La laïcité comme obstacle à la liberté

La laïcité comme obstacle à la liberté
11 février 2015 Dorothée Paliard

La laïcité comme obstacle à la liberté

par Philippe Conte.

Laïcité, sécularisation et neutralité.

Au moment où ceux qui dirigent les institutions du pays lancent une campagne de publicité pour promouvoir une certaine forme de laïcité de combat, il n’est pas inutile de s’interroger sur cette notion des plus polymorphe.

L’historien Henri Pena-Ruiz auteur de « La laïcité » (2003, Ed. Flammarion) intervenait lors de l’université du Mouvement Républicain et Citoyen en 2003. Il fondait le besoin de laïcité sur trois piliers et déclarait :

« On peut bien sûr faire remarquer que les communautés politiques se sont d’abord constituées comme des communautés de fait (…). De ce point de vue, on peut comprendre la laïcité non comme un produit culturel, spontanément surgi d’une tradition particulière, mais comme une conquête accomplie par un effort de distance à soi d’une société d’abord soumise à l’organisation théologico-politique traditionnelle.

Sans méconnaître la force récurrente des communautés de fait et des particularismes qui les cimentent, il convient de penser le sens de la construction laïque d’une communauté de droit. Et ceci pour trois types de raisons.

  • La première est que la diversité des convictions spirituelles, religieuses ou autres, tend à prendre la place, dans les sociétés modernes, de l’unicité de référence religieuse.
  • La seconde, montrée par une triste actualité, est que même dans le cas d’une homogénéité religieuse supposée de la population, la modalité théocratique ou fondamentaliste du religieux peut conduire à une figure théologico-politique oppressive.
  • La troisième, suggérée par l’histoire, est que la domination politique et institutionnelle d’une religion sur une autre, voire des religions sur la conviction athée ou agnostique, est incompatible à des titres divers avec la liberté de conscience, comme avec l’égalité des droits. »

On pourrait réfuter point par point cet argumentaire sans grande difficulté. La première affirmation est à la fois d’une naïveté confondante et d’un incroyable ethnocentrisme. Ne pas voir que la notion, comme le mot même de laïcité est enraciné dans la culture helléno-chrétienne, est assez incroyable ! Pourtant partout dans le monde, la laïcité (ou sa forme amoindrie du sécularisme) est un outil au service de l’occidentalisation du monde en même temps qu’un auxiliaire de la mondialisation libérale et de l’économie financiarisée. En fait cette affirmation reflète parfaitement l’illusion idéologique de l’Occident qui s’est auto institué « avant-garde » de l’humanité !

Les trois « raisons » évoquées par Henri Pena-Ruiz pour justifier ce besoin de fonder « en droit » la communauté nationale sont tout aussi tautologiques et en même temps font évidemment l’impasse sur la question même de la légitimité de cette tentative de fonder une communauté simplement sur des règles juridiques.

La « diversité des convictions spirituelles » est certes une conséquence possible de la liberté humaine, mais l’extension massive de cette diversité est non la cause mais le résultat de l’imposition par la force d’une laïcité de combat par la première République. Par la suite, cette diversité ne s’est pas développée naturellement par elle-même, mais du fait d’une véritable mise au pas de la paysannerie par l’école militante de la troisième république ! Notre pays ne s’est pas remis de cette extirpation de force des cultures populaires chez des enfants soumis à des sanctions physiques et des humiliations répétées.

De même, on peut détecter une véritable inversion accusatoire dans cette affirmation qu’un « fondamentaliste du religieux peut conduire à une figure théologico-politique oppressive » ! En effet l’histoire comme l’actualité montrent largement qu’il n’est nul besoin d’adjoindre le qualificatif religieux à « fondamentalisme » pour trouver dans celui-ci la racine de régimes politiques oppressifs ; il suffit de songer aux fascismes des années trente, à l’Union Soviétique de Staline, à la Chine de Mao Zedong ou aujourd’hui encore à la Corée du Nord ! Il paraît donc beaucoup plus conforme à la vérité de dire que parmi les régimes politiques oppressifs certains ont pu accidentellement prendre le masque de la religion. Mais on peut noter d’ailleurs qu’aucun de ces derniers n’ont atteint le paroxysme de violence des régimes séculiers du XXe siècle ! La « laïcité », au sens de Henri Pena-Ruiz, n’a donc nulle légitimité à prétendre être un frein à ces dérives totalitaires. Nous verrons au contraire qu’elle peut même les alimenter !

Quant à la troisième raison, elle repose sur gloubi-boulga conceptuel qui mélange la religion dans sa dimension spirituelle comme culturelle et également la politique comme action et comme institution. En réalité la cohabitation pacifique de plusieurs religions est un phénomène assez courant dans l’histoire. Que l’on songe à la cohabitation très largement pacifique entre russes orthodoxes et tatars musulmans ; ou encore au système du Millet ottoman qui a dégénéré en conflit avec la sécularisation « jeune turc ». Pour que cette cohabitation prospère il faut que le pouvoir, et ses opposants, aient la sagesse de refuser simplement d’instrumentaliser la spiritualité pour régler des problèmes de nature sociale ou politique. Dans le même temps la société doit être organisée de manière à régler ces difficultés par des mécanismes assurant la participation de tous.

Laïcité et paix

Il est vrai que la laïcité pourrait être conçue comme une simple neutralité de l’Etat ; celui-ci ne se préoccupant pas des institutions religieuses dans le fonctionnement de ses propres mécanismes ; mais il faut noter qu’historiquement ce ne fut jamais le cas.

En France, on a oublié les détails des lois dites de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui furent en grande partie des lois d’expropriation forcée ! Après la confiscation de la première république qui permit l’enrichissement de la nouvelle classe dirigeante, de nouveau en 1905, les églises sont saisies, les biens meubles confisqués ; les congrégations expulsées des écoles et des hôpitaux qu’elles géraient pour le bien des populations. Les inventaires se firent sous la protections des baïonnettes, ses sacrés paysans s’acharnant à défendre leurs « oppresseurs obscurantistes » !

La France ne fut pas une exception, il suffira de rappeler la politique violemment antireligieuse du gouvernement mexicain qui contraignit le peuple, après maintes actions pacifiques cruellement réprimées, à se révolter dans ce qui fut une véritable guerre civile.

On peut aussi rappeler à Monsieur Pena-Ruiz qui aime à citer le « national-catolicismo » franquiste comme contre-exemple, les excès incroyables du gouvernement laïc de Madrid pendant la guerre civile : viol de religieuses, exécution sommaire d’ecclésiastiques, etc…

Cette laïcité de combat, on la voit poindre de nouveau dans notre pays ; elle est accessoirement anticatholique par réflexe et par habitude. Songeons à la polémique abracadabrantesque sur les crèches de Noël ! Mais elle se réveille de son long endormissement sur les lauriers de sa victoire contre l’Eglise du fait de l’arrivée et de l’enracinement de populations musulmanes qui entendent simplement pratiquer leur religion ; chose inconcevable pour les fondamentalistes de la laïcité. Aussi, il n’est pas un instant où les deux religions principales de notre pays ne se soient l’objet d’insultes, de sarcasmes, de dénigrement avec tous les moyens de médias entièrement acquises à ce combat. Cette violence symbolique permanente serait, cerise sur le gâteau, « bon-enfant », « humoristique » et autres calembredaines ! Pensons à la demande ubuesque de Reporter Sans Frontière enjoignant aux responsables religieux de signer une déclaration reconnaissant le droit au blasphème !

Evidemment agresser verbalement les chrétiens et les musulmans n’est pas interdit par la loi ; simplement par la politesse et le bon goût ; notions visiblement devenues étrangères à nombre de nos concitoyens.

Laïcité et totalitarisme

Comme nous l’avons vu, la laïcité concrète a eu, et a encore, des aspects autoritaires et répressifs. Elle ne penche vers une neutralité armée qu’au moment où elle semble assurée de sa victoire. Mais outre ses aspects autoritaires, la laïcité à la Française est potentiellement totalitaire. En effet elle est sensée reposer sur le distinguo public / privé ; Henri Pena-Ruiz déclarait dans ce même texte : « La distinction juridique du public et du privé est essentielle, car elle permet de concilier sans les confondre le sens de l’universel qui vivifie la sphère publique et la légitime expression individuelle ou collective des particularités qui se déploie à partir de la sphère privée ».

Or il est évident que cette distinction pour pertinente qu’elle soit (elle est d’origine chrétienne), connaît bien sûr des limites. En effet, toute une série de comportements privés lors qu’ils deviennent massifs, finissent par avoir un impact social. L’histoire nous en donne maints exemples : si le puritanisme cathare et sa répulsion pour le corps s’était rependu dans toute la société française, le pays aurait simplement disparu faute de population. De même, la consommation d’opium dans la chine du XIXe siècle. Cette drogue n’était pas illégale traditionnellement, mais la massification de son usage sous la pression occidentale (deux guerres au nom de la liberté du commerce !) détruisait la société chinoise.

Devant de tels comportements nuisibles, une société laïcisée ou même simplement sécularisée, n’a d’autres recours que la loi et par conséquent l’Etat. Celui-ci en vient donc « malgré lui » à se faire juge et arbitre des comportements des particuliers. C’est ce qu’on voit aujourd’hui où la liste des comportements surveillés s’allonge avec le temps. Tout est sous l’œil de l’Etat : relations homme femme, rapports intrafamiliaux, liens maître élève, divers « comportements à risque »… On voit le péril de dérive que cela constitue, dérive qui peut amener un enfant de huit ans au commissariat de police comme on l’a vu récemment  !

Dans les sociétés organiques, les autorités religieuses peuvent et doivent jouer ce rôle de conseil auprès des personnes et aider à la résorption de ces comportement asociaux avec des moyens plus proche de la persuasion que de la répression. De plus, toute religion possède une dimension culturelle qui pourraient être enseignée sans attenter à la liberté de conscience y compris dans une société multi-religieuse. Cette dimension peut aussi grandement contribuer au progrès moral de la population comme on l’a vu dans l’histoire.

Nos laïcistes fondamentalistes ont l’illusion de pouvoir construire une société uniquement fondée sur des normes juridiques. Celle-ci ne peut être que d’une dureté extrême ; surveiller et punir devient l’axe du gouvernement ; comme l’avait montré Foucault, la prison comme outil d’enferment massif est bien l’œuvre des sociétés modernes sécularisées. Pourtant, le corps civique est d’abord fondé sur la volonté de vivre ensemble, sur la charité au sens chrétien du mot, sur la reconnaissance de l’autre comme un frère (ce qui d’ailleurs sous-entend un Père commun). On pourrait citer en conclusion, comme un idéal anti-laïque, cette vieille maxime des peuples libres : « les lois ne servent à rien, les justes n’en ont pas besoin et les méchants ne les respectent pas ! »

  • Renemarie44

    Très bon article

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