Le projet politique du paradis ressenti

Le projet politique du paradis ressenti
11 mai 2018 Dorothée Paliard

Le projet politique du paradis ressenti

En théologie, pour entrer au Paradis, il faut sortir de la religion : pas besoin d’être relié à Dieu puisque nous y serons unis. Or, notre société s’est largement sécularisée, a quitté la religion dans une apostasie entamée au début des années 70. C’est donc que nous sommes dans un paradis, certes politique et imparfait, mais un paradis quand même.

Un constat : le Frère Emmanuel Perrier, op., théologien de la province de Toulouse, a décoiffé son auditoire avec une telle introduction de sa conférence « Fin de notre paradis, retour de la politique » dans le cadre du cycle « Responsabilité politique de la Foi » à l’Espace Bernanos.

Naturellement, l’homme sait discerner le bien. Il désire les choses qu’il perçoit comme bonnes et, une fois son désir assouvi, profiter du repos inhérent à cette satisfaction. C’est sa volonté qui meut son désir. Mais l’homme, ce glouton, peut désirer sans limites puisqu’il existe plus de biens qu’il ne pourra jamais en obtenir. Il se condamne ainsi à ne jamais être ici rassasié. Seul Dieu pourra lui donner le vrai repos, celui que ne trouble plus aucun désir.

Pour se survivre à elle-même dans son mythe paradisiaque, notre société moderne et consumériste entretient une frénétique succession de désirs / assouvissements / repos visant la saturation. Spéculant sur la faiblesse de nos volontés, elle organise un totalitarisme soft. Dans cet Eden, la consommation sans limites culmine au climax des repos consécutifs à tous ces désirs générés et immédiatement satisfaits ; le passé et l’avenir y sont abolis, seul le présent compte ; le relativisme triomphe, qui nous fait nier notre condition de pécheur (c’est plus confortable d’être la victime et que les autres soient responsables) ; et nos corps perdent leurs repères. Saint Paul dans son épître aux Romains nous parle de l’être de chair qui, confronté au désir, voit sa volonté faiblir.

Dans ce paradis ressenti, la politique s’estompe : la cité n’est plus une communauté de destins, les frontières et la souveraineté disparaissent, les lois cèdent le pas aux normes, la famille et la religion s’effacent, le champ politique se réduit à une gouvernance de gestionnaires des territoires et des individus. Mais cela fonctionne comme un totalitarisme, même si celui-ci ne présente pas le caractère brutal de ceux qui l’ont précédé au XXe siècle, et même si la faiblesse de la volonté de l’homme est l’outil principal de son asservissement.

Heureusement, les totalitarismes comme les empires sont voués à disparaître d’eux-mêmes, victimes de leurs malfaçons. Ce paradis ressenti actuel voit déjà les prémices de cette chute : le coût de cette saturation de désirs est trop élevé et conduit à un endettement insupportable ; dans le reste du monde, ceux qui font encore de la politique nous le feront savoir ; une frange très significative de la population est déjà exclue de cette frénésie de satisfaction des désirs ; et la confiance envers les institutions est au plus bas.

Frère Emmanuel ne transige pas dans ses conclusions. Nous sommes tous concernés par cette délectation immédiate des biens sensibles que nous promet ce paradis ressenti, mais nous pouvons lui opposer notre liberté spirituelle. L’homme est un être historique : s’il est privé de passé et d’avenir par l’hypertrophie du présent, il ne peut plus se projeter dans l’avenir pour assurer la pérennité de sa société, et l’absence de justice la conduit au chaos du tous contre tous. Notre rôle de catholique dans cet environnement est d’abord de nous convertir, de laisser la grâce agir en nous, puis d’agir dans le monde, dans le temps de l’Espérance qui ne déçoit jamais. C’est pourquoi nous savons que la fin de ce paradis ressenti viendra avec le retour du politique et de la religion.

Regrettons pour finir que Frère Emmanuel n’ait pas publié sa vision du paradis ressenti dans un livre accessible à tous…. Le sentiment de trahir ici avec mes pauvres mots une conférence riche et dense, où un enseignement de haute volée nous était dispensé, accompagne le point final de ce billet, mais non sans avoir annoncé que Tugdual Derville sera le prochain conférencier à plancher le 30 mai prochain.

(Merci à Philippe de Saint-Germain pour sa lecture attentive de mon brouillon)

Rémy Mahoudeaux

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