Joseph-Thomas Pini :  » L’Europe est liée et vivifiée par le message évangélique »

Joseph-Thomas Pini :  » L’Europe est liée et vivifiée par le message évangélique »
5 septembre 2018 Dorothée Paliard

Joseph-Thomas Pini :  » L’Europe est liée et vivifiée par le message évangélique »

Comme chaque année, il est juste, et sincèrement facile, de commencer par adresser des remerciements chaleureux aux organisateurs de notre Université, ainsi qu’à ceux qui nous accueillent
et tous ceux qui les assistent, pour la belle réussite de cette édition. L’expression de notre gratitude se prolonge évidemment aux intervenants, qui, dans la diversité de leurs thèmes, de leurs styles ainsi que de leurs convictions ont stimulé notre réflexion, devant un thème dont il s’est, dans le même temps, vu confirmer à quel point il est complexe et aisément passionné (une passion à l’échelle continentale désormais, nonobstant les caractères nationaux et les usages politiques, qui expliquent ce que nous pourrions prendre pour une exception française alors qu’elle n’est sans doute qu’une spécificité).

Tous ont bien parlé, d’esprit bien fait et de cœur sincère, livrant aussi leurs incompréhensions, leurs inquiétudes et leurs attentes. Mais au fait, de quoi avons-nous parlé ? A travers la brume marine, voici le spectacle étonnant d’une jeune femme, fort belle, arrivant sur la côte de Crète sur le dos d’un étrange taureau, animal inhabituellement séduisant, avec un disque lunaire entre les cornes, et exhalant un parfum de crocus ; elle y est déposée et sera bientôt mère de rois de l’île. Elle vient de Phénicie et est elle-même princesse et fille de roi : elle s’appelle Europe, fille d’Agénor roi de Tyr, et l’insolite animal est Zeus, entiché de sa nouvelle conquête et père des enfants à venir. Ce récit mythique, où s’entremêlent divers éléments et qui nous renvoie aussi, de manière saisissante, à des épisodes non mythiques et tragiquement actuels, serait-il un outil pour tâcher de saisir la question européenne dans sa profondeur – ce qui a été choisi ici – au lieu de s’en tenir à sa seule étendue ?

Aurions-nous d’ailleurs affaire à un mythe, un récit qui donne à penser sur les origines divinohumaines et les racines de la civilisation, au terreau mêlé et aux strates successives, qui occupe ce
continent, ou qui ne dit pas grand-chose, en poème, qu’une faiblesse, une transgression, un destin merveilleux et chaotique à la fois, jouet d’une puissance prédatrice, lointaine et qui de toute façon s’en moque ?

Quelle est-elle finalement ? Un espace, si divers en réalité, chauve-souris géographique à la fois méditerranéenne, atlantique et nordique, dont les fleuves qui la traversent sont autant source
d’unité que de division entre ses peuples, une péninsule qui n’échappe pas, dans la géopolitique des ressources naturelles qui lui font défaut, à son arrimage à l’immense Eurasie et aux grands jeux de bascule et d’appui qui en résultent ? Une culture, élégante, subtile et féconde combinaison de traditions culturelles matricielles, liée et vivifiée par le message évangélique et exprimée dans un « art de vivre », mais une culture, d’une part qui a profondément évolué au cours des siècles (et le concept de culture lui-même !), dans son cadre initial et désormais au-delà, qui se cherche confusément dans une excessive charge mentale et sous la tension de la revendication-affirmation-négation de son ADN chrétien indéniable, inavouable et désormais majoritairement impossible à assumer sous la raison actuelle d’Europe, d’autre part qui sont en partage tout autant à Boston, à Buenos Aires et à Auckland en passant par Tel-Aviv ?

Des principes, en réalité d’ordre universel, ou encore des « valeurs », mais inenvisageables hors d’une problématique démocratique contemporaine qui les autodétruit en les sur-revendiquant
? Une partie déterminante de la chrétienté : celle du monde monastique qui a fini par rejeter la révolution urbaine, celle d’autres Ordres n’ayant pas vocation à l’enracinement ? celle qui
l’emporte le 7 octobre 1571 à Lépante (mais sans la France …) ? une chrétienté dramatiquement et réellement divisée en branches incontestablement singulières, par ailleurs très mêlée dans bien des contrées indéniablement européenne, et qui est aujourd’hui le continent de la sécularisation revendiquée (une « exception européenne ») ? Un projet politique commun : errant dans le
Berlaimont entre le Monnet inavoué et le Schuman inabouti, qui tente d’avancer au prix de petits reniements successifs, un indéterminé (non fédéral et déjà beaucoup plus que fédéral, post-étatique),sans âme politique mais de plus en plus totémique, une équation économique et financière impossible, un espace de discussion tenant à la volière, un espace de peuples tenant plus d’une piste de danse, l’alibi parfait du paravent démocratique de nouvelles suzerainetés, des incapacités et des erreurs des classes politiques, des lâchetés structurelles, la nouvelle « grande illusion » et une somme de contradictions dans les termes ?

Car telle va la vie ici-bas : c’est le principe de réalité qui l’emporte toujours, même d’une courte tête, car seules les réalités, et non les idées, ont un présent et un avenir. Quel peut être alors
l’avenir de l’Europe assez laborieuse à définir vraiment ? Les expressions politiques diverses, parfois frustres mais croissantes, d’un euroscepticisme de plus en plus radical ne contestent pas l’avenir de l’Europe, puisqu’elle n’est d’évidence pas réductible à un projet politique, ni même une perspective pour ce dernier. Mais elles sont clairement le fruit du présent de l’Europe : une révolte chouanne que la dénégation et le mépris ne font qu’accroître, plus ou moins cyniquement, devant l’indécision, l’impasse, l’impuissance traduite en contrainte absurde, l’incapacité à affronter et assumer les enjeux et les défis et une grande et lourde faillite morale (mensonge démocratique, rupture du pacte de prospérité et de sécurité, faillite morale tout court : Méditerranée cimetière dont nous rendrons compte). Et vers quoi se tourner ? Europe des Etats alors qu’ils sont décrédibilisés ? des régions, entre constructions technocratiques et provinces désormais estompées ou englouties ? des nations dans la négation des identités nationales à l’échelon national et le délitement de ce qui fait une communauté nationale ? L’Europe : n’est-elle pas finalement le continent fatigué, à l’infertilité générale, malade de richesse matérielle et d’orgueil, indécis par lassitude autant que par crainte (terreur française du débat institutionnel de fond, peur allemande de la fin de l’abondance, peur de la dilution, …..) ?

D’où repartir alors ? Puisqu’il faudra bien mettre sur la table sauf à laisser la réaction en chaîne aller à la déflagration. Sans doute en partant, dans ce qui ne veut pas mourir, de ce qui ne peut
pas mourir. De l’homme créé par Dieu, pour Lui et devant Lui, où s’exprime avant tout le christianisme de cette Europe (un quelconque projet politique ne pourra se bâtir contre le nouvel
arrivant, chance ou menace, qui est un projet politique, mais d’abord autre chose). De l’homme animal social pour qui la vie en communauté est constitutive, et la vie de la communauté comme telle constitutive du bien fondamental et commun de cette communauté. De sorte que la souveraineté, non un totem ni une idole mais un moyen d’assurer cette survie ensemble, est alors faite de responsabilité, responsabilité collective du bien collectif, responsabilité individuelle de la vie et de la liberté de mon prochain, en commençant par le plus démuni. De l’homme pour qui le meilleur de sa vie est don dans l’échange. De sorte que l’identité nationale, de laquelle seule, patiemment, en la revivant et la vivant, peut partir un quelconque élan européen, est cette part immatérielle de chacun comme être social, tissée de déterminations matérielles et actualisée en commun, que nous recevons dans le temps, que nous nous donnons dans l’espace, par laquelle nous pouvons nous ouvrir bien au-delà de l’Europe dès lors qu’il y a échange. Don et échange dans une perspective universelle : n’est-ce pas, sur son mode, ce qui ferait le spécifique européen ? Une communauté européenne pourra alors être le partage délibéré de responsabilité pour ce dont il nous apparaîtra qu’il nous est communément précieux dans nos identités et qu’il est prudemment opportun de régler ensemble. Dans l’humilité et la lucidité : l’horizon demeure Babel, et il ne s’agit, pas plus de construire une Babel contre Dieu ou sans Lui, que de faire une autre Babel selon la volonté de Dieu, qu’Il le veuille ou non. Dans la fidélité : l’horizon est aussi Samarie et Jérusalem. L’identité primordiale est celle qui les ordonne et les fédère toutes, à partir de laquelle, dans des rapports adaptés, l’Europe saura continuer à donner à chacun et au monde les bienfaits qu’elle a reçus, et, l’heure venue, pourra remettre au Maître ses talents fructifiés.

fr. Joseph-Thomas Pini op

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