Le libéralisme  à la conquête de l’univers.

Le libéralisme  à la conquête de l’univers.
10 mars 2015 Dorothée Paliard

Le libéralisme  à la conquête de l’univers.

Par Henri Du Buit, Docteur de l’université de Paris-Sorbonne.

A Marie : l’Immaculée Conception.

« Toutes les âmes reçoivent les grâces de l’Esprit saint. Et nous disons que l’Esprit saint habite l’âme des justes. S’il en est ainsi, c’est  dans l’âme de l’Immaculée qu’il a la demeure la plus parfaite .On l’appelle l’épouse de l’Esprit –Saint. » Maximilien Kolbe in Entretiens spirituels inédits

« Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses les méditant dans son cœur » (Luc 2,19)

« Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses dans son cœur » (Luc 2,51)

On pourrait, peut-être, se demander quel rapport il peut bien y avoir, entre Maximilien Kolbe, l’Immaculée Conception et la question du libéralisme.

Kolbe est un archétype des effets des horreurs des totalitarismes, en mourant dans le «  bunker de la faim », il indique, prophétiquement, les mourants de faim du libéralisme, décrits par Michel Schooyans dans LaDérive totalitaire du libéralisme  .Hannah Arendt est vouée aux gémonies pour avoir associé nazis et bolchéviques, issus pour elle, de la même «  Crise des sciences »,    découverte par  Husserl, son maître .Le lecteur attentif des  Origines du totalitarisme   verra que le libéralisme en fait partie, aussi bien dans l’Impérialisme que dans la figure de  Spinoza .Libéralisme et rationalisme vont ensemble.

Si Kolbe, l’Imaculée et l’Esprit Saint sont ici invoqués, c’est pour la simple raison que nous défendons l’idée   qu’il s’agit ici d’une crise de l’Esprit, plus précisément  de son enfermement dans  l’écrit.

Lorsque Kolbe indique Marie comme figure de l’incarnation de l’Esprit, il n’ignore pas qu’elle « conservait toutes ces choses dans son cœur » ou encore «  gardait » toutes ces choses. Conserver et garder sont les maîtres mots du libéralisme. Les multinationales en sont l’excellence à la conquête de l’univers.  Nous avons tenté de démontrer, ailleurs, que les choses sont gardées et conservées, non pas, par la «  main invisible » (Esprit saint de Smith ou ruse la raison de Hegel) mais par « l’écriture » des contrats : « ce qui est écrit est écrit » .L’écriture garde et conserve toutes les choses.

De la même manière nous avons tenté  de  démontrer que les dégâts, justement attribués  par Adorno et Horkheimer à la  « la raison technicienne » (dans la  Dialectique de la Raison), sont dus à ce rationalisme qui est un libéralisme .Mais en réalité, il s’agit surtout de la raison écrite, celle des livres de comptes, aussi nommés, livres de raison. La mère de la technique moderne n’est pas seulement la Révolution galiléo cartésienne et l’usage de la machine dans les sciences mais encore et surtout, le  premier usage de  la machine dans les sciences : l’écriture. (N’oublions pas que, pour écrire, il faut l’encre, la plume et le papier puis l’imprimerie).Le monde moderne le réalise  clairement : tout est écrit au moyen des techniques par excellence que sont les ordinateurs.

Cette hypothèse, d’une écriture mortifère, que nous avons défendue dans notre thèse dirigée par Boutang, est cette idée  qu’il nomme dans Le Cahier du pot  «  ma longue guerre contre l’écrit ».

En effet, comme l’a bien vu Régis Debray, l’écriture est contre le secret, elle est l’outil par excellence des Lumières : une ontologie du secret est une ontologie de la parole. Boutang continue Platon condamnant l’écriture, dans le Phèdre mais, surtout,  Bloy (cité par le pape François dans sa première homélie) .Bloy écrit dans Le Sang du Pauvre :  « La parole vivante et miséricordieuse des chrétiens qui suffisait naguère aux transactions équitables fut de nouveau sacrifiée, dans les négoces d’injustice, à la rigide ECRITURE INCAPABLE DE PARDON. Victoire indéfiniment décisive qui a déterminé la débâcle universelle. »

Les résultats de la débâcle, prophétisée par Bloy,  ne seraient  pas les seules guerres mondiales ni la «  dérive totalitaire du libéralisme » mais encore les conséquences que sont aussi bien le dérèglement climatique que la crise de « l’écologie ». Mammon  a trouvé son  « point d’Archimède » dans l’écriture.

En effet, la crise des sciences européennes,  pointée par Husserl, dont la racine est la révolution galiléo-cartésienne, qui donnera la critique de la technique par Heidegger et les Origines du totalitarisme chez Arendt est, pensons-nous, une crise de l’écriture.

L’écriture permet de « garder »  et «  d’amasser » de manière infinie mais pas dans « son cœur ».Une ligne d’écriture  peut enfermer des sommes colossales.

De plus le libéralisme est un  individualisme un des fruits de l’écriture.Le libéralisme, comme le rationalisme qu’il incarne, n’a pas seulement oublié la nature pécheresse (non immaculée) de l’homme mais encore sa dimension communautaire, retrouvée par Gabriel Marcel qui salua avec enthousiasme sa rencontre mystérieuse avec la Philosophie du Je et Tu de Buber. Ces philosophies sont  antilibérales.

L’Immaculée renvoie à l’Esprit-Saint et à la théologie trinitaire  qui fonde la personne humaine à l’image des personnes divines : très loin du libéralisme qui se veut pourtant fondateur du sujet qu’est l’individu.

Le libéralisme est le fruit d’une tradition surtout écrite, écriture qui serait un péché contre l’Esprit car elle  prétend circonscrire celui-ci ; en ce sens, elle  serait une idolâtrie au sens premier du terme.

En un mot, la responsable  des catastrophes totalitaires, dont celles du libéralisme, serait la prédominance de l’écrit. L’hypothèse est à la hauteur  des abominations elles-mêmes et mériterait, peut-être, d’être sérieusement creusée.

C’est pourquoi Boutang  a proposé une métaphysique à la hauteur de ce qui semble perdu par ce rejet de l’écriture : mémoire du capital, de la propriété, des arts et des sciences etc…

Cette métaphysique pourrait se résumer ainsi : « un univers par personne ».

Cette métaphysique s’inscrit dans la lignée  d’Aristote et du docteur angélique : elle n’est même, finalement, que l’intégration de la physique moderne  dans la théorie de l’intellect agent. Si Thomas a raison de défendre l’idée d’un intellect agent  « par personne » il faut bien  donner à chacun, aussi, la matière nécessaire : celle de l’univers lui-même.

Dans l’Ontologie du secret( p 467), au chapitre Dénouement, Boutang conclut que « Nous ne croyons pas que pour la temporalité propre à la forme vivante, il ait été dit -dans l’ordre des « concepts » permettant l’approche de cette temporalité – quoi que ce soit au-delà du Traité de l’âme d’Aristote.(…)Nous exceptons toutefois le petit livre , aérien et merveilleux de Catherine Pozzi, dont le thème unique, qu’aucun vivant n’a  jamais senti un «  premier « signe de l’univers », rejoint , à la fois poétiquement et en accord avec la physique d’aujourd’hui, la forme substantielle, TO TI HN EINAI d’Aristote. »Boutang écrira un livre entier pour expliquer cette métaphysique de Pozzi,  Karin Pozzi et la quête de l’immortalité : « car la surface de contact qui est l’instrument et la figure de la néguentropie, de la réaction à la mort, semble solidaire de l’âme immortelle, différente en tous cas, impatiente derrière la mystérieuse surface de contact, sa peau, justement. Cette surface – une limite appartenant inégalement au monde et au moi, comme  deux courbures, la concave et la convexe, d’une même sphère- est dite « un second univers », entre l’univers et le je » ( p154).Voilà le Dénouement de cette Ontologie du secret.

Enfin, pour ceux qui n’acceptent pas que le premier combat de Boutang soit sa « guerre contre l’écrit », nous renvoyons, comme annoncé, à Régis Debray qui s’y connaît car il prend l’itinéraire opposé. Il écrit dans Dieu, un itinéraire : « Primo, l’abécédaire vulgarise les mystères (…) il force à rompre avec l’ontologie du secret(…) »

En conclusion, il est bien dit par l’Esprit, que Marie conservait et gardait «  toutes ces choses » dans son cœur.  Il est permis, s’agissant de l’Epouse de l’Esprit Saint, d’avoir une lecture « réaliste », comme pour la présence «  réelle » dans l’Eucharistie. Il n’est pas plus difficile pour l’Esprit Saint   de   garder réellement toutes ces choses dans le cœur que de rendre présent le Fils du créateur de l’Univers dans le fragment de pain de l’Eucharistie.

Ainsi, une réponse à la crise du libéralisme serait : oralité, eucharistie et culte de Marie.

Car rien n’est impossible à Dieu.

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