Le grand prêtre (1/3)

Le grand prêtre (1/3)
3 novembre 2015 Dorothée Paliard

Le grand prêtre (1/3)

De la foi…

Par Stéphane Duté. 03 novembre 2015.

@veilleur80

A L’INSTAR DES RELIGIONS, la finance a ses rites, sa liturgie. C’est que ces derniers sont essentiels à l’exercice de la foi. Or, comme nous le verrons,  la finance moderne relève davantage de la foi que de la raison. Et c’est une différence majeure d’avec le catholicisme pour qui « foi et raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité[1]». En finance, il n’y a pas de vérité. Il n’y a pas de raison non plus. Alors il reste la foi ! Mais cette foi doit être transmise aux marchés, aux dirigeants de notre planète et aux agents économiques. Et c’est précisément le rôle qui est dévolu au grand prêtre.

Le grand prêtre en son temple

Le grand prêtre était le premier des prêtres dans la religion israélite ancienne comme dans le judaïsme classique. Depuis la destruction du second temple de Jérusalem qui a suivi de près la venue du Christ, il n’y a plus de prêtre chez nos frères aînés dans la foi. Rappelons aussi que pendant la période du second temple – et conformément à ce qu’on peut lire dans l’Evangile – le grand prêtre exerçait également la charge de président du Sanhédrin.

Si je vous raconte cela, c’est que pour comprendre la finance moderne, il faut redonner aux mots une signification contextualisée. Ainsi, convient-il de remplacer « Dieu » par « argent »,  « Sanhédrin » par « Banque Centrale Européenne (BCE) », «grand prêtre» par « Mario Draghi[2] »  et « prêtre » par « dirigeant de banque ou d’entreprise mondiale ». Il convient également de remplacer « espérance » par « espoir de s’enrichir », «raison» par « il n’y a pas d’alternative » et, pour finir, « vérité » par «qu’est-ce-que la vérité ?». Partant de là, tout s’éclaire !

Vous me direz que ce n’est pas possible. Que si tel était le cas, le monde entier comprendrait la finance et s’inquiéterait sérieusement pour l’avenir. Alors développons un peu et transposons cela à notre foi chrétienne. Sur quoi celle-ci est-elle fondée si ce  n’est sur la confiance que Dieu ne peut pas nous tromper ? Avons-nous besoin d’être théologien, canoniste, moraliste ou évêque pour croire ? Bien sûr que non. Nous faisons confiance à l’Eglise, au pape et à ses « experts » pour nous conduire jusqu’à la vie éternelle. Il en va de même pour la finance. Nous ne sommes ni expert, ni trader, ni économiste, statisticien ou banquier. Et pourtant, nous leur faisons confiance pour guider le monde, en gérant au mieux le bien commun. C’est donc bien la même chose et c’est affaire de foi. Or cette foi « mondaine » n’est fondée que sur la croyance que Mario Draghi ne peut nous tromper. Et c’est là, vous vous en doutez, que le bât blesse…

Oracle du grand prêtre

Il y a trois ans, l’euro fut fortement attaqué sur les marchés financiers. Les déboires de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal étaient tels que beaucoup de gens, au sein même du clergé financier, donnaient la monnaie unique européenne pour morte. Alors, le 26 juillet 2012, le grand prêtre se rendit sur la grande place financière de Londres. On peut certes s’étonner que l’annonce ne fut pas effectuée du siège de la BCE, à Francfort. Car de fait, pourquoi diable fallait-il que Draghi se rendît dans un pays non membre de la zone euro pour expliquer comment il allait s’y prendre pour sauver l’euro ? La réponse est la suivante : pour respecter la liturgie.

Il fallait que l’oracle fût prononcé dans le « sanctum sanctorum », le «Saint des Saints» de la finance européenne. Or, en Europe,  la partie la plus sacrée du temple de l’argent est Londres. Pas Francfort.

Et là, le grand prêtre s’est levé et il a déclaré à la foule des marchands et des scribes:

«La Banque Centrale Européenne est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant[3]».

Qu’entendait-il part là ? Allait-il se lancer dans une politique accommodante de création monétaire ? Allait-il réduire encore le niveau des taux d’intérêt ? Les Etats Européens allaient-ils mutualiser leurs dettes et créer un véritable Eurobond ?

Nul n’avait la moindre idée de ce que le grand prêtre avait derrière la tête et il fallait le croire sur parole. Personne n’avait le moindre début d’explication de la manière dont il allait s’y prendre pour « sauver l’Euro ». Mais les prêtres et les croyants de cette étrange religion avaient la foi. Et du coup, ça a marché. Et ça a si bien marché qu’on pouvait lire, le lendemain, dans le journal « Le Monde » :

« Ces propos ont été salués sur les marchés. Le rendement de l’emprunt d’Etat espagnol à 10 ans est retombé en dessous de 7 % contre 7,43 % la veille, et son équivalent italien a baissé à 6,1 % (6,45 % mardi). De même, les indices boursiers européens et les contrats ‘futures’ sur indices à Wall Street ont effacé leurs pertes dans la foulée des déclarations de Mario Draghi, jusqu’à s’inscrire franchement dans le vert. A 14h45 (heure de Paris), l’indice Stoxx50 des valeurs vedettes de la zone euro s’adjugeait 3 %, comme le CAC 40 à Paris. L’euro, également orienté à la baisse avant ces propos, a aussi repris tout le terrain perdu pour passer au-dessus de 1,23 dollar contre 1,2147 en fin de journée mercredi. »

La foi sans les œuvres

Mais revenons en arrière. Il eut suffi qu’un seul prêtre déclarât au président de la BCE « montre-moi ta foi par tes œuvres[4] » et tout s’écroulait. Et c’en était fini de l’Euro. Car le pauvre Draghi n’avait nulle œuvre à montrer. Tout était affaire de bluff et d’aplomb. Au vrai, la « lumière de Draghi est venue chez les siens, et les siens l’ont reçue[5]« , n’en déplaise à Saint-Jean. C’est que les prêtres – qui sont aussi, à l’occasion, marchands du temple – avaient des intérêts financiers qui nécessitaient d’avoir foi en ce que disait le grand prêtre. Et leur intérêt était que la religion de l’argent perdure puisqu’elle comblait leur espérance, c’est-à-dire leur envie quasi maladive de s’enrichir  coûte que coûte.

Bien sûr, il y avait parmi eux quelques sceptiques. Quelques « Gamaliel » des temps modernes qui s’interrogeaient in petto : « Comment une simple phrase de Draghi peut-elle suffire à enrayer l’hémorragie et à redonner confiance aux marchés quant au futur de l’Euro ? ».  Mais au fond, personne, n’avait véritablement envie de voir la vérité en face (d’autant qu’elle n’existe pas) et encore moins de se faire crucifier dans les médias « mainstream » pour crime contre la foi. Un crime très grave, au demeurant, qu’on appelait autrefois « hérésie » et qui porte, aujourd’hui, le doux nom de « populisme ».

Alors tout le monde fit comme si tout allait bien. Et du coup, tout va bien.

Ah, ce que c’est, tout de même, que la foi !

(A suivre, « de l’espérance » et « de la charité »)

Cet article fait partie d’une série écrite pour les cahierslibres.fr


[1] Lettre encyclique « Fides et Ratio », Jean-Paul II

[2] Président de la BCE

[3] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2012/07/26/20002-20120726ARTFIG00643-draghi-promet-de-tout-faire-pour-preserver-l-euro.php

[4] Jacques 2:18

[5] Prologue apocryphe de l’Evangile de Jean

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