Le marché contre l’Etat ?

Le marché contre l’Etat ?
12 mai 2015 Dorothée Paliard

Le marché contre l’Etat ?

Par Falk van Gaver.

L’opposition entre étatistes (ou dirigistes) et libéraux est fausse et mensongère depuis ses origines. Le marché est une création de l’Etat. C’est l’étatisation de la société qui a permis la destruction de toutes les résistances à la mercantilisation de l’économie et à la marchandisation des rapports sociaux. C’est même la création de la société comme telle qui est l’oeuvre de l’Etat, par la destruction, la dissolution et la dilution de toutes les communautés dans « la » société, la société civile composée d’individus et de citoyens. Etat, marché, société, tel est le triptyque fondateur de la modernité, qu’illustre à sa manière la devise « liberté, égalité, fraternité » camouflant la triple réalité « marché, Etat, société » : la liberté est assurée par le marché, l’égalité par l’Etat, et la fraternité par la société.

L’individu rationnel lui-même est la créature de l’Etat davantage même que du marché : libre de tout autre que lui, il n’est soumis qu’à lui, et sa liberté est tout entière celle du marché. A la création jacobine ou républicaine du citoyen électeur correspond celle de l’homo oeconomicus cherchant avant tout son intérêt bien compris. C’est la même anthropologie qui est à l’œuvre.

Une simple histoire de France au XIXe siècle montre cette logique à l’œuvre, depuis la loi Le Chapelier de 1791 jusqu’à l’industrialisation française sous le Second Empire. Ou encore, l’histoire de l’unification politique et économique des Allemagnes par le Second Empire.

Comme l’écrivait Emile Durkheim il y a un siècle : « C’est l’Etat qui, à mesure qu’il a pris de la force, a affranchi l’individu des groupes particuliers et locaux qui tendaient à l’absorber : famille, cité, corporation, etc. L’individualisme a marché dans l’histoire du même pas que l’étatisme. »[1]

 

C’était exactement la logique d’un ancien ministre de l’éducation, le « socialiste » Vincent Peillon, lorsqu’il déclarait : « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix. »[2]

 

C’est cette logique d’arrachement forcé à son origine socioculturelle par l’institution étatique qui crée l’individu type de nos sociétés libérales, individu neutre, libre, dont la liberté est réduite de manière caractéristique à la liberté de choix – liberté passive du consommateur choisissant entre tel et tel produit, liberté passive de l’électeur choisissant entre tel et tel candidat.  L’Etat crée à la fois l’économie de marché, la démocratie représentative et la société civile – ces deux dernières devant être entendues comme démocratie de marché et société de marché.

Dès lors, le « socialisme » des « socialistes » est un mensonge : il est à la fois un étatisme et un libéralisme, il est un libéralisme cohérent qui assume son origine étatique, il est un étatisme cohérent qui assume sa visée libérale. C’est un « stato-libéralisme », ou un « étatisme libéral ». Ainsi le « socialisme » contemporain, parlementaire et gouvernemental, n’est en réalité qu’un « sociétalisme » – aussi bien qu’un étatisme et un libéralisme. Etatisme, libéralisme, sociétalisme – tel est le triple credo de la gauche de pouvoir contemporaine – plus cohérente en son libéralisme intrinsèque que la droite qui voudrait davantage libéraliser en désétatisant et désocialisant – mais finalement, entre droite et gauche, et entre droites et entre gauches, tout n’est qu’une question de variations de dosage, de posologie entre ces trois dogmes fondamentaux et fondateurs. Mais il n’est pas un « socialisme », ni même un « social-libéralisme ».

Un authentique socialisme est un socialisme du social, pas de la société, ni de l’Etat, ni du marché. C’est le socialisme de Pierre Leroux, Pierre-Joseph Proudhon, de Charles Péguy, de George Orwell, de Simone Weil, de Cornélius Castoriadis – entre autres, et tous contempteurs du mensonge intrinsèque du socialisme d’Etat. La socialisation des moyens de production n’y est en rien une étatisation ou une nationalisation, ni une privatisation ni une « sociétalisation », mais une socialisation par les réalités sociales elles-mêmes – communautés locales, corps intermédiaires, etc.

C’est le socialisme des premiers socialistes, des premiers populistes,  des anarchistes mais aussi bien des « socialistes chrétiens » et des chrétiens sociaux, socialisme antiétatique ou non-étatique – subsidiariste, fédéraliste, mutuelliste… –, qui sera qualifié d’utopique (et disqualifié comme tel) – tandis que le socialisme étatique triomphant dans la social-démocratie illustrera toujours davantage la prophétie de Nietzsche :

« Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des États. L’État ? Qu’est-ce cela ? Allons ! Ouvrez les oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples. L’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement, et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « Moi, l’État, je suis le Peuple. » C’est un mensonge ! (…) Ce sont des destructeurs ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un État : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits. Partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’État et il le déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux lois. (…) Mais l’État ment dans toutes ses langues du bien et du mal ; et, dans tout ce qu’il dit, il ment – et tout ce qu’il a, il l’a volé. Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux. Même ses entrailles sont falsifiées. »[3]

Le socialisme étatique, c’est au pire le pseudo-socialisme totalitaire de l’angsoc décrit par Orwell dans 1984, ou encore au mieux la (pré)vision de ce qui sera l’ « Etat-Providence » par Alexis de Tocqueville – résultat, rappelons-le, de l’économie de marché, de la société libérale et de la démocratie représentative :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

 

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre? »[4]

Face aux illustrations historiques et contemporaines de ces dystopies hélas trop visibles, il serait temps de s’inspirer des utopies concrètes des socialistes authentiques – et notamment chrétiens.

 

[1] L’Etat et la société civile (1916)

[2] 01/09/2012

[3] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (1885), « De la nouvelle idole »

[4] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840)

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