La tête coupée

La tête coupée
11 octobre 2015 Dorothée Paliard

La tête coupée

Par Thierry Fournier de Meyere.

L’hyper médiatisation de la vie politique, conjuguée à tous les fantasmes qu’elle suscite, pousse à leurs extrémités ceux qui se présentent devant le suffrage des électeurs.

Les chaînes d’information en continu et autres émissions télé ont le plus grand besoin de nourrir leurs téléspectateurs et de faire le « buz ». Et voilà que l’on guette le dérapage, la petite phrase qui enflammera les réseaux sociaux et les journaux.

Ainsi, Jean-Marie Le Pen en a-t-il fait les frais face à Jean-Jacques Bourdin en avril dernier. Poussé dans ses retranchements par la morgue de l’animateur de RMC, le vieux loup politique, pour ne pas s’avouer vaincu, est tombé dans le piège de l’implacable intervieweur. Sa récidive verbale sur « le détail de l’histoire », en forme de baroud d’honneur, aura précipité sa chute.

Le parallèle avec la mésaventure de Nadine Morano, membre des Républicains, soutien indéfectible de Nicolas Sarkozy, s’il en est, me semble devoir s’imposer.

Invitée le 26 septembre de l’émission « On n’est pas couché », de France 2 (chaîne publique du groupe France Télévisions pour lequel les contribuables français acquittent une redevance annuelle obligatoire de 136 €), Nadine Morano, avec sa confiance habituelle, fait face à l’interrogatoire musclé d’une horde d’animateurs survoltés, et galvanisés par leur infatigable chef d’orchestre Laurent Ruquier qui déclenche un tonnerre d’applaudissements à chaque fois qu’il prend la parole. Les questions pleuvent sur la députée européenne, qui ne se démonte pas et affirme du tac au tac « La France est un pays de race blanche dans lequel on accueille aussi des personnes étrangères, comme le disait le Général de Gaulle ». Ruquier a gagné. Le piège se referme. Celle qui était venue pour cultiver son image, se voit retirer, quelques jours plus tard, l’investiture à la tête de liste de Meurthe-et-Moselle.

Au pays du politiquement correct, le chef des Républicains ne pouvait pas faire moins que le Front National…

Cette séquence politico-médiatique m’inspire trois réflexions.

La première. Objectivement, la France d’aujourd’hui n’est plus exactement celle de 1959. Aussi, la référence gaullienne utilisée par Nadine Morano paraît insuffisante et surtout décalée. Il eût suffi d’expliquer que le concept de « race blanche » était une référence ethnologique et non un critère de nationalité. En effet, être de « type européen », c’est avoir la peau blanche, et être de « type africain » c’est avoir la peau noire. Cela c’est de l’anthropologie. En écoutant attentivement le propos de Nadine Morano, il est probable que c’était ce qu’elle voulait dire… Mais comment exprimer une pensée intelligible au milieu de l’agitation du plateau et de l’arrogance des questionneurs ?

La seconde. Les hommes et les femmes politiques sont prêts à tout pour exister, y compris en participant à des émissions haineuses et médiocres conduites par des animateurs vedettes qui jouent la surenchère, pour assurer tout à la fois leur publicité, leur audimat, et leur chiffre d’affaires, étant le plus souvent leurs propres producteurs.

La troisième. Sans doute la plus sévère. En tranchant dans le vif, ce n’est pas à Nadine Morano que le Président des Républicains a « coupé la tête », mais à la démocratie. Peut-être a-t-il considéré que les électeurs n’étaient pas capables de décider par eux-mêmes, dans les urnes, ce qu’il adviendrait de la candidate aux élections régionales. Mais le nouvel adepte de la pensée vraie contre ce qu’il juge être la « pensée fausse » a-t-il bien mesuré l’onde de choc engendrée par sa sentence, car après cette séquence d’une rare intensité, et ce déni de démocratie où la liberté d’expression est clairement bafouée, qui va oser désormais dire les choses ?

Cette dramaturgie médiatique m’inspire aussi une inquiétude. Entre les tenants de la France éternelle et ceux qui, dans une forme d’inconscience heureuse, estiment que la France commence aujourd’hui, c’est à un choc intérieur d’une extrême brutalité qu’il faut se préparer.


Article paru précedemment sur www.fournierdemeyere.fr

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