La vocation méconnue de l’enseignant chrétien

La vocation méconnue de l’enseignant chrétien
19 janvier 2016 Dorothée Paliard

La vocation méconnue de l’enseignant chrétien

Par Xavier DUFOUR, enseignant à Sainte-Marie-Lyon. Janvier 2016.

Chaque baptisé est appelé à ensemencer du ferment évangélique les réalités du monde profane. S’agissant d’éducation, l’accompagnement d’un enfant, d’un jeune, dans le déploiement intégral de ses potentialités, intellectuelles, morales et spirituelles, apparaît comme une tâche éminente. Madeleine DANIELOU disait à ses enseignantes : « L’éducation est une mission, car vous touchez des âmes et, par vous, elles seront plus proches ou plus loin de la vérité, du bonheur, de Dieu ». Il s’agit ainsi de vivre cette mission éducative comme une collaboration directe à l’œuvre de création.

Dans Le Passage du témoin, Marguerite LENA propose d’articuler enseigner, éduquer et évangéliser, non par juxtaposition d’activités parallèles, mais par élargissements successifs : ainsi dans l’acte d’enseignement, des enjeux éducatifs et spirituels sont déjà impliqués. Mais il faut d’emblée souligner que l’unité de ces 3 dimensions n’est possible que par l’unité de vie de l’enseignant.

 

Enseigner 

 

Enseigner consiste à armer une intelligence en fortifiant en elle l’amour de la vérité. Ceci commence dans les apprentissages les plus élémentaires qui consistent à « communiquer aux élèves des jugements vrais, des intuitions claires et des concepts exacts » (Edith STEIN). A travers la spécificité de chaque discipline, il s’agit d‘acquérir le sens de l’objectivité, de la probité, de la rigueur des méthodes.

Plus largement, l’enseignement vise la constitution d’une culture authentique: non pas d’abord par l’acquisition de compétences directement utiles à la société, mais en aiguisant la recherche du sens de l’existence. Chaque discipline peut alors apparaître comme une préparation de l’esprit à s’ouvrir au mystère des choses, à travers la double expérience de l’émerveillement et de l’humilité.

Emerveillement, car ce monde est intelligible, il renvoie à un sens.

Humilité: car ce sens déborde toute approche disciplinaire et invite l’esprit à reconnaître qu’il y a « une infinité de choses qui le dépasse » (PASCAL)

Mais pour le chrétien, la connaissance elle-même est vaine si elle « ne tourne pas à aimer » (BOSSUET). La vérité dernière de l’homme et de la création est l’amour, ce qui interdit toute forme de prétention intellectuelle. Pour Simone WEIL, le moindre exercice scolaire a pour fonction suprême d’exercer la faculté de l’attention, cette disponibilité au mystère de l’être, et de préparer l’esprit à l’accueil de Dieu et à l’amour du prochain.

Or s’il veut devenir un éveilleur, un « semeur de signes », l’enseignant doit être lui-même en situation d’éveil, de questionnement, d’émerveillement. Il lui faut donc travailler à une culture personnelle plus riche, plus unifiée, centrée sur la recherche du sens.

Eduquer

A travers et au-delà de la sphère de l’enseignement, éduquer consiste à susciter et accompagner une liberté. Tout enseignant est éducateur ce qui implique une dimension d’autorité essentiellement dissymétrique, mais qui vise à abolir progressivement la dissymétrie. C’est par la qualité de sa relation éducative que l’enseignant édifiera l’enfant, c’est par elle que ce dernier acceptera d’intérioriser l’autorité du maître qu’il percevra, à travers ses exigences, comme fondamentalement bienveillante.

La relation éducative suppose chez l’enseignant une vision anthropologique suffisamment fine pour considérer l’enfant dans toutes ses dimensions: physiques, psychiques, morales, intellectuelles, spirituelles… et lui ouvrir un chemin d’unification de ces dimensions. Par exemple, la tendance au « tout-psychologique » est un réel écueil : comment faire passer un jeune de la sphère affective (émotions, motivations, blessures…) à la sphère morale par laquelle il peut prendre une vraie décision, éclairée par  sa raison et engageant sa volonté ? Comment lui montrer que ces dernières facultés, constitutives de sa liberté, peuvent néanmoins se refermer en orgueil, sens étriqué de la réussite et finalement sécheresse spirituelle ? Comment l’ouvrir à la perception que « tout ce qui n’est pas donné est perdu » ? Tel est l’enjeu d’une formation morale impliquée par l’acte éducatif.

Evangéliser

Enfin, évangéliser consiste à introduire un jeune à la vie spirituelle comme à la dimension suprême de la liberté. Or cela suppose une grande exigence (car je peux être par mes attitudes aussi bien obstacle que médiateur du travail de la grâce) mais aussi une grande humilité (car ce n’est pas moi qui donne la foi, ni aucune méthode d’évangélisation, mais l’Esprit qui souffle où il veut). Jaques MARITAIN écrit magnifiquement que « le don le plus précieux chez un éducateur est une sorte d’attention sacrée et aimante à l’identité mystérieuse de l’enfant, laquelle est une réalité cachée, qu’aucune technique ne peut atteindre ». Dieu seul connaît la destinée spirituelle de l’enfant…mais l’éducateur est celui qui doit, dans une réelle pudeur, préparer les conditions qui lui permettront d’accueillir cet appel et de le faire fructifier….

Comme on l’a vu, cela se prépare dès le stade de l’instruction dans l’ouverture de l’intelligence au mystère, puis dans la qualité d’une relation éducative bienveillante et généreuse. Enfin, même dans une école où une catéchèse est proposée, il reste que le témoignage de foi des enseignants, des éducateurs, est le premier lieu d’évangélisation. Des anciennes élèves d’Edith STEIN témoignent: « Elle ne nous parlait guère de religion.  Pourtant nous sentions qu’elle vivait sa foi.  En la voyant prier à la chapelle, il nous semblait toucher au mystère de Dieu, présent dans une âme. »

Dans une école catholique, peuvent et doivent se déployer toute une série de propositions, plus ou moins engageantes (culture religieuse, première annonce, catéchèse, vie de prière et sacrements…) mais cela suppose que les adultes présents (au moins un noyau visible), vivent de tout cela pour eux-mêmes. Par conséquent, L’Ecole catholique doit aussi se penser comme un lieu d’évangélisation des enseignants.

Et dans l’école publique, souvent bridée par le laïcisme, l’enseignant chrétien peut, par la qualité de sa relation, son ouverture au sens existentiel et spirituel des disciplines, suggérer que la foi élargit l’intelligence et le cœur et qu’elle inspire une liberté plus haute….

En conclusion, j’insisterai sur deux points :

– d’abord l’urgente nécessité d’enseignants vraiment libres, qui ne se perçoivent pas comme des exécutants résignés de consignes plus ou moins anonymes. Car pour éveiller des libertés, il faut soi-même se sentir libre !

– ensuite, l’appel pour les enseignants chrétiens à vivre leur devoir d’état comme un lieu de conversion. La médiocrité guette chaque enseignant. Mais aussi l’échec qui peut être crucifiant: découragement devant des situations familiales tragiques, sentiment de ne pas être reconnu dans son travail… Nous sommes appelés à vivre ces épreuves comme un chemin de Pâques, d’entretenir l’espérance de nos élèves en priant pour eux et de nous convertir nous-mêmes chaque jour, afin de renouveler la belle vertu d’espérance sans laquelle la cité s’écroule.

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