Le libéralisme ou l’abandon du bien

Le libéralisme ou l’abandon du bien
8 octobre 2015 Dorothée Paliard

Le libéralisme ou l’abandon du bien

Par Joël Hautebert.

L’idée maîtresse du libéralisme qui irrigue le cœur de toute la modernité consiste à affirmer que l’homme est maître de définir sa propre finalité et de choisir les moyens adéquats pour y parvenir. À la fin du XVIIIè siècle, l’allemand Wilhelm von Humboldt la résumait ainsi : « l’idéal le plus élevé de la coexistence des êtres humains serait celui où chacun se développerait par lui-même et pour lui-même »[1]. Éventuellement étendu au profit d’un groupe, ce principe relativiste se décline de diverses manières, avec ou sans nuances, dans tous les domaines, de la religion à l’économie. Au fil des décennies, au fur et à mesure de l’étiolement inévitable de la pratique de la morale naturelle abandonnée par les institutions et les lois qui ne la soutiennent plus, le relativisme s’est étendu jusqu’aux mœurs puis en dernier lieu à l’identité sexuée. La théorie contemporaine du genre n’est qu’une conséquence directe, parmi tant d’autres, du principe libéral initial énoncé à l’aube des temps modernes, et source intellectuelle de la plupart des courants politiques contemporains.

La nature anthropologique de la rupture initiée par le libéralisme a engendré un bouleversement substantiel du rapport individu/société et dans le même temps de la finalité, tant de la cité que de l’homme lui-même. On connaît l’analyse concise de Benjamin Constant : « Le but des Anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie. C’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des Modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances »[2]. On connait moins celle de von Humboldt tout aussi explicite : « Les Anciens se préoccupaient de la force et de la formation de l’homme en tant qu’homme, les Modernes se préoccupent de son bien-être, de sa fortune, de ses moyens pour gagner sa vie. Les Anciens recherchaient la vertu, les Modernes recherchent le bonheur »[3]. Synthétisons encore, l’objet du politique n’est plus le bien de tous mais la conservation de chacun.

L’abandon d’un bien objectif commun à tous atomise la société, rétrécie l’horizon humain au seul ici-bas et promeut le primat de l’économie. Il modifie aussi radicalement le sens de la liberté. La défiance régie les relations de l’individu avec les autres et avec la communauté politique dans son ensemble. Le prochain n’est plus celui que je dois aimer mais celui que je dois craindre, puisqu’il bénéficie d’une liberté similaire à déterminer en toute chose son intérêt et ses préférences. L’article 4 de la déclaration des droits de l’homme de 1789 illustre parfaitement ce changement de paradigme : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels[4] de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi ». Ma liberté d’action personnelle n’intègre aucune limite transcendantale ou morale. La seule limite reconnue, purement horizontale, résulte de la présence des autres, et j’attends que le pouvoir politique m’en protège. Les auteurs classiques, prémodernes, et ceux qui s’y réfèrent encore, ne conçoivent pas les rapports entre l’individu et la société en termes d’opposition, car la vie sociale relève de la nature de l’homme. Il est dès lors absurde d’envisager la relation avec autrui sous la forme d’une limitation, d’une contrainte, alors qu’elle s’inscrit au contraire dans la perspective du bien. Certes, la vie sociale n’exclut pas les contrariétés de toute sorte. Mais ces dernières, à condition qu’elles ne poussent pas à faire le mal, constituent un puissant levier pour parvenir à une meilleure maîtrise de soi, et de ce fait, à la pratique de la vertu et à la liberté, inséparables. Evidemment, cela suppose une conception du bonheur de l’homme qui dépasse la simple satisfaction des désirs matériels en tout genre. A cette conception de l’émancipation par la domination des pulsions intérieures, facilitée par l’obéissance à de bonnes et justes lois, le libéralisme oppose l’émancipation à l’égard de toutes les contraintes extérieures, hormis celles qui se fondent sur notre consentement. Le basculement est radical. Au don de soi par l’exercice des vertus au service de tous succède inexorablement la protection du consumérisme et du relativisme moral pour tous. On songe aux propos percutants de Philippe Muray après les attentats du 11 septembre, repris récemment par Fabrice Hadjaj dans le contexte que l’on sait : « Chers Djihadistes, craignez la colère du consommateur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis ? Eh bien nous lutterons comme des lions pour protéger notre ramollissement. […] Nous nous battrons pour tout, pour les mots qui n’ont plus de sens et pour la vie qui va avec ».

L’abandon du bien conduit aussi à la disparition du politique. L’absence de finalité commune supérieure à la simple conservation de soi, « le scepticisme devenue institution » (Pierre Manent), nous conduit aujourd’hui au stade de la gouvernance qui consiste à réguler la vie sociale par la négociation, attribuant ainsi la priorité absolue aux modalités décisionnelles. Puisqu’il n’y a plus que des préférences et des intérêts, il n’y a plus de bien commun à promouvoir, ni de politique d’ailleurs, remplacée par la gestion technocratique des procédures de régulation, ou éventuellement quoique ce soit moins visible, à un idéal sécuritaire bien limité. Quand à l’engagement politique, il ne s’entend que sous la forme de revendications en faveur de l’obtention de nouveaux droits. On se souvient des propos de Madame Najat Vallaud-Belkacem ne comprenant pas pourquoi les opposants au « mariage pour tous » sortaient massivement dans la rue pour défiler contre un texte qui ne leur retirait aucun droit, mais en attribuait un nouveau à d’autres.

Progressivement, l’abandon du bien détruit les institutions et s’en prend à la vie des plus faibles. Ainsi, le mariage n’est plus une institution fondée sur la nature, mais un simple contrat fluctuant au gré des revendications. La domination du libéralisme a engendré un grand nombre de principes et de règles juridiques supposés garantir l’intégrité et la liberté de chacun, en déniant toute légitimité aux institutions naturelles indispensables à l’équilibre social. Dans la vaste catégorie des expressions moralisatrices à la mode, sans cesse renouvelées, citons le fameux « droit à la différence », entendu dans le sens de la « libre » détermination de sa propre conservation et donc du scepticisme institutionnel. Incite-t-on par exemple les époux en difficulté à supporter mutuellement leurs différences de caractère et de tempérament ? Non, on leur propose le divorce, au nom du libre choix. Les parents sont-ils incités à accepter le « droit à la différence » d’un enfant trisomique qui ne correspond pas au « projet parental » ? L’avortement leur est proposé au nom du libre choix. Et maintenant le libre choix de la mort, et ainsi de suite. Le « respect » d’autrui, le principe de « non-discrimination » des diverses formes d’auto accomplissement sont en réalité établis dans une perspective purement individualiste et hédoniste, destinée à favoriser des pratiques qui pourtant portent atteinte aux fondements moraux et sociaux du « vivre ensemble ».

Fruit du libéralisme, l’abandon du bien conduit au droit à l’indifférence. Nous ne demandons pas le respect de notre personne qui justifie dans bien des cas la correction fraternelle. Nous revendiquons l’indifférence à l’égard de nos actes qu’il est interdit de juger. Il paraît que cela s’appelle le progrès. Il est permis d’en douter.

Joël Hautebert

Article paru dans La Nef N. 274 d’Octobre 2015

[1] W. von Humboldt, Essai sur les limites de l’action de l’Etat, Les belles lettres, 2004, p. 30.

[2] On peut relire l’instructif discours prononcé en 1819 à Paris (« De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes »), facilement accessible en ligne sur Internet.

[3] Op. cit., p. 24.

[4] Il y a plusieurs conceptions du droit naturel. Pour les auteurs libéraux qui s’y réfèrent, ce n’est plus l’ordre des choses indépendant de la volonté des hommes, mais au contraire le fondement de la souveraineté absolue des individus.

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