Léon Bloy, ou la théologie à coup de marteau

Léon Bloy, ou la théologie à coup de marteau
6 novembre 2015 Dorothée Paliard

Léon Bloy, ou la théologie à coup de marteau

Par Falk Van Gaver. 6 Novembre 2015.

« Quand viendra l’homme de Dieu qui se servira de la Parole comme d’un marteau ? »

On ne présente plus Léon Bloy (1846-1917), converti par Barbey d’Aurevilly, et par qui seront convertis Jacques et Raïssa Maritain dont il sera le parrain. Mais entend-on encore sa voix, la voix de ce boutefeu de Dieu aujourd’hui ? « Je suis venu mettre le feu sur terre et que puis-je vouloir, sinon qu’elle brûle ? Ainsi parle Jésus-Christ dans l’Évangile. Donc tout catholique a le devoir d’être un incendiaire. »
Incendiaire, voilà ce qu’il faut, voilà ce qu’il faut être. Incendiaire par amour et par colère – divin amour et sainte colère : « Dire la vérité à tout le monde, sur toutes choses et quelles qu’en puissent être les conséquences. Cela revient à offrir la superficie totale de mon épiderme à tous les engins imaginables de destruction. Je déclare mon irrévocable volonté de manquer essentiellement de modération, d’être toujours imprudent et de remplacer toute mesure par un perpétuel débordement. »
Bloy, l’intempestif, Bloy, l’inactuel, Bloy, le théologien à coups de marteau, comme un Nietzsche chrétien, qui aurait retrouvé Dieu : « Quand je veux savoir les dernières nouvelles, je lis saint Paul. »
Qui veut le découvrir, pourra commencer avec l’excellente petit volume d’introduction, lumineux et fraternel, de François Angelier : Bloy ou la fureur du juste. Et surtout, qui veut jubiler, vociférer, pleurer, hurler de rage ou de rire, crier de joie ou de colère avec Bloy, n’aura qu’à se plonger dans les écrits de Bloy – à commencer par ses romans, La femme pauvre et Le désespéré.
J’insisterai juste ici, notamment dans le contexte du néo-drumontisme contemporain (Soral, Dieudonné…) qui, de même que l’antimaçonnisme, déborde largement les ghettos sociopolitiques antisémites traditionnels, sur l’opposition viscérale de Bloy – comme de son contemporain Nietzsche, d’ailleurs, ce Bloy inchrétien – à l’antisémitisme. Bloy, c’est l’anti-Drumont. À La France juive (1886), il répond par Le Salut par les juifs (1892), dédiée à sa filleule juive convertie, Raïssa. « Prends et lis », nous dit l’ange. Allons-y.
« Israël est notre ancêtre à nous autres catholiques et ceux qui ne l’honorent pas sont menacés dans l’Écriture même de ne pas vivre longuement ; je me plains souvent de voir des catholiques mépriser une vérité si claire. »
« L’histoire des juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau. Ils sont immobiles à jamais et tout ce qu’on peut faire, c’est de les franchir en bondissant avec plus ou moins de fracas, sans aucun espoir de les démolir. »
« On oublie, ou plutôt on ne veut pas savoir que notre Dieu fait homme est juif, le juif par excellence de nature, le Lion de Juda ; que sa mère est une juive, la Fleur de la race juive ; que tous ses ancêtres ont été des juifs ; que les apôtres ont été des juifs, aussi bien que tous les Prophètes ; enfin que notre liturgie tout entière est puisée dans les livres juifs. Dès lors comment exprimer l’énormité de l’outrage et du blasphème qui consiste à vilipender la race juive ? »
« L’antisémitisme, chose toute moderne, est le soufflet le plus horrible que Notre Seigneur ait reçu dans sa Passion qui dure toujours ; c’est le plus sanglant et le plus impardonnable parce qu’il le reçoit sur la Face de sa Mère et de la main des chrétiens. »
« Quel peuple est aussi pauvre que le peuple juif ? Ah ! Je sais bien, il y a les banquiers, les spéculateurs. La légende, la tradition veut que tous les juifs soient des usuriers ; on refuse de croire autre chose. Et cette légende est un mensonge. Il s’agit de la lie du monde juif. Ceux qui le connaissent et le regardent sans préjugés savent que ce peuple a d’autres aspects et que, portant la misère de tous les siècles, il souffre infiniment. Quelques-unes des plus nobles âmes que j’ai rencontrées étaient des âmes juives. »
Même discours dans Le Sang du pauvre (1909) : « Les juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leurs maîtres les plus fiers s’estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds. Car tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre. Le droit d’aînesse ne peut être annulé par un châtiment, quelque rigoureux qu’il soit, et la parole de Dieu est immodifiable, parce que ses dons et sa vocation sont sans repentance. »
Même propos en 1911 : « Sachez que je mange, chaque matin, un juif qui se nomme Jésus-Christ, que je passe une partie de ma vie aux pieds d’une juive au Cœur transpercé dont je me suis fait l’esclave, enfin que j’ai donné ma confiance à un troupeau de youpins – comme vous les appelez –, l’un présentant l’Agneau, un autre portant les Clefs du ciel, un troisième chargé d’instruire toutes les nations, etc., et je sais qu’on ne peut être chrétien qu’avec de tels sentiments. Tout le reste est contingence banale et n’existe absolument pas. »
On le voit, nous qui relisons ces lignes après le vingtième siècle, Bloy fut prophète, et de malheur, hélas. Et à la condamnation absurde de la réédition du Salut par les juifs – pour antisémitisme ! – par l’inculte juge des référés de Bobigny en 2013, nous opposerons le témoignage de Franz Kafka : «Je connais, de Léon Bloy, un livre contre l’antisémitisme: Le Salut par les Juifs. Un chrétien y défend les Juifs comme on défend des parents pauvres. C’est très intéressant. Et puis, Bloy sait manier l’invective. Ce n’est pas banal. Il possède une flamme qui rappelle l’ardeur des prophètes. Que dis-je, il invective beaucoup mieux. Cela s’explique facilement, car sa flamme est alimentée par tout le fumier de l’époque moderne.»
On ne sait pas ce que Bloy, férocement anticolonialiste – relisons son « Jésus-Christ aux colonies » (1903) –, aurait pensé de l’État d’Israël contemporain, et on ne peut guère le supposer, sans danger d’anachronisme. Mais on sait ce qu’il pensait et disait de toute forme d’antisémitisme. Car, comme l’affirme le Christ à la Samaritaine : « Le salut vient des juifs. »


François Angelier, Léon Bloy ou la fureur du Juste, Points Sagesses, 2015, 190 pages, 7,50 euros

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux