L’École saisie par le libéralisme

L’École saisie par le libéralisme
22 janvier 2015 OSP
Jean-Paul Brighelli

L’École saisie par le libéralisme

Par Jean-Paul Brighelli, enseignant et essayiste

 

L’une des métaphores les plus rebattues sur l’Ecole est celle de l’ascenseur social : nous vivrions une panne plus ou moins totale de ce fameux ascenseur, que des subventions généreusement distribuées suffiraient à faire repartir, cahin-caha.

Belle fable. L’ascenseur social d’une Ecole réinventée à la fin du XIXème siècle n’a jamais fonctionné que comme les ascenseurs de la fin du XIXème siècle : ils desservaient les étages nobles — jusqu’au troisième — et laissaient aux pauvres l’usage de l’escalier de service.

Cela suffisait à la fois à reproduire les classes dominantes — cette bourgeoisie libérale qui détenait les clefs de la réussite — et à pousser, de temps en temps, un petit pauvre particulièrement doué vers ces grandes écoles symboles de « l’élitisme républicain ». Bourdieu a eu beau jeu de démontrer, dès les années 1960, que cet « ascenseur » était largement fictif.

Et c’est aujourd’hui, avec le néo-libéralisme, que cet aspect fictif s’affiche enfin sans complexes. De même que le capitalisme en construction s’était inventé une Ecole à sa mesure, le libéralisme triomphant a réorienté cette Ecole au service de ses intérêts.

Et pour ce faire, il a disposé d’une splendide machine : les utopies libertaires qui ont engendré ce que l’on appelle aujourd’hui le pédagogisme, dont l’effet le plus évident est l’étêtement des talents, et la mise à disposition d’un patronat sans scrupule d’une main d’œuvre taillable et corvéable à merci, qui n’a même plus les moyens intellectuels de contester le sort qui lui est fait. Le paradoxe — mais nous verrons qu’il n’est qu’apparent — est que de deux étiquettes usant de la « liberté » soit sorti un nouvel esclavage.

Les travaux de Max weber, la parution en particulier en 1904-1905 de l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, ont alimenté un malentendu qui a perduré pour des raisons évidentes, surtout dans le patronat des pays du Nord : le libéralisme, qui ne brillait pas originellement par sa grande vertu (voir la très révélatrice Fable des abeilles publiée par Mandeville en 1714, à l’orée du capitalisme moderne, selon laquelle les vices privées font la vertu publique, et dont Adam Smith ne fit que proposer une version policée), trouvait soudain une justification morale et se parait des vertus de l’ethos calviniste.

C’est l’une des escroqueries morales les plus réussies. Le capitaliste, en axant son action sur le travail, complaisait à Dieu, disait-il. Que ce fût sur le travail d’autrui qu’il prospérât importait peu : la vertu était enrôlée dans le camp du Bien sous une bannière morale — ce qui permit ultérieurement de ranger le communisme, par exemple, dans l’empire du Mal. Le manichéisme a lui aussi son hypocrisie.

C’est au milieu des années 1970, après les deux chocs pétroliers, que le libéralisme, rebaptisé néo-libéralisme (ce qualificatif de « nouveau » est typique de ces années qui ont vu aussi bien le néo-capitalisme que le beaujolais nouveau ou les nouveaux philosophes, escroqueries conceptuelles nécessaires à un système mercantile), cesse d’utiliser ce cache-sexe éthique et se donne enfin pour ce qu’il était depuis le début : une course effrénée (et pourquoi aurait-elle un frein ?) aux profits et à l’exploitation de l’homme par l’homme. La mondialisation, qui à vrai dire existait déjà via le colonialisme et l’exploitation du Sud au profit du Nord, a concouru à supprimer l’Etat, le dernier obstacle aux appétits des insatiables. Les nations, jadis si nécessaires à la mise en place du système, sont désormais les idiots utiles d’un système international — utiles en particulier en temps de crise. Voir ce que Goldman-Sachs, par exemple, a fait de la Grèce. Ou ce que les « fonds vautours » (une telle appellation, revendiquée par les financiers, en dit assez long sur l’abandon du paravent vertueux)font de la dette argentine aujourd’hui.

L’Ecole française a longtemps procédé de la même illusion. Elle l’a même si bien fait que tout au long de la Troisième et de la Quatrième République, elle est parvenue à dégager les élites nécessaires à la pérennité et à la diffusion du système. L’aristocratie d’argent (tout le monde sent bien la tonalité oxymorique de l’expression) ne suffisait pas à alimenter la machine capitaliste. On a donc formé les pauvres et inventé cette classe moyenne, fortement consommatrice de biens durables, dont l’érosion, aujourd’hui, témoigne à la fois de la volonté de produire des biens périssables, et du choix délibéré des carences scolaires dans un système qui préfère à nouveau des Hilotes plutôt que des hommes libres. Orwell, dans 1984, avait déjà souligné cette inversion des valeurs : la Liberté, c’est l’Esclavage, et l’Ignorance, c’est la Force, tant que la Consommation, c’est le Bien.

La République de Ferry, Clémenceau ou Poincaré avait mis le savoir lire et le savoir écrire au cœur du système scolaire. Elle avait également mis en avant la mémoire : l’Histoire et la Géographie, dans l’idéologie d’abord de la France revancharde d’après 1870, hanté du désir de se reconstituer en Nation, puis de la France coloniale des années 1880-1940, favorisaient un ancrage dans le temps et les lieux (lire et relire le Tour de France de deux enfants, grand succès fédérateur de la IIIème République). Il est naturel que ce soit dans ces matières que les nouvelles pédagogies aient taillé prioritairement. L’apprentissage de la lecture passé à la moulinette des méthodes idéo-visuelles, l’Histoire sans chronologie, bientôt livrée à toutes les repentances, l’abandon de ce qui constituait le citoyen français sont autant de manifestations de l’entreprise d’acculturation nécessaire à un système libéral mondialisé. L’élève moderne n’appartient plus à un terroir, ni à une trame, il est destiné à devenir un consommateur flottant au gré des embauches et des débauches. Rien d’étonnant qu’à la dictature des Belles-Lettres ait succédé celle des sciences, présentées sous leur strict aspect utilitaire et technologique, des maths réduites aux statistiques, de l’économie libérale étudiée comme un fait accompli, de l’Europe des trusts et des bureaucrates présentée comme une évidence.

Au passage, la réduction drastique du nombre d’heures de cours, la substitution du savoir-faire (et même du savoir-être, quoi que cela signifie) aux savoirs fondamentaux patiemment transmis, permettent de faire des économies substantielles : le vrai savoir revenant cher, le libéralisme a décidé d’essayer l’ignorance. Cela lui coûtera plus cher à l’arrivée, mais peu lui chaut : c’est un système qui est plus habitué aux bilans trimestriels qu’aux perspectives à dix ou quinze ans. Le temps scolaire est un temps long, le temps libéral est court. L’accent mis sur les nouvelles technologies, outre le fait qu’il permet de s’ouvrir des marchés dont on constate chaque jour que l’Ecole est le client captif, est symptomatique de cette course à la satisfaction instantanée.

Le temps des nouvelles pédagogies est lui aussi dans l’immédiateté. L’Ecole était le lieu du bonheur différé — le travail y était investissement, lente patience ; on a voulu en faire un espace ludique du bonheur immédiat. La satisfaction de la difficulté vaincue a été remplacée par celle de la difficulté escamotée.

Le rapport au maître s’est donc sensiblement modifié, et le mépris (ou tout au moins un utilitarisme méprisant) s’est substitué au respect.

Je parlais il y a quelques années de « fabrique du crétin » — j’entendais alors par ce terme tous ceux qui visent à crétiniser l’Ecole. Mais c’est désormais aux élèves que le terme s’applique : 150 000 pauvres gosses sortent chaque année du système, fin Troisième, sans rien dans la tête ni dans les poches. Rien d’étonnant à ce que ce lumpen-prolétariat, comme dirait Marx, manifeste sa haine de ce qu’il a tout à côté de lui (les plus étrangers, les plus humiliés), puisqu’il n’a plus les outils conceptuels qui lui permettraient de s’opposer à ceux qui l’exploitent.

Que ce système soit ou non pérenne est un autre problème. « Panem et circenses », du pain et des jeux, disait-on à Rome. Lorsqu’en temps de crise le pain quotidien se fait hebdomadaire, l’ultra-médiatisation des jeux dans la société du spectacle suffira-t-elle longtemps à différer l’explosion sociale que l’on sent sourdre aujourd’hui ? L’éradication de la mémoire, de la faculté de dire avec pertinence (les pédagogies modernes font grand cas de l’impertinence, rebaptisée liberté d’expression, quand justement elle ne témoigne que d’une absence de liberté, et d’une incapacité d’expression) peut maintenir encore un certain temps le navire libéral à flot. Mais l’absence de morale réelle, de ce surmoi collectif que donnaient la culture et le sens de la nation, peut permettre toutes les dérives brutales. Nous fabriquons des barbares, dont nous sacralisons les borborygmes, et nous nous étonnons de la violence banalisée, de la perte du sens hiérarchique, de l’incivilité montante. Que Vincent Peillon, qui n’a pas été le ministre de l’Education le plus compétent, ait cru bon de revitaliser ce qu’il a appelé la « morale laïque » prouve assez qu’elle a disparu du système, et que l’avidité sans frein du libéralisme a produit, avec l’appui (involontaire) des pédagogues, une génération d’enfants et d’adolescents déboussolés, qui prennent littéralement leurs désirs pour des réalités — jusqu’à ce qu’ils se fracassent sur le mur des réalités vraies, en première année d’université par exemple. À Bayard ou Du Guesclin on a substitué le trader, ce nouveau héros du nombrilisme financier. Sans une insurrection des nations, nous le paierons bientôt. La « résistance à l’oppression » est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme : mais bientôt, qui saura encore la lire ?

 

Jean-Paul Brighelli

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