L’actualité, le réel et l’idéologie.

L’actualité, le réel et l’idéologie.
22 mai 2015 Dorothée Paliard

L’actualité, le réel et l’idéologie.

Par Philippe Conte.

Depuis longtemps maintenant, on sait que les idéologies finissent par se heurter au réel. Lénine lui-même expert en idéologie, affirmait « les faits sont têtus » dans sa lettre du 30 octobre 1917 ! Heureusement le réel, les faits, le monde, la providence auraient nos grands anciens, finissent par nous ramener à la raison.

Cette loi générale trouve à s’appliquer avec une grande vigueur à notre société post-démocratique qui est toute entière construite sur des fondements idéologiques, voire des mythes ; fondements qui laissent de côté ce que toutes les cultures traditionnelles, et premier chef d’entre-elles le christianisme, ont toujours considéré comme essentiel dans l’exercice du pouvoir dans la cité : la vertu des dirigeants. Au contraire, la société libérale post-démocratique, à l’école de John Rawls cherche à fonder l’ordre politique sur la recherche de règles de justice, de procédures dont la « transparence » est sensée assurer l’intérêt général et l’habeas corpus. En ce sens, on peut hasarder  le terme de pharisianisme moderne puisque le respect strict des règles, des autorisations et des interdictions est réputé suffisant pour atteindre au meilleur possible. Toutes les autres civilisations affirment au contraire, c’est le cœur qui produit la justice ! La figure emblématique de Saint Louis donne, pour nous catholiques français, une image du caractère opératoire et concret de cette conception.

En 1993, dans Libéralisme politique, Rawls énonce ainsi ses deux premiers principes de justice (je souligne ici les termes importants) « Chaque personne a droit à un système pleinement adéquat de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système de liberté pour tous. (…) Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions ; elles doivent d’abord être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité des chances. Elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. »

Le politiquement correct, qui étouffe les sociétés occidentales, plonge évidement ses racines dans ces concepts. Tout particulièrement cette vision d’un système juridique biaisé qui prend en compte la position sociale du sujet de droit est entièrement à la source des politiques de discrimination positive qui sont nées dans la patrie de John Rawls, et qui s’imposent progressivement dans notre pays. Que nous apprend l’actualité récente de la confrontation entre cette idéologie libérale et le réel ?

La vision d’une société dans laquelle la situation des couches sociales défavorisées s’amélioreraient du fait d’un bon fonctionnement de « l’ascenseur social », bon fonctionnement qu’assurerait une politique de lutte contre les discriminations, s’est aujourd’hui imposée. Elle était défendue avec force (y compris en autorisant des statistiques ethniques !) par Manuel Valls lors d’un entretien sur « i‑Télé » en décembre 2009 ! Que produisent ces politiques dans les pays où elle est appliquée depuis longtemps ?

Aux États-Unis, ces programmes ont amené un afro-américain (utilisons le terme politiquement correct !) à la magistrature suprême. Que l’on songe, sept ans après, aux flots de dithyrambes que cette élection avait engendrée ! Pourtant, au terme de ce deuxième mandat, la plupart des observateurs considèrent que la situation générale de la population afro-américaine s’est dégradée ! Les émeutes de Ferguson provoquées par la mort de Michael Brown ont été vues comme un symbole de cette dégradation. Nos bons esprits ont aussitôt argué que la police de Fergusson était trop « blanche » ; que le maire de la ville et le gouverneur de l’état étaient aussi issus de la mauvaise partie de la société. Las ! Des émeutes toutes aussi violentes se déclenchent quelques semaines plus tard à Baltimore ! La police à forte proportion afro-américaine, la mairesse de la ville ayant toute les cases cochées sur sa fiche du « politically correct » ; rien n’y a fait ! Les déshérités, les oubliés de la croissance se moquent en réalité de la couleur de peau du policier qui les matraque !

Au même moment, deux peuples autrefois opprimés, dont la promotion devait assurer la justice, se voyaient confrontés à des problème similaires : émeutes xénophobes en Afrique du Sud (le pays arc-en-ciel !), émeutes raciales en Israël en protestation contre la situation des descendants de Falashas ! En assurant, grâce à la lutte contre les discriminations, l’intégration d’une partie des anciens « dominés » dans les « élites dirigeantes », on ne règle rien ! On ne lutte pas pour la justice ; on met simplement en place un système de règles assez proche de la loterie nationale qui vise à conforter un ordre social profondément injuste en instillant le faux espoirs d’une éventuelle promotion !

Ce mécanisme délétère avait été dénoncé, il y plusieurs années, par W. B. Michaels dans son essai « La diversité contre l’égalité » ; ouvrage qui avait provoqué bien des débats et qui aurait pu s’appeler plus justement (du point de vue chrétien) « la diversité contre la justice ».

Mais, alors que nous fêtons l’armistice de 1945, qui le huit, qui le neuf Mai, on peut se rappeler de Staline qui dans le naufrage dont l’armée rouge était frappée en juin 1941, n’avait pas hésité à envoyer sur les roses les commissaires politiques et tous leurs discours creux pour rétablir les grades et distinctions et pour demander aux popes de venir soutenir le moral des troupes ! Convaincu qu’il était (et l’histoire lui donna raison sur ce point) que seul le patriotisme russe pouvait sauver son régime. C’est ainsi au moment où l’idéologie domine tout, qu’elle devient mortelle et que la nécessité la fait finalement disparaître.

Le moment n’est sans doute pas très éloigné où l’idéologie de la lutte contre les discriminations laissera la place à la lutte pour la justice. Ainsi, comme nous exhortait Paul VI (Evangelii nuntiandi), « On ne peut pas dissocier le plan de la création du plan de la Rédemption qui, lui, atteint les situations très concrètes de l’injustice à combattre et de la justice à restaurer. Liens de cet ordre éminemment évangélique qui est celui de la charité: comment en effet proclamer le commandement nouveau sans promouvoir dans la justice et la paix la véritable, l’authentique croissance de l’homme? » En effet la véritable question n’est pas de trouver les bonnes procédures qui permettraient à 10% des membres des « minorités » de devenir riches, mais à mettre en place une organisation sociale à même d’assurer la justice distributive. Le pape François déclarait d’ailleurs à ce propos (28 octobre 2014 à Rome) : « On ne peut affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de contrôle qui ne font que tranquilliser et transformer les pauvres en des êtres apprivoisés et inoffensifs ».

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