Le mensonge de l’argent

Le mensonge de l’argent
8 janvier 2015 OSP
Corne d'abondance et pièces de monnaie

Le mensonge de l’argent

Le mensonge de l’argent

 

Faut pas jouer au pauvre, quand on a le sou…

 

Il y a quelques années, un ami, directeur général d’une ONG bien connue dans l’aide à l’enfance, publiait un texte sur la fameuse honte de l’argent qui toucherait les élites traditionnelles, embarras provoquant une discrétion des riches, une forme de décence, qu’il défendait contre la monstration américano-protestante de la réussite comme élection – et, lui-même très vieille France, contre la vulgarité du bling-bling montant.

Certes, je ne pouvais qu’acquiescer à la condamnation de l’étalage indécent de la réussite, qui plus est dans un contexte d’inégalités croissantes. Mais il me semble que, comme l’a montré la thèse classique de Max Weber avec la figure paradoxale du « capitaliste ascétique » dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, cette réserve vis-à-vis de l’argent est issue d’une culture davantage protestante que catholique – que l’on pense aux fastes des aristocrates avant la normalisation industrielle et bourgeoise – et, en France, peut-être plus particulièrement, d’une certaine influence janséniste – au sens large – qui a largement dépassé les contours de Port-Royal.

Que l’on songe à ces saintes figures de nobles ou bourgeois, comme Renty ou Pascal, jeûnant, priant, perclus de macérations, portant cilice et aumônant – mais n’abandonnant pas pour autant leur fortune ni leur condition.

Quoi qu’il en soit, un esprit soupçonneux pourrait voir quelque hypocrisie, voire quelque malhonnêteté intellectuelle et morale dans cette pudeur sur la fortune personnelle. Des proches m’avaient à l’époque demandé non sans malice : quels émoluments perçoit ce directeur d’association spécialisée dans la captation et la redistribution des dons ? Bref : n’y a-t-il pas quelque intérêt à cette discrétion même ? Ce qui est craint, n’est-ce pas précisément l’indiscrétion – les indiscrétions – quant au revenu ? Ce silence coupable ne couvre-t-il pas finalement le mensonge de l’argent – ce péché par omission ?

Il est vrai que, contrairement à ce que la vulgate néo-drumontiste contemporaine pourrait laisser entendre, les grandes familles, les familles les plus fortunées de France, sont toujours catholiques. Elles ont intérêt à jouer la carte de la modestie, tout en montrant patte blanche, en donnant à l’Eglise et aux bonnes œuvres. Il n’y a pas plus amis des grands industriels que les évêques, on le sait au moins depuis deux siècles.

Depuis l’abolition de la dîme et depuis que les biens de l’Eglise ont été vendus comme biens nationaux, et quoi qu’elle ait, quoi qu’on en dise, de beaux restes, il faut bien faire tourner les séminaires, faire vivre les curés, payer les nombreux employés des évêchés, sans compter la charité – alors, pour ça, comment s’en sortir, entre la quête et le denier du culte ? Quitte à se faire taxer par quelques envieux ou malintentionnés, sans doute, d’hypocrites et de pharisiens – voire de sépulcres blanchis, comme dirait l’autre, celui-là même qu’ils révèrent comme Seigneur et Sauveur. Ils nous a pourtant prévenus : « Ce n’est pas en disant Seigneur, Seigneur !… » A bon entendeur, salut – éternel.

Falk van Gaver

 

(Cet article est la version longue d’une chronique parue dans La Nef N.266 de Janvier 2015)

  • « Mon propos n’était pas d’attaquer une personne ni
    une organisation en particulier, mais à partir d’un cas particulier – en
    l’occurrence l’occasion de départ était un article sur l’argent et la
    discrétion à lui liée – de critiquer une tendance assez générale dans la
    droite catholique aisée, « bourgeoise », et son rapport peu évangélique à
    l’argent.

    Bref, pour être clair, je ne monte pas une
    cabale contre Yves Meaudre ni Enfants du Mékong, n’étant pas qualifié
    pour en juger – bien qu’ayant été « bambou » et toujours parrain.

    De
    plus, si mon article, épisode d’une chronique intitulée « A rebours » qui
    prend volontiers les/nos milieux catholiques à rebrousse-poil, critique
    les catholiques, cette critique doit s’entendre avant tout comme une
    autocritique d’un certain milieu – pas comme une attaque ad hominem.

    Sans compter que le ton sarcastique se retourne en conclusion auto-ironique.

    Mea culpa… »

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