La haine

La haine
8 janvier 2016 Dorothée Paliard

La haine

Par Falk van Gaver. Janvier 2016.

 

« L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. »

(Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955)

Il y a une véritable haine de la diversité dans l’humanité, notamment moderne et contemporaine. Malgré les discours lénifiants sur le multiculturalisme, la diversité réelle n’est tolérée que comme variante de l’universalité abstraite sur fond d’uniformité concrète. Peut-être cette haine de la diversité a-t-elle un ancrage psychologique très profond dans la structure cognitive de l’humain – en gros, ramener l’inconnu au connu, fondement de tout le projet scientifique moderne. Peut-être vaudrait-il la peine de déployer au contraire une relation au monde et une éducation avant tout esthétiques et donc singulières, singularisées, favorisant l’attention parallèle, distribuée, polyphonique, divergente, comme le souligne Jean-Marie Schaeffer dans son remarquable essai philosophique sur L’expérience esthétique[1] ? Passer ainsi qu’une relation de maîtrise (de l’environnement, des populations, etc.) à une relation de présence (au monde, à son entourage, au proche, au prochain…) qui passe par une déprise, un lâcher prise qui laisse place à l’autre, au différent, et même au différend.

Je vois profondément ancrée et à l’oeuvre dans nos sociétés une véritable haine et une peur profonde, viscérale, de toute différence et divergence réelles, une grande peur de l’Autre, de la différence, de l’altérité réelle – et tous les dispositifs sociaux et « sociétaux » de « respect des différences » ne sont que des instruments de gommage et d’arasement des différences réelles. L’antiracisme même avec son apologie du métissage fonctionne comme dispositif d’uniformisation bien plus que d’acceptation de la diversité culturelle réelle que ne peut au fond tolérer la grande chasse aux discriminations : allons tous apprendre le respect des différences dans l’école laïque de l’État unique et ses « ABC de l’égalité »…, l’Éducation Nationale, la grande machine à fabriquer du même – et du médiocre, quand bien même, pourvu qu’il soit du même, de l’homogène, de l’indifférencié.

Ce qui est au contraire passionnant dans les logiques tribales, mises au jour par des anthropologues comme Pierre Clastres, c’est la logique de différenciation qui est constamment à l’œuvre – comme un dispositif permanent de fabrication de la différence culturelle, ethnique, etc. Peut-être est-il temps, au nom même du réalisme de l’incarnation, de reprendre à notre compte la critique nietzschéenne du « monotonothéisme », dont les  « monotonoathéismes » de l’universalisme républicain et du mondialisme marchand ne sont que les plus récentes variantes, et de prendre parti pour un « polythéisme » non seulement des valeurs, mais surtout des identités, des cultures et des modes de vie, pour une écologie des cultures et des civilisations, qui passe non seulement par une préservation de l’ethnodiversité mais par une disposition fondamentale à favoriser la prolifération de l’altérité hétérogène.


[1] Jean-Marie Schaeffer, L’expérience esthétique, Gallimard, 2015, 370 p., 20€

Paru dans La Nef N.277 de janvier 2016

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