L’athéisme impossible ?

L’athéisme impossible ?
10 mars 2015 Dorothée Paliard

L’athéisme impossible ?

Par Falk Van Gaver.

« Si Deus est Deus, Deus est. » « Si Dieu est Dieu, Dieu est. » (Saint Bonaventure) « Absolument parlant, il est connu par soi que Dieu est, puisque cela même que Dieu est, est son être. » (Saint Thomas d’Aquin, Somme de théologie, I, Qu. II, 1) Autrement dit, si Dieu est l’être, est celui qui est, est ce qui est, est être, puisque l’être est par définition, l’Être est, Dieu est.

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« On peut même croire qu’un athéisme véritablement efficace puisse dire « Dieu n’existe pas » : c’est un mensonge, puisque le verbe « exister » est coextensif à Dieu, qu’il se réfère à Lui. On ne peut donc dire une telle chose innocemment. Cette formule est condamnée. »

(Agustin Garcia Calvo, « Dieu et l’Argent », 1999[1])

« J’ai souvent été prié, parfois sommé, quelque fois même mis au défi de donner des preuves de l’existence de Dieu. Je n’ai jamais pu me passionner pour la question. Je me sens si certain qu’une réalité transcendante au monde et à moi-même répond au mot Dieu, que la perspective de chercher des preuves de ce dont je suis si sûr me semble dénuée d’intérêt. Non seulement ces preuves ne m’apprendraient rien que je ne sache, mais j’aurais le sentiment de raisonner au profit d’une de ces certitudes acquises d’avance qui causent leurs démonstrations plutôt qu’elles n’en résultent. Ceux qui prennent plaisir à gagner au jeu en trichant sont compréhensibles, car ils gagnent quelque chose, mais puisqu’une démonstration faussée ne prouve rien, son auteur n’a rien à gagner.

En revanche, justement parce que l’existence de Dieu me paraît spontanément certaine, je suis curieux des raisons que d’autres peuvent avoir de dire que Dieu n’existe pas. Pour moi, c’est la non-existence de Dieu qui fait question. Je désire donc connaître et mettre à l’épreuve quelques-unes des raisons invoquées en faveur de l’athéisme. Je veux dire, de l’athéisme dogmatique et positif, c’est-à-dire de la doctrine qui, après mûre réflexion, conclut comme une certitude rationnelle que rien qui réponde au mot « dieu » n’existe en réalité. Par rien, j’entends « aucun être ». »

(Etienne Gilson, L’athéisme difficile, 1979)

« Si Dieu n’existe pas, l’homme l’a inventé, et il ne l’a peut-être inventé que parce qu’il ne pouvait pas s’en passer. Que l’homme ne puisse vivre sans Dieu ne prouve pas que Dieu existe, mais cela permet de craindre qu’à son tour, l’homme cesse bientôt d’exister. »

(Etienne Gilson, Lettre à Augusto Del Noce, 15 mars 1965)

« Les athées, nous les voyons aussi parfois mus par de nobles sentiments, dégoûtés de la médiocrité et de l’égoïsme de tant de milieux sociaux contemporains, et empruntant fort à propos à notre Evangile des formes et un langage de solidarité et de compassion humaine : ne serons-nous pas un jour capables de reconduire à leurs vraies sources, qui sont chrétiennes, ces expressions de valeurs, morales ? »

(Paul VI, Encyclique Ecclesiam suam, 6 août 1964, 108[2])

« Au total, l’athéisme est difficile parce qu’il reste, sous tous ces rapports, un phénomène interne au christianisme. La postmodernité allait confirmer qu’il n’est de rejet qu’enraciné. Difficile aussi, parce qu’il se présente comme une position religieuse exprimée philosophiquement. Que pourrait devenir l’athéisme si, un jour, il ne pouvait plus s’appuyer sur une « chrétienté », chrétienté qui le nourrit doublement, et son être et sa haine ? Comme en figure inversée de la philosophie chrétienne, l’athéisme philosophique s’appauvrirait de perdre le christianisme, au lieu de s’en trouver renforcé. »

(Thierry-Dominique Humbrecht o.p., « Gilson et l’athéisme », introduction à Etienne Gilson, L’athéisme difficile, Vrin, 2014)

« La réfutation de Dieu : en réalité il n’y a guère que le dieu moral, qui soit réfuté. »

(Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Appendice, 62)

« Si nous ne faisons pas de la mort de Dieu un renoncement grandiose et une continuelle victoire sur nous-mêmes, c’est nous qui aurons à supporter la perte. »

(Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Appendice, 61)

« Ces athées font beaucoup de bruit autour de quelque chose qui n’existe plus ; ils ne peuvent pas s’en passer ; ils n’arrêtent pas d’en parler. »

(Etienne Gilson, L’athéisme difficile, 1979, sur Jean-Paul Sartre, Les Mouches, III, 2)

« J’aurais une extrême curiosité de voir celui qui serait persuadé que Dieu n’est point : il me dirait du moins la raison invincible qui a su le convaincre. L’impossibilité où je suis de prouver que Dieu n’est pas me découvre son existence. »

(Jean de La Bruyère, Les Caractères, « Des esprits forts », 12-13)

« Dieu est le seul être dont d’innombrables écrivains, philosophes, sociologues ou économistes s’attachent à démontrer l’inexistence. En principe, si on était sûr qu’il n’y a pas de Dieu, on ne perdrait pas tant de temps et d’argent à le démontrer. (…)

La vanité de telles entreprises est tellement certaine qu’on se demande comment des gens, pour qui l’inexistence de Dieu est certaine, non seulement continuent d’y penser, mais encore éprouvent le besoin d’en ruiner la croyance dans l’esprit d’autrui.

Le véritable athée, s’il existe, ne nie pas l’existence de Dieu, il n’y pense plus. L’insuffisance des preuves de son existence le laisse d’autant plus indifférent que lui-même est sûr de son inexistence. La naïveté des représentations que se font de Dieu ceux qui croient en lui ne le gêne pas davantage : qu’importe la manière de se représenter quelque chose ou quelqu’un qui n’existe pas ? Le curieux est plutôt qu’en l’absence de toute preuve de son existence, la certitude intime qu’il existe vive encore dans tant de coeurs. »

(Etienne Gilson, L’athéisme difficile, 1979)

« On ne prétend pas ici qu’il n’ ait pas d’athées ; nous avons même dit qu’il en existe des variétés différentes, mais nous n’en avons pas rencontré dans leur nombre une seule qui proposât des preuves métaphysiques de l’inexistence de Dieu. La plupart des athées qui philosophent se contentent de dénoncer l’insuffisance des preuves de son existence que l’on propose, ce qui est tout différent. Le fait même qu’on désire des preuves de l’inexistence de Dieu suggère que la croyance en son existence occupe déjà la place. (…)

Pour démontrer que Dieu n’existe pas, il faudrait le remplacer par quelque chose d’équivalent, capable d’expliquer tout ce qu’il explique et dont l’existence fût démontrée. (…)

Pourquoi cette force de résistance dans quelque chose qui n’existe pas ? C’est que le départ de Dieu n’est compensé par l’arrivée de rien, qu’un vide infini comble la place qu’il occupait. (…)

Si Dieu est un être strictement transcendant, même les faux dieux qu’on nous offre portent témoignage au vrai Dieu. Il ne faut donc pas dire que les vrais athées sont rares, ils n’existent pas, parce qu’un athéisme véritable, c’est-à-dire une absence complète et finale de la notion de Dieu dans un esprit, n’est pas seulement inexistant de fait, mais impossible. »

(Etienne Gilson, L’athéisme difficile, 1979)

« En posant comme cause suprême de tout ce qui est, quelqu’un qui est, et de qui le mieux que l’on puisse dire est qu’ « Il est », la révélation chrétienne établissait que l’existence constitue la couche la plus profonde de la réalité, aussi bien que l’attribut suprême de la divinité. »

(Etienne Gilson, Dieu et la philosophie, 1941)

 

« Tout être connaissant connaît implicitement Dieu dans toutes et dans chacune des choses qu’il connaît. »

(Saint Thomas d’Aquin, De Veritate, q. 22, a. 2, ad 1m)

 

« L’ennui avec tant de nos contemporains, ce n’est pas tant qu’ils soient agnostiques, mais qu’ils soient des théologiens dévoyés. »

(Etienne Gilson, Dieu et la philosophie, 1941)

 

« Nous savons maintenant ce que sont ces dieux : ce ne sont que des sous-produits nés de la décomposition philosophique du Dieu vivant du christianisme. »

(Etienne Gilson, Dieu et la philosophie, 1941)

 

« Le déisme, c’est-à-dire l’athéisme déguisé. » (Bossuet)

 

« Nous parlons de Dieu non pas tel qu’il est, mais tel que nous pouvons le saisir. » (Saint Basile de Césarée, Homélie sur la foi)

Etienne Gilson, L’athéisme difficile, préface de Thierry-Dominique Humbrecht, Vrin, 2014, 124 p., 12€

Etienne Gilson, Dieu et la philosophie, préface de Rémi Brague, Petrus a Stella, 2013, 128 p., 19€

[1] Agustin Garcia Calvo, La Société du Bien–être, Le Pas de Côté, 2014, 120 p., 9€

[2] 108 – Mais si l’affirmation et la défense de la religion et des valeurs humaines qu’elle proclame et qu’elle soutient doit être ferme et franche, nous consacrons un effort pastoral de réflexion à tâcher de saisir chez l’athée moderne, au plus intime de sa pensée, les motifs de son trouble et de sa négation. Nous les trouvons complexes et multiples, ce qui nous rend prudents dans la façon de les apprécier et nous met mieux à même de les réfuter. Nous les voyons naître parfois de l’exigence même concernant la présentation du monde divin : on la voudrait plus élevée et plus pure par rapport à celle que mettent peut-être en œuvre certaines formes imparfaites de langage et de culte ; formes que nous devrions nous ingénier à rendre le plus possible pures et transparentes pour mieux traduire le sacré dont elles sont le signe. Les raisons de l’athéisme, imprégnées d’anxiété, colorées de passion et d’utopie, mais souvent aussi généreuses, inspirées d’un rêve de justice et de progrès, tendit vers des finalités d’ordre social divinisées : autant de succédanés de l’absolu et du nécessaire et qui dénoncent le besoin inéluctable du principe divin et de la fin divine dont il appartiendra à notre magistère de révéler avec patience et sagesse la transcendance et l’immanence. Les positions de l’athéisme, nous les voyons se prévaloir, parfois avec un enthousiasme ingénu, d’une soumission rigoureuse à l’exigence rationnelle de l’esprit humain dans leur effort d’explication scientifique de l’univers. Recours à la rationalité d’autant moins contestable qu’il est fondé davantage sur les voies logiques de la pensée, lesquelles, bien souvent, rejoignent les itinéraires de notre école classique. Contre la volonté de ceux-là mêmes qui pensaient forger par là une arme invincible pour leur athéisme, cette démarche, par sa force intrinsèque, se voit entraînée finalement à une affirmation nouvelle du Dieu suprême, au plan métaphysique comme dans l’ordre logique. N’y aura-t-il personne parmi nous, par l’aide duquel ce processus obligatoire de la pensée, que l’athée politico-scientifique arrête volontairement à un certain point, éteignant ainsi la lumière suprême de la compréhension de l’univers, puisse déboucher dans la conception de la réalité objective de l’univers cosmique, qui ramène à l’esprit le sens de la présence divine et sur les lèvres les syllabes humbles et balbutiantes d’une prière heureuse ? Les athées, nous les voyons aussi parfois mus par de nobles sentiments, dégoûtés de la médiocrité et de l’égoïsme de tant de milieux sociaux contemporains, et empruntant fort à propos à notre Evangile des formes et un langage de solidarité et de compassion humaine : ne serons. nous pas un jour capables de reconduire à leurs vraies sources, qui sont chrétiennes, ces expressions de valeurs, morales ?

Lire l’encyclique ici.

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