Le libéralisme est-il une structure de péché ?

Le libéralisme est-il une structure de péché ?
22 janvier 2015 OSP

Le libéralisme est-il une structure de péché ?

Le libéralisme est-il une structure de péché ?

 

Par Philippe Conte, conseiller écologie et styles de vie de l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon

 

Le libéralisme, comme idéologie, est une structure de péché.

 

Tout au long des XIXe et XXe siècles le Magistère a condamné avec insistance et régularité le libéralisme :

Léon XIII écrivait dans sa lettre « Libertas Praestantissimum » dès 1888 : « Telle est la prétention des sectateurs du Libéralisme (…) ; selon eux, il n’y a dans (…) la vie aucune puissance divine à laquelle on soit tenu d’obéir, mais chacun est à soi-même sa propre loi. De là, procède cette morale que l’on appelle indépendante et qui, sous l’apparence de la liberté, détournant la volonté de l’observation des divins préceptes, conduit l’homme à une licence illimitée. »

De même le Pape Pie XI n’hésitait pas à pointer le lien paradoxal entre communisme et libéralisme dans son encyclique Divini Redemptoris : « Pour comprendre comment le communisme a réussi à se faire accepter sans examen par les masses ouvrières, il faut se rappeler que les travailleurs étaient déjà préparés à cette propagande par l’abandon religieux et moral où ils furent laissés par l’économie libérale. »

Plus récemment, mais dans le même sens, Jean XXIII pouvait écrire : « Les ouvriers et les employeurs doivent régler leurs rapports en s’inspirant du principe de la solidarité humaine et de la fraternité chrétienne, puisque tant la concurrence au sens du libéralisme économique que la lutte des classes dans le sens marxiste, sont contre nature et opposées à la conception chrétienne de la vie. » (Mater et Magistra).

Saint Jean-Paul II précise encore la chose; il écrit : « on doit avant tout rappeler un principe toujours enseigné par l’Eglise. C’est le principe de la priorité du travail par rapport au capital. Ce principe concerne directement le processus même de la production dont le travail est toujours une cause efficiente première, tandis que le capital, comme ensemble des moyens de production, demeure seulement un instrument ou la cause instrumentale. » (Laborem Exercens).

Malgré ces prises de positions (et bien d’autres encore !) qui condamnent ce système d’idées erroné, demeure aujourd’hui chez nombre de catholiques, une croyance vivace dans un bilan « globalement positif » du libéralisme. L’accroissement évident des richesses disponibles depuis le XVIIIe siècle est sans discrimination mis à son crédit et ils veulent croire à la possibilité d’en restreindre les aspects les plus révoltants par une réforme. Ainsi par son « encadrement » on pourrait en conserver les effets « bénéfiques » : la richesse, tout en limitant ses aspects les plus négatifs : la crise sociale et son potentiel de violence destructrice.

Pourtant ce désir (souvent assez platonique) de « réforme » se heurte au réel, et quel que soit le prix à payer pour chacun de ces cahots, conservant son incroyable pouvoir de transformation, de mutation sociale et culturelle, le libéralisme demeure, inchangé dans ses principes comme dans ces effets.

Le libéralisme est une fiction

Dès ses origines le libéralisme peut à bon droit être regardé comme une fiction destinée à légitimer à posteriori la situation des premiers marchands et des premiers banquiers des XIIIe et XIVe siècles. Cette fiction comporte plusieurs points. Le plus significatif est la croyance en cet homme individuel, autonome, dont parlait Léon XIII qui, à l’état de nature, est propriétaire des fruits de son travail car il est propriétaire de lui-même. Un tel homme n’a jamais existé, nul ne l’a jamais rencontré et nul ne le rencontrera.

Pour les penseurs libéraux cet homme phantasmatique, en qui réside la souveraineté, est à son propre fondement, comme à ceux des institutions politiques et sociales ; d’où la possibilité de modeler celles-ci selon les circonstances, sans frein ni limites autre que son bon vouloir. Corolaire de cette première invention, l’affirmation que cet individu peut, in abstracto, par le seul usage de sa raison subjective, parvenir à la connaissance. Affirmation qui est un « copier-coller » de celle du serpent dans le jardin d’Eden. L’usage de cette raison souveraine est également réputée pouvoir apporter la liberté par le barrage qu’elle érigerait contre « l’arbitraire » ; mot codé qui désigne en réalité l’enseignement de l’Eglise.

L’extension de ces conceptions jusqu’à leurs conséquences produira sur le plan personnel un effondrement moral dont la littérature Sadienne sera le reflet et, sur le plan des institutions politiques, la Terreur et les colonnes infernales.

Dans le champ de l’économie politique les fictions libérales produiront encore plus rapidement leurs effets pernicieux. La Providence, n’a d’ailleurs pas manqué d’apporter, par les faits, un démenti cinglant à ces artifices. Les premiers libéraux arrivent au pouvoir en France par la personne de Turgot en août 1774 et s’empressent de libéraliser le commerce des grains. Dès le printemps 1775 la « guerre des farines » éclate en Bourgogne ! Lorsqu’aujourd’hui les prix montent sur le marché de Chicago (50% de hausse entre mai et juillet 2012) assiste-t-on à une « dérive » ou au contraire au fonctionnement standard des marchés globalisés, opaques et faussés par l’inévitable spéculation ? Nos économistes libéraux auront beau jeu de dire que, sur plusieurs mois, la situation finit par se stabiliser ; mais ceux qui seront morts de faim pendant ces quelques mois, ou sous les balles de la troupe (comme les paysans bourguignons en leur temps) ne pourront jouir de cette hypothétique chute des cours !

La question de la dette

La spéculation est, comme nous venons de le voir, un des moteurs principaux de l’économie libérale. Le prêt à intérêt en est un autre et il est au cœur de l’activité commerciale et bancaire. Le mécanisme du prêt à intérêt repose en fait sur l’anticipation des bénéfices attendus de l’activité financée et leur appropriation partielle par le financeur lors de la conclusion du prêt. Nous le savons tous, le prêt à intérêt appelé justement usure dans la doctrine catholique, a été condamné avec constance par le Magistère et les Pères. Ainsi Benoit XIV écrivait : « L’espèce de péché qui se nomme usure, et qui a son siège propre dans le contrat de prêt, consiste en ce que celui qui prête, veut qu’en vertu du prêt même (qui de sa nature demande qu’on rende seulement autant qu’on a reçu) on lui rende plus qu’il n’a prêté ; et il prétend en conséquence, qu’outre son capital, il lui est dû un profit à raison du prêt. C’est pourquoi tout profit de cette nature est illicite et usuraire. » (Lettre encyclique Vix pervenit).

Il faut noter ici que les amodiations à cette condamnation suggérées par certains légistes : la possibilité de demander un complément au remboursement en vertu du « dommage naissant » ou du « lucre cessant » ne peut en aucun cas s’appliquer à l’activité bancaire puisque le prêteur (la banque) ne dispose pas de cet argent et qu’il le crée ex-nihilo en ouvrant « une ligne de crédit » au « bénéfice » de l’emprunteur (à l’actif, la reconnaissance de dette ; au passif, le compte client approvisionné). Les dépôts et les réserves obligatoires ne constituent finalement qu’une espèce d’assurance validant l’opération. Cet effet de levier autorise les banques à prêter plusieurs fois le montant des dépôts (aujourd’hui la Federal reserve s’autorise un levier de 150 !).

Malgré cela l’ensemble de l’économie libérale repose sur une telle pratique sans que les catholiques qui y participent ne s’en émeuvent ! Pourtant il s’agit bien là d’une manière de s’approprier le temps, de se prémunir sans frais contre le risque ; en bref d’exclure la Providence de l’équation.

Cette généralisation de la dette est une des caractéristiques de l’évolution sociale accélérée dont nous sommes collectivement victimes ; en peu d’années, une pratique marginale et réprouvée s’est généralisée, avec comme conséquence la précarisation de la situation de nombreuses familles (En France, le nombre de foyer en situation de surendettement a ainsi été multiplié par quatre depuis 1990, de 40 000 à plus de 180 000). Aujourd’hui entreprises, particuliers, Etats, banques elles-mêmes sont endettées et menacent faillite.

Ainsi le libéralisme peut être considéré comme un système de généralisation de la dette, tandis que l’enseignement de Notre Seigneur Jésus Christ repose sur le rachat de la dette, sur la remise de la dette. La prière qu’Il nous a laissée ne demande-t-elle pas : « remets-nous nos dettes comme nous-même avons remis à nos débiteurs » (Ma. 6,12).

Spirituellement « neutre » c’est à dire anti-chrétien, philosophiquement erroné et mensonger, politiquement et historiquement construit contre l’Eglise catholique, véritable structure de péché par le renfort qu’il apporte aux vices d’égoïsme, d’avarice et de mensonge, structurellement cyclothymique du point de vue économique, le libéralisme ne peut être « réformé ». Il est, à l’inverse de son discours apparent, ennemi de l’homme, de la vérité et de la liberté.

Philippe Conte

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux