La réforme du collège ou l’édification du citoyen fonctionnel

La réforme du collège ou l’édification du citoyen fonctionnel
16 octobre 2015 Dorothée Paliard

La réforme du collège ou l’édification du citoyen fonctionnel

Par Olivier Gosset, Professeur de Lettres en classes préparatoires, Lycée Sainte Marie de Lyon.

Reprise par sa frénésie de réformes, la rue de Grenelle a annoncé une refonte de l’enseignement au collège. Déposé le 11 mars 2015, le projet est actuellement examiné par le Conseil Supérieur des Programmes pour être adopté au cours de l’été. Comptant sur l’inertie estivale qui frappe le corps professoral aux mois de juillet et août, le Ministère semble vouloir faire passer en douceur une réforme qui implique une véritable redéfinition des missions enseignantes. Les lignes qui suivent proposent une analyse critique du projet porté par Madame Vallaud-Belkacem.

Le collège mis en examen
Premier point qui frappe à la lecture du document présentant la réforme, [1] le collège, comme institution enseignante, est placé en posture d’accusation. « Trop uniforme », il serait facteur d’ennui pour « 71 % » des collégiens. N’étant pas adapté « à la diversité des élèves », il inhiberait ces derniers puisque, aux dires du document, « seul un collégien sur trois demande une explication à son enseignant quand il ne comprend pas. » Uniquement placée du point de vue de l’apprenant, cette analyse, grossière en ses chiffres autant que brutale par son absence d’élucidation, semble n’avoir qu’un but : substituer, aux rigueurs et lenteurs qui incombent à tout apprentissage, une pédagogie du plaisir qui passerait par la fabrication d’un divertissement permanent.

Atrophie des connaissances, hypertrophie des compétences
Conséquence de ce renversement, le collège est appelé à se faire espace ludique où s’ébroueront des enfants artificiellement stimulés. Devenu lieu « de l’épanouissement et de la citoyenneté », cette institution aura désormais pour mission de « créer du commun et de faire vivre les valeurs de la République ». Orienté vers l’acquisition de « nouvelles compétences que la société requiert » pour « travailler en équipe, proposer, expérimenter, conduire un projet », le collège se fait antichambre de l’entreprise, où il importe plus de faire que de savoir, d’agir que de penser. En cet utilitarisme social, les enseignants sont conviés à mettre en oeuvre une didactique de l’activité, le professeur étant plus animateur de séances qu’intelligence transmettant des contenus.
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Vers un appauvrissement des savoirs transmis ?
Comme s’en sont émus nombre de collègues, c’est une réduction des savoirs qui est alors à craindre. Vague en ses modalités, la réforme laisse envisager le pire quant à ses applications. Ainsi, « les collèges », nous dit le texte de référence, « qui proposaient l’option facultative latin pourront l’inclure dans la matière complémentaire langues et cultures de l’Antiquité ». Discipline réduite au rang d’accessoire, l’enseignement du latin risque de perdre toute valeur linguistique, la matière se bornant à une vague exploration du monde romain. De même ; l’alléchante introduction de la seconde langue vivante « dès la 5ème » fait deviner, par le simple fait du maintien des actuels moyens mis en oeuvre, une diminution des heures accordée à la première langue. Plus grave encore, l’autonomie accordée au corps enseignant dans le but que ce dernier utilise « 20 % du temps » à de « nouvelles modalités d’enseignement » peut à terme déboucher sur une suppression pure et simple de ce cinquième horaire. Souplesse accordée aux professeurs, exigence de nouveautés perpétuellement satisfaite sont donc des leurres qui permettent de masquer des coupes sombres. En ces calculs, c’est le savoir que l’on diminue et l’enfant que l’on lèse : venu au collège pour apprendre, celui-ci n’y aura pour bagage que l’art de s’amuser avec ses pairs.

La fabrication d’une masse gouvernable et employable
A qui alors ce sacrifice profitera-t-il ? Pourquoi donc édifier une école qui n’instruit plus ? Pour qui sait lire, la réponse à ces questions paraît, à peine dissimulée, tout au long du document proposé. Notre Ministre l’affirme, elle souhaite que le collège « permette à tous les élèves de mieux apprendre pour mieux réussir », « en développant les compétences du monde actuel ». Plus loin est énoncée l’idée qu’il est urgent que ces derniers sachent « partager les idées », parce qu’ « ils apprennent plus vite en travaillant à plusieurs. » Compétent, c’est-à-dire employable, citoyen, ce qui veut dire conforme, l’élève dont rêve Madame Vallaud-Belkacem n’est autre qu’un salarié en devenir, futur exécutant de tâches et brave contribuable. Placé en situation de jeu et d’échanges, le collégien de demain, dénué de culture et de jugement, sera employé exemplaire autant qu’électeur docile.

Les récents événements qui ont secoué notre pays et ébranlé notre école ont pourtant montré que nous avons besoin d’autre chose que d’une jeunesse compétente et citoyenne. Limitée aux seuls besoins du présent, cette réforme du collège laissera des élèves démunis face aux incertitudes de l’avenir : programmés et non instruits, ces derniers ne seront que des citoyens fonctionnels. Utile et strictement opérationnelle, cette école risque alors de coûter fort cher à ceux qui l’auront construite.


Note
[1] http://www.education.gouv.fr/cid86831/college-mieux-apprendre-pour-mieux-reussir.html

article publié sur http://www.enseignants-pour-enfance.org/spip.php?article367

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