Le harcèlement à l’école

Le harcèlement à l’école
10 novembre 2015 Dorothée Paliard

Le harcèlement à l’école

 

Par Marion Duvauchel. 11/10/2015.

Professeur de lettres et de philosophie

 

Nos médias aussi éclairés que notre ministre de l’Education découvrent soudain et ensemble un phénomène appelé « harcèlement scolaire ». Le plus stupéfiant, ce n’est pas l’incroyable littérature qu’on peut désormais lire sur la question, la montagne de témoignages, certains déchirants, le plus édifiant, c’est quand la presse explique de ce ton d’instituteur réinventé qu’il faut changer les mentalités des élèves et leur faire comprendre que les professeurs peuvent les protéger.

Ils ont bien dit « les protéger ».Et ils le font même bêler à des professeurs qu’on a filmé pour les besoins de la propagande. On a même réquisitionné une partie des élèves pour l’assurer, et donc les imbiber de l’idéologie dévastatrice qui gouverne nos établissements et interdit aux professeurs tout exercice de l’autorité.

On ne peut protéger que si on a les moyens et la force de sanctionner ce qui doit l’être. Cela signifie qu’on distingue la compréhension de la conduite répréhensible, qui revient aux spécialistes, et la sanction, qui revient à ceux qui ont l’autorité pour l’appliquer, lorsque les fautifs sont repérés. La juste compréhension ne vous préserve pas de la juste sanction.

Il ne s’agit pas de pendre les jeunes par les pouces et de les fouetter au sang. Il s’agit de distinguer les persécuteurs des persécutés, dans le cas précis où la persécution a été établie. De distinguer ceux qui font ce qu’on appelle le mal de ceux qui en sont victimes. Ensuite, on les envoie chez le psychologue, et éventuellement on y invitera aussi la famille. On pourra aussi expliquer aux suiveurs qu’ils ont une responsabilité : en régime chrétien, ça s’appelle le péché par omission.

Tant qu’on n’aura pas rétabli cette grammaire élémentaire dans nos écoles, nos enfants ne seront pas en sécurité. En particulier les petits, les doux, les contemplatifs, les doués aussi, les rêveurs, les tendres et les simples.

Quand je suis entrée dans la carrière, j’avais comme tout bon professeur stagiaire un « tuteur ». Il s’appelait Etienne, c’était un professeur de lettres classiques, il était chrétien, récemment agrégé, et profondément lassé de l’enseignement. Nous avions la quarantaine tous les deux et il m’a traitée en collègue.

Un jour de printemps, en entrant dans la salle des profs j’ai vu une feuille en format A3 sur chacune des tables. Le signal était donc qu’on la lise.

C’était la lettre d’une mère d’élève, adressée au recteur. Dans une langue maladroite, et bien peu consulaire, mais déchirante, elle décrivait le calvaire de sa fille, en classe de première, persécutée depuis le début de l’année. L’adolescente ne voulait plus aller au lycée.

Deux jours plus tard, j ai trouvé Etienne, assis sur une chaise, accablé. Je me suis assise près de lui, et sans le regarder, je lui ai dit : » Etienne, c’est dans ta classe ? Il a gardé les yeux fixés devant lui et il a acquiescé :- J’ai rendez-vous avec le proviseur. – Ah…

En tant que stagiaire, j’avais assisté à quelques uns de ses cours. Il avait une classe de STT : 36 élèves. Eux, ils appellent cette filière  les « classes poubelles ». Trois d’entre eux arrivaient avec des écouteurs sur les oreilles. Etienne feignait de ne pas voir pour ne pas avoir à exercer une autorité qui serait bafouée, et qu’il n’avait pas les moyens de faire respecter. Le proviseur de ce lycée de Creil était sur les listes rouges du rectorat. C’était le proviseur adjoint qui assumait la direction de l’établissement. Le mot d’ordre était déjà alors « pas de vagues ».

Les boulangers ont envie de faire du pain, les ébénistes de faire des meubles, les hommes politiques de gouverner, et les enseignants ont envie d’enseigner.

Quelqu’un pourrait-il nous dire pourquoi depuis environ cinquante ans, on a décidé que le métier de professeur c’est tout, – psychologue, animateur, information sexuelle, encadreur pour les projets divers – tout, sauf enseigner ? Voilà je crois l’une des racines de la violence : on n’enseigne plus dans nos écoles de France. Dame, pour enseigner, il faut un tout petit peu de quelque chose qu’on a pris semble t-il en haine, oserai-je le dire, un petit peu d’ordre et de discipline, ordre très imparfait certes, comme tout ce que font les hommes, mais condition nécessaire quoique non suffisante à tout apprentissage.

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