Le libéralisme, mal absolu ?

Le libéralisme, mal absolu ?
22 janvier 2015 OSP
François Huguenin

Le libéralisme, mal absolu ?

Le libéralisme, mal absolu ?

 

Par François Huguenin

Historien des idées et essayiste

On ne peut évacuer quatre siècles de pensée politique, aussi convient-il de discerner l’apport réel du libéralisme et ce qui, chez lui, conduit au libertarisme des mœurs.

La question du libéralisme pose une difficulté considérable qui tient au fait qu’il est extrêmement difficile à cerner dans ses conséquences sur ce que Tocqueville appelait l’état des mœurs. Peut-être pas tant à définir qu’à appréhender dans la manière dont il s’inscrit dans notre histoire et particulièrement dans nos modes de pensée. Je m’explique. Si l’on prend trois grands penseurs français du libéralisme que sont Pierre Manent[i], Philippe Raynaud[ii] et Catherine Audard[iii], on peut constater qu’ils sont peu ou prou d’accord sur sa définition, autour d’un axe majeur : la garantie et la préservation des droits naturels de l’homme par un système institutionnel qui distingue bien la société et l’Etat, ce dernier devant être limité par le respect des droits des individus. Même s’ils n’ont pas la même conception généalogique du libéralisme, on est à peu près clair sur ce qu’est la philosophie politique libérale et sur son caractère évolutif et pluriel autour d’un socle commun qui est celui de la modernité politique.

La difficulté provient du fait que la pensée libérale se confond avec cette évolution de l’état des mœurs que Tocqueville a magistralement analysée et qui crée ce qu’on appelle la démocratie libérale. Même si la plupart de nos contemporains n’ont jamais lu Locke, Constant, Hayek ou Rawls, ils sont pénétrés d’une vision du monde que l’on peut qualifier de libérale, comme les générations précédentes partageaient une vision de l’homme que l’on pouvait qualifier de chrétienne sans avoir pourtant lu Augustin ou Thomas d’Aquin ! Quand je dis « que l’on peut qualifier de », j’arrive au cœur du problème. Dans quelle mesure la conception de tout un chacunde la liberté est-elle fidèle à la subtilité de la pensée libérale ? A quel libéralisme renvoie-t-elle ? De la même manière, en quoi la vision du Français du XIIIe siècle était-elle chrétienne ? Etait-elle la même que celle de celui du XVIIe ? Le lien entre la philosophie politique et la pensée dominante est redoutablement complexe.

Cette vision libérale partagée par tout un chacun peut être définie de la manière qui suit : la liberté est la valeur suprême qui régit l’espace politiqueet chacun doit pouvoir être également garanti du fait que sa liberté est respectée. Selon les cas, la liberté peut être considérée comme, une valeur majeure, la valeur principale ou même la valeur unique. On est, en tout cas, en présence d’une conception de la liberté que je qualifierais d’absolutisée, c’est-à-dire de non questionnée, non susceptible de remise en cause, ne serait-ce qu’en posant la question énoncée par Leo Strauss « la liberté pour quoi faire ? ». Le libéralisme en tant qu’état des mœurs dominant serait devenu une absolutisation de la liberté. Comme le socialisme est une absolutisation de la question sociale dans son approche égalitariste et matérialiste ou le nationalisme une absolutisation de la nation. La difficulté dans cette absolutisation réside dans le fait que ni la notion de bien commun, ni celle de justice, ni même celle de droit ne sont plus mises en balance pour équilibrer la réflexion politique, ainsi que l’a exprimé naguère le cardinal Ratzinger.[iv]

Cela fait-il du libéralisme la philosophie à abattre ? C’est là qu’il faut distinguer. Si cette absolutisation de la liberté confondue avec la licence est le socle des dérives de notre société (matérialisme, individualisme, consumérisme, populisme, égoïsme, pornographie : autant de symptômes qui expriment le refus d’une norme extérieure qui nous limite), il est très difficile de condamner d’un seul trait de plume quatre siècles de pensée politique. Il est d’ailleurs impossible de dire que l’on trouve dans les œuvres de Locke, Tocqueville ou Hayek la légitimation de cet état des mœurs libéral que nous constatons. Les deux premiers sont pétris d’esprit religieux et n’ignorent pas le bien commun, même le troisième n’est pas étranger à la notion de bien. Il serait également dommageable d’oublier que de Hobbes à Rawls, s’est imposée, avec la pluralité des approches libérales, une notion de liberté politique qui a renoué d’une certaine manière avec le souci des Grecs. Une notion de liberté politique qui était tombée dans l’oubli avec la chute de Rome et qui a resurgi suite à l’essor des cités italiennes puis à l’émergence des nations en faisant un détour par la monarchie absolue. La liberté politique est un heureux acquis de la pensée libérale à l’ère moderne, même si le repli sur soi de l’individu, anticipé par Tocqueville, minimise la portée de cette avancée.

On pourrait peut-être poser la question de manière plus utile. S’il ne s’agit pas de jeter aux orties tout la philosophie libérale et donc toute la politique moderne, il peut être intéressant de voir dans quelle mesure le libéralisme a pu faciliter l’émergence de cet état des mœurs éponyme auquel il n’est pas réductible mais qui, on le sent, a quelque rapport avec lui. C’est là qu’intervient une double critique du libéralisme qui me paraît très pertinente, qui vient des Etats-Unis, et qui ne sombre pas dans le déni de modernité qui caractérise la pensée réactionnaire, ni dans les impasses de l’idéologie marxiste. La première critique est celle du grand philosophe et historien des idées Leo Strauss[v]. Pour lui, une rupture s’est produite entre la politique ancienne et la politique moderne avec Machiavel. Machiavel considère, non sans raison, l’écart immense entre les promesses de la politique ancienne (bien commun, justice, droit) et ses réalisations. C’est en fait un déçu des grandes constructions de la philosophie politique. Il en conclut donc que la politique ce n’est pas courir après ses chimères, mais prendre et garder le pouvoir. En un sens Machiavel a raison car la politique concrète a toujours été en partiecela. Mais il a tort car elle n’a jamais été que cela, dans la mesure où l’on voulait croire à la possibilitéd’une vie belle et bonne, à celle d’une action publique orientée au mieux vers le bien commun. Machiavel a rétréci l’horizon du politique, en a rabaissé sa visée, comme l’a montré Strauss. La méfiance de tous envers tous est devenue le seul horizon de la vie en commun et l’on ne peut pas ne pas voir dans cette pensée qui donne naissance au libéralisme une sorte de prémonition du repli sur soi, de l’individualisme et de la perte du sens du bien commun que l’on constate aujourd’hui.

L’autre critique est celle que portent les philosophes communautariens aux libéraux et je pense en particulier à AlasdairMcIntyre, Michael Sandel et Charles Taylor. Toute importante que soit la liberté des individus, la vision libérale a oublié au passage que l’individu ne peut être la matrice du politique. Que l’homme intègre dans sa personne un ou plusieurs nous communautaires qui contribuent à l’enrichir, le définir et le limiter. Amputé de cette dimension, l’homme est atrophié. Et il n’est pas étonnant qu’il semble avoir du coup perdu le sens du bien commun. Non pas que l’égoïsme soit chose nouvelle. Mais il était considéré naguère comme un mal même si chacun s’y adonnait. Il y avait des freins qui n’existent plus et que le déclin en Occident des religions traditionnelles rend patent.

Critiquer le libéralisme nécessite donc de faire la distinction entre cet état des mœurs que nous connaissons et une tradition de pensée que bien souvent nous ignorons. Cela implique aussi de discerner ce qui dans la pensée libérale est un apport (liberté politique, droits de l’homme) et ce qui est d’une manière assez souterraine initiateur ou facilitateur de cet état des mœurs (expulsion de la notion de bien, réduction de l’homme à l’individu). Il faut prendre au sérieux la philosophie politique libérale pour essayer de comprendre ce qui la lie à cet état des mœurs qu’on appelle libéralisme, et ce qui l’en distingue. Il serait erroné d’en faire le Mal absolu, posture qui aboutit généralement à deux écueils incapacitants : la nostalgie d’un ordre ancien enjolivé et la poursuite d’utopies porteuses de désillusions ou de violence.

François Huguenin

(Auteur notamment de Histoire intellectuelle des droites, Perrin, « Tempus » et Résister au libéralisme, les penseurs de la communauté, CNRS Editions)

[i] Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, 1987, Calmann-Lévy, réed. « Pluriel ».

[ii] Philippe Raynaud, Trois Révolutions de la liberté, 2009, coll. « Leviathan », PUF,

[iii] Catherine Audard, Qu’est-ce que le libéralisme ?, 2009, Gallimard.

[iv] Joseph Ratzinger, Valeurs pour un temps de crise, Parole et Silence, 2005, p.17.

[v] Leo Strauss, Droit naturel et histoire, Plon, 1954, réed. « Champs », Flammarion.

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