

Impact écologique massif avec la modification des paysages et du régime d’écoulement des eaux qui lui était lié ; la pollution des nappes phréatiques et des rivières par les engrais et les pesticides ; la pollution globale de l’environnement à un point tel que les abeilles se portent mieux en plein Paris que dans les campagnes en zone de grandes cultures ; la perte de la diversité génétique des espèces cultivées ; l’appauvrissement des sols.

Le nombre d’actifs agricoles s’est effondré, passant de 6 millions en 1946, à 2 millions en 1970.et à moins de 700 000 aujourd’hui ; avec une perspective de moins de 400 000 en 2035. Même si économi­quement la balance ne peut être réalisée mécaniquement, on ne peut que noter le parallèle inquiétant entre les 5 millions de postes de travail perdus dans l’agriculture et nos 5 millions de chômeurs ! On doit aussi noter les effets délétères de la nourriture ainsi produite et conditionnée sur la santé des populations avec comme symptôme la progression de l’obésité.

Devant un tel constat, rien d’autre n’est mis en œuvre qu’un vague « greenwashing », pour parler bruxellois. On prononce de beaux discours mais on pratique une écologie de façade dont la ferme des milles vaches est paradoxalement le symbole.

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