L’appel du Pape : un défi pour l’ « Europe grand-mère »

L’appel du Pape : un défi pour l’ « Europe grand-mère »
7 septembre 2015 Dorothée Paliard

L’appel du Pape : un défi pour l’ « Europe grand-mère »

Personne n’a oublié les propos du Pape aux députés le 25 novembre dernier, lors de sa visite éclair au Parlement européen de Strasbourg ? A deux reprises, il exprimait cette impression « de fatigue, de vieillissement, d’une Europe grand-mère et non plus féconde et vivante… » ? Une Europe autant secouée par cet afflux impressionnant de migrants que bousculée par l’invitation à l’hospitalité de son Pasteur.

            Donner un message d’espérance et d’encouragement à l’Europe…

Son appel vibrant en faveur de l’accueil de familles de réfugiés par les paroisses et communautés religieuses en Europe est à replacer dans ce contexte. Ce n’est certes pas une nouveauté dans sa bouche, lui qui avait surpris tout le monde en se rendant sur l’île de Lampedusa et n’a cessé depuis d’annoncer à temps et à contretemps les exigences de l’Evangile en la matière : « il nous appelle à être proche des plus petits et des personnes abandonnées. » Les réactions, enthousiastes, résignées ou hostiles à son initiative montrent bien qu’il s’agit là d’un véritable défi adressé à l’Europe ? Tout avait été dit à Strasbourg… Les réticences que l’on entend ici et là ne peuvent être analysées uniquement à l’aune de critères politico-médiatiques ni de raccourcis agressifs, prompts à détecter la xénophobie et le racisme.

Si l’Europe, demeurant sur le qui-vive, montre autant de méfiance que de suspicion, c’est précisément qu’elle est « un peu vieillie »… A Strasbourg, le Pape était venu délivrer un message d’espérance et d’encouragement, pour « vaincre toutes les peurs que l’Europe est en train de traverser ». Les peurs de l’étranger et du migrant s’enracinent en réalité plus profondément. Cette Europe qui a adopté depuis longtemps des styles de vie marqués par l’égoïsme et la mentalité de consommation, où l’opulence rime souvent avec indifférence, est atteinte par la maladie de la solitude et du repli sur soi. Est-il nécessaire de rappeler que la première cause de mortalité chez les jeunes est chez nous le suicide… Sans espérance, pas d’avenir possible.

            Une Europe qui se ferme à la vie

La peur et le refus obstiné de la vie depuis plus de quarante ans sont le signe le plus flagrant de ce mal. De la vie, des enfants, de l’enthousiasme : l’Europe, qui ne remplace plus -ou à peine- ses générations, n’est plus habituée. Plongée dans un triste hiver démographique, elle en a oublié le printemps et la fougue de la jeunesse. Quand la valeur de la vie n’est plus un absolu et ne se mesure plus qu’à l’aune de l’utilité, on construit peu à peu cette « culture du déchet » dénoncée si vigoureusement par le Saint Père. « Lorsque la vie n’est pas utile, elle est éliminée sans trop de scrupule, comme dans le cas des malades, des malades en phase terminale, des personnes âgées abandonnées et sans soin, ou des enfants tués avant de naître. » Nous disons non à la vie, nous délaissons nos personnes âgées, nous négligeons le pauvre pour le culte du profit et de la croissance, pourquoi s’étonner que nous ayons du mal à nous ouvrir à l’étranger? ? Le Pape au contraire voit dans le soin de la fragilité le cœur de la vocation politique : « prendre en charge la personne présente dans sa situation la plus marginale et angoissante. »

            Une Europe amnésique

L’Europe vieillie, c’est aussi cette Europe amnésique, honteuse de son histoire et hésitante sur son identité, incapable de mettre à profit ses propres racines religieuses, pour lutter contre les nombreux extrémismes qui déferlent dans le monde : « c’est l’oubli de Dieu, et non pas sa glorification, qui engendre la violence ». Une Europe aveugle sur la dimension transcendante de la personne humaine court le risque de perdre « sa bonne âme ». Donner de l’espérance à l’Europe, c’est donc puiser dans cet héritage : « une histoire bimillénaire lie l’Europe et le christianisme… Une histoire non exempte de conflits et d’erreurs, et aussi de péchés, mais toujours animée par le désir de construire pour le bien… Elle est notre identité. Et l’Europe a fortement besoin de redécouvrir son visage pour grandir, selon l’esprit de ses Pères fondateurs, dans la paix et dans la concorde. »

La question migratoire était bien sûr abordée par le Pape à Strasbourg : un message limpide, entre demande d’accueil des personnes et des familles, appel à une action politique coordonnée, engagement à s’attaquer aux causes des conflits et pas seulement aux effets[1].

            Une Europe moralisante

Une Europe vieillie, c’est enfin une Europe où l’on est prompt à donner des leçons, à faire la morale à celui qui n’accueillerait pas tout de suite une famille de réfugiés chez lui. C’est la tentation des grands-parents de penser que leurs petits-enfants ne bénéficient pas de l’éducation qu’ils ont eux-mêmes donnée à leurs enfants. Ils sont précieux et irremplaçables… et pourtant ils sont capables de blesser par leurs remarques inquiètes. Comment une paroisse ou un diocèse divisés pourraient-ils accueillir une famille ? Quand les chrétiens auront fini de se comparer et se juger mutuellement ils deviendront enfin un témoignage fort et crédible de leur foi en Jésus-Christ, ils seront de nouveau capables de redonner une espérance à l’Europe en lui offrant ce qu’ils ont de meilleur.

            Un défi bienvenu !

L’appel du Pape François sonne juste et a le bon ton de l’Evangile : Europe réveille-toi, sors de toi-même, cesse d’être spectatrice de ton histoire ! Entre vieilles craintes et certitudes hautaines, puissent les paroisses et toutes les communautés chrétiennes faire preuve d’audace et de confiance ! Ne nous laissons pas vaincre en générosité !


[1] « Il est nécessaire d’affronter ensemble la question migratoire. On ne peut tolérer que la Mer Méditerranéenne devienne un grand cimetière ! Dans les barques qui arrivent quotidiennement sur les côtes européennes, il y a des hommes et des femmes qui ont besoin d’accueil et d’aide. L’absence d’un soutien réciproque au sein de l’Union Européenne risque d’encourager des solutions particularistes aux problèmes, qui ne tiennent pas compte de la dignité humaine des immigrés, favorisant le travail d’esclave et des tensions sociales continuelles. L’Europe sera en mesure de faire face aux problématiques liées à l’immigration si elle sait proposer avec clarté sa propre identité culturelle et mettre en acte des législations adéquates qui sachent en même temps protéger les droits des citoyens européens et garantir l’accueil des migrants ; si elle sait adopter des politiques justes, courageuses et concrètes qui aident leurs pays d’origine dans le développement sociopolitique et dans la résolution des conflits internes – cause principale de ce phénomène – au lieu des politiques d’intérêt qui accroissent et alimentent ces conflits. Il est nécessaire d’agir sur les causes et non seulement sur les effets. » (Pape François, discours de Strasbourg, 25 novembre 2014)

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