Jacques Sapir : « l’Allemagne s’est servie de l’UE pour faire avancer ses propres intérêts au détriment des autres pays »

Jacques Sapir : « l’Allemagne s’est servie de l’UE pour faire avancer ses propres intérêts au détriment des autres pays »
12 septembre 2018 Dorothée Paliard

Jacques Sapir : « l’Allemagne s’est servie de l’UE pour faire avancer ses propres intérêts au détriment des autres pays »

L’Union européenne, qui se baptise « Europe » mais qui n’en est qu’une fraction, ne fait plus rêver. Cette Union traverse aujourd’hui sa plus profonde crise, une crise tout à la fois d’identité (qu’est-ce que l’UE ?), qu’une crise de fonctionnement, comme on le constate tant avec le BREXIT qu’avec les oppositions de plus virulents qui dressent des groupes de pays membres contres des autres pays membres. Cette crise va de la gestion du problème migratoire à la question économique. Tout le monde se rend compte que la santé économique, pas si insolente que cela, de l’Allemagne s’est faite largement au détriment des autres pays. De cette situation, l’Union économique et monétaire, vulgairement appelée la « zone Euro », est largement responsable. Mais, c’est un fait que les dirigeants, et une partie des opinions, des pays concernés, ne peuvent affronter sereinement. La raison principale en est que l’Euro a été un projet politique dès le début, et que ce projet servait à faire avancer un ordre du jour masqué : celui de la construction d’une « Europe fédérale ». Il convient donc d’analyser ce phénomène, puis de voir comment a été construit l’Euro avant d’en observer les conséquences sur les pays de l’Union européenne.

L’euro : débat interdit

Au-delà de la crise de chaque pays, qui s’explique par des raisons à chaque fois spécifiques, au-delà de la crise de gouvernance de la zone euro, certes prévisible mais qu’exaspère une opposition entre l’Allemagne et la France, c’est bien la monnaie unique, l’euro lui-même, qui est en crise depuis les années 2008-2012. Cette crise était en fait prévisible depuis de nombreuses années, car les défauts structurels de la zone euro étaient notoires et bien connus des économistes, y compris de partisans de l’euro. Les déséquilibres induits par la monnaie unique faisaient leur chemin au sein des économies de pays de la zone euro. Si la crise de 2007-2008 a donné une impulsion décisive à la crise de l’euro, il convient de dire que cette dernière
n’attendait qu’un grand désordre de l’économie mondiale pour se révéler. Nombreux alors sont ceux qui pensent que la crise de l’euro pourrait réjouir les dirigeants américains. Ils se trompent lourdement. Un euro affaibli politiquement mais présent, concentrant pour plusieurs années encore l’attention des spéculateurs internationaux et freinant le développement des économies européennes, est bien la meilleure situation pour les dirigeants de Washington. Longtemps niée par nos gouvernants, mais aussi par une large part de l’opposition, la crise de l’euro s’impose cependant, constitue pour l’instant un horizon indépassable. Sa réalité est d’ailleurs reconnue à l’étranger. Il y a donc bien une particularité franco-française
à ce débat ou, plutôt, à son refus qui ne cède qu’aujourd’hui sous les coups de boutoirs de la réalité.

Il y a un tabou de l’euro, qui dans notre pays traverse le spectre politique et va de la droite à la gauche, voire à une partie de l’extrême gauche. Les racines en sont multiples. La monnaie unique a perdu sa dimension d’instrument, que l’on doit juger à ses effets, pour devenir un véritable fétiche, au sens religieux du terme. L’euro, c’est la religion de ce nouveau siècle, avec ses faux prophètes aux prophéties sans cesse démenties, avec ses grands prêtres toujours prêts à fulminer une excommunication faute de pouvoir en venir aux bûchers, avec ses sectateurs hystériques.

Jamais au grand jamais n’entendons-nous un bilan honnête de ce que l’Euro nous a apporté, mais nous a aussi coûté. Les voix qui s’interrogent publiquement sont très rares. Aujourd’hui, l’Euro est devenu le symbole du crépuscule de la raison politique et économique, une hypothèse saturante qui justifie le silence sur l’ensemble des autres problèmes. La violence des réactions et l’outrance des amalgames qui parsèment la presse française traduisent pourtant le fait qu’en dépit d’un effet d’étouffoir médiatique sans précédent qui jusqu’à maintenant continue de sévir on commence bien à parler de la crise de l’euro. Cette spécificité française conduit d’ailleurs des dirigeants politiques, par opportunisme, à se rallier au principe de la monnaie unique sous le fallacieux prétexte de ne pas perdre des électeurs. Mais, ce faisant, ils renforcent et pérennisent l’étouffoir médiatique qui empêche tout débat où il serait justement possible de convaincre les indécis sur la question de l’Euro. Toute solution de facilité se retourne
toujours contre ses auteurs…

Pourtant, cette crise a suscité tant des études techniques que de nombreux ouvrages d’hommes politiques comme d’économistes ou de dirigeants d’association. Ces textes présentent chacun différents aspects de la question ; ils l’abordent aussi à partir de points de vue différents mais, tous, aboutissent à la même conclusion : l’Euro n’est pas viable. Certains des protagonistes du débat ne sont même pas européens, comme Joseph Stiglitz. Il est donc clair que la question de l’Euro se pose, dans le contexte du devenir de l’Union européenne.

L’Euro pour l’UE ?

Les origines de l’euro sont multiples. Certains y ont vu le produit d’une théorie ; d’autres, plus raisonnablement, une réponse aux crises que le Marché commun puis l’Union européenne avaient connues. Mais les véritables racines de l’euro sont en général restées ignorées ou dissimulées. De cet oubli et de cette dissimulation, qui n’étaient point si innocents que cela, découle une large partie des illusions politiques et économiques qui dominent le débat actuel. L’incapacité à comprendre pourquoi l’euro est dès ses origines un mécanisme incomplet, et ne pouvait que l’être, et pourquoi
nombre de voies que l’on propose comme autant de solutions sont en réalité des impasses, s’enracine dans l’oubli et l’ignorance de ses origines.

Mais, l’Euro a-t-il été la solution ultime aux crises du système monétaire européen ? Il nous faut tout d’abord répondre à une question qui est déterminante. Pourquoi l’Euro a-t-il pris la forme que nous lui connaissons aujourd’hui, soit celle d’une monnaie unique et non celle, plus logique, d’une monnaie commune ? En effet, la monnaie commune, venant s’ajouter et compléter les monnaies nationales et servir d’instrument pour les
échanges internationaux de marchandises et de capitaux pour une zone géographique donnée, offre à la fois les avantages de la stabilité que l’on a dans une monnaie unique et une flexibilité des taux de change qui lui fait défaut. Avec une monnaie commune, nul n’est obligé de fixer à jamais les rapports des taux de change entre les monnaies des pays membres. On peut réajuster ces rapports à des dates données pour tenir compte des problèmes économiques particuliers de chaque pays, qu’il s’agisse de problèmes structurels comme l’évolution des gains de productivité ou conjoncturels comme une catastrophe naturelle de grande ampleur paralysant pendant quelques semaines l’économie. Mais, entre ces moments de réajustements, les parités sont fixes, ce qui réduit naturellement les coûts de transactions liés au change pour les entreprises. Cependant, il est vrai qu’une monnaie commune exige des règles strictes limitant les mouvements de capitaux afin de ne pas laisser de place à une spéculation à l’intérieur de la zone. Or c’est bien là que le bât blesse. En fait, les pays européens ont fait le choix d’une libéralisation financière totale. Ce choix, qui a été largement inspiré par les socialistes français, a conduit, nous allons le voir, à évincer la solution de la monnaie commune au profit de celle, en principe plus élégante mais ô combien plus dangereuse, de la monnaie unique. La réponse à cette première question se trouve donc dans les crises que le Système monétaire européen (SME) a connues. Mais l’histoire de ces crises a été réécrite par les partisans de la monnaie unique. En particulier, on a
systématiquement omis de préciser où de rappeler que les pays qui étaient parties prenantes du SME avaient tout fait pour laisser le champ libre à la spéculation. L’Euro aurait-il donc été fondé dès le départ sur un mensonge ?

Aux origines de l’Euro

Le SME fut précédé du « Serpent monétaire européen », lui-même résultant du « rapport Werner » remis en 1970. On le voit, les tentatives de constitution d’une zone monétaire européenne sont anciennes. Le rapport Werner fut rendu caduque par la décision des États-Unis de mettre fin à la convertibilité automatique du dollar en or au taux de 35 dollars l’once. Institué par l’accord de Bâle du 10 avril 1972, le « serpent » constitua alors la réponse des pays européens. Il fixait des marges de fluctuations (+ ou – 2,5 %) aux monnaies européennes et mit fin formellement à la « zone sterling ». En fait, la base du « serpent » fut très rapidement le deutschemark. Cependant, la politique américaine qui se refusa à soutenir le dollar et l’impact des crises internationales de l’époque (comme la guerre israélo-arabe de 1973 et le premier choc pétrolier) conduisirent à des fluctuations brutales menaçant le deutschemark (à la hausse), le franc français, la lire italienne et la livre sterling (à la baisse). Le « serpent » fut reconnu impraticable et il se transforma progressivement en une « zone mark ». Il faut signaler que le 27 octobre 1977 le président de la Commission européenne, le
Britannique Roy Jenkins, proposa la création d’une monnaie unique pour les neuf pays qui composaient alors la Communauté économique européenne. Mais il assortit sa proposition de l’idée d’un budget communautaire se montant à 10 % du produit intérieur brut (PIB) des pays membres. L’idée d’un budget communautaire important comme garantie d’une monnaie unique allait techniquement dans une direction qui était logique, mais elle fut politiquement rejetée par la totalité des pays concernés.

La création du SME fut annoncée en mars 1979 après plus d’un an de laborieuses négociations. Ce système encadrait les fluctuations des monnaies autour d’un cours pivot de référence calculé à partir d’un « panier » de monnaies des pays membres, l’ECU ou European Currency Unit. Il réussit au début à stabiliser les cours des monnaies européennes les unes par rapport aux autres. Une légère réévaluation du deutschemark le 23 septembre 1979 ne provoqua aucun remous. Il commença à connaître ses premières difficultés avec l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir et les trois  dévaluations successives du franc. On a ainsi « oublié » que le SME avait pu fonctionner, en dépit de ses défauts et de l’ouverture progressive des économies aux mouvements de capitaux, pendant près de neuf ans. En 1992, une violente spéculation déclenchée à la suite de l’échec du référendum danois sur l’Europe provoqua la dévaluation de la lire italienne et de la peseta espagnole. Puis, la livre sterling fut obligée de quitter le SME. En 1993, une nouvelle vague de spéculation épuisa les réserves de la Banque de France. Les marges de fluctuations furent portées de 2,5 % à 15 % et le SME disparut de fait à l’été 1993. Cet échec fut largement perçu comme le produit d’une spéculation que l’on ne pouvait empêcher et traduisant l’inanité
de « demi-mesures ». Le meilleur moyen de supprimer la spéculation n’était-il pas de n’avoir qu’une seule monnaie ? Seule, l’adoption d’une monnaie unique pouvait permettre de produire un système stable, du moins l’affirmait-on à l’époque. Ainsi naquit, du moins officiellement, l’idée de la « monnaie unique » ou plus précisément de l’Union Economique et Monétaire.

L’Euro fut donc « vendu » pour partie aux politiciens comme un système permettant de combattre la spéculation. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien. La spéculation s’est en fait reportée des taux de change aux taux d’intérêt de la dette souveraine entre chaque pays. Cependant, déjà au début des années 1990, on pouvait s’interroger tant sur la réalité du groupe de pays qui avaient décidé de l’Union Economique et Monétaire comme « zone monétaire optimale » au sens de Mundell, que sur la place qui avait été laissée aux instruments de la spéculation qui finit par emporter le SME. C’est bien cette liberté accordée aux marchés financiers pour la détermination du taux de change des monnaies qui a permis à un spéculateur professionnel comme George Soros de jouer et de gagner contre les banques centrales. Les capacités de ces dernières furent saturées par les montants financiers que
les spéculateurs pouvaient mobiliser, en raison de la totale liberté qui régnait (et règne toujours) sur les marchés des changes en ce qui concerne les devises européennes. 4 – La monnaie unique ou le contrôle des capitaux. Ainsi, l’émergence d’une « nécessité » de l’Union Economique et Monétaire est survenue essentiellement à la suite d’un refus de limiter les possibles mouvements spéculatifs des taux de changes par le biais d’un contrôle des capitaux. Mais, ce qui avait à l’époque le statut d’une « évidence » fut remis en cause par la succession des crises monétaires que le monde a connues depuis la fin des années 1990.

Notons au passage que l’on a jamais entendu parler d’une quelconque spéculation sur le yuan chinois, et pour cause ! Ce dernier est, jusqu’à  maintenant, solidement protégé par un système de contrôles. Il est vrai que l’idée même de réintroduire des contrôles suffit à vous faire passer pour un pithécanthrope aux yeux des énergumènes de Terra Nova, un « think tank » qui se dit proche du Parti socialiste mais qui a surtout prouvé qu’il était composé de gens suffisants mais non nécessaires. En effet, même le Fonds monétaire international (FMI) admet aujourd’hui la nécessité de contrôles sur les mouvements de capitaux.

La nécessité de ces contrôles avait été mise en évidence lors de la crise financière de 1997-1998, une leçon qui fut retenue par de nombreux économistes mais qui semble avoir complètement échappé aux sociaux-libéraux. En fait, la libéralisation des mouvements de capitaux à laquelle les principaux pays développés et en développement (à l’exception notable de la Chine) se sont ralliés n’a nullement favorisé la croissance . Elle a au contraire été un facteur d’instabilité pour les économies.

La démonstration a été faite, entre autres par Maurice Allais, que les changes flottants étaient à l’origine des désordres financiers internationaux. Mais si l’on réintroduisait ces contrôles à l’échelle planétaire, permettant ainsi le retour à un système de taux de change fixes ou du moins largement contrôlés par les banques centrales de chaque pays, alors nous verrions disparaître l’intérêt de la monnaie unique… C’est sans doute là la raison de l’obstination dans l’erreur des soi-disant experts de fondations telles que Terra Nova ou autres, ainsi que celle de leur incapacité à admettre, devant la somme des travaux scientifiques produits, qu’ils se sont trompés.

En fait, c’est la volonté allemande de se servir des marchés financiers pour« normaliser » les politiques économiques des autres États combinée aux intérêts financiers du Royaume-Uni qui explique l’opposition absolue et adamantine de contrôler ne serait-ce qu’en partie les marchés financiers. La France avait bien identifié les implications de la position britannique, mais elle est restée aveugle quant à la position allemande. L’Allemagne avait créé le cadre dans lequel s’engouffra la spéculation pour pouvoir ainsi justifier de sa demande ultérieure de création d’une monnaie unique. Elle a récidivé en insistant (lourdement) pour que la liberté totale des capitaux soit inscrite dans le traité de Lisbonne (art. 63), qu’il s’agisse des mouvements hors de l’Union européenne ou dans son sein. Perseverare diabolicum est. Retenons alors une leçon de cet épisode aujourd’hui oublié. Le SME aurait pu fonctionner si la spéculation avait été maîtrisée. Si, en lieu et place de l’ECU, simple dispositif technique, on avait mis en place une véritable monnaie commune soustraite à la spéculation par des contrôles de capitaux garantissant une déconnexion avec les
marchés financiers de l’extérieur de la zone, le système eût été parfaitement viable. L’échec du SME n’est donc nullement technique, mais il est fondamentalement le produit d’une volonté politique. Tout s’est passé comme si l’Allemagne avait voulu, par les limites qu’elle imposa au SME, rendre attractive uniquement l’idée de la monnaie unique. C’était, et cela reste, un pari risqué. Il repose en définitive sur la capacité, réelle ou imaginaire, de l’Allemagne à imposer sa volonté à ses partenaires. Et, il n’est pas innocent que ce soit aujourd’hui l’Allemagne qui tire l’essentiel des bénéfices de l’Euro26.

L’Euro moteur de l’Union européenne ?

Il n’a échappé à personne que l’Union Economique et Monétaire n’avait pas la même superficie que l’Union européenne. Cela était vrai à l’origine, et cela l’est toujours aujourd’hui. Pourtant, l’Euro, dès sa constitution, a été perçu comme un moteur important de la construction politique d’une Europe fédérale. De fait, il revient à Daniel Cohen d’avoir très précisément posé, et ce dès les années 1980, les cadres de ce raisonnement. De fait, aujourd’hui, la position des économistes qui sont en faveur de l’Euro n’a pas fondamentalement changé.

Cependant, présenté comme telle, la position des partisans de l’Euro eut sans doute semblée trop brutale. C’est pourquoi, après avoir déguisé l’Euro en une forme de garantie contre les mouvements spéculatifs et les fluctuations, ont-ils présenté l’Euro comme un avantage pour la croissance en Europe. Les travaux qui furent présentés dans les années 1990 insistaient tous sur les avantages extraordinaires que donnerait la monnaie unique aux pays qui l’utiliseraient. Il s’agissait, bien entendu, de travaux économétriques. Pourtant, les résultats en furent rapidement contestés. Il est vrai que ces travaux étaient construits sur des bases tant méthodologiques que théoriques extrêmement fragiles. Il est maintenant acquis que les effets de l’Euro sur le
commerce interne des pays de l’UEM a été des plus réduit. Pourtant, cela n’a pas empêché de nombreux politiciens de prétendre que l’introduction de l’Euro provoquerait, par son seul effet, une hausse de la croissance des pays membres d’environ 1%. Il n’en fut rien. En réalité, l’Euro a bien eu un effet sur le commerce intrazone, mais cet effet a été essentiellement de réarranger les flux entre les pays et de conduire certains pays à se désindustrialiser tandis que d’autres (essentiellement l’Allemagne) profitaient très fortement de l’introduction de l’Euro. Tout ceci conduit à
mettre en doute la rationalité économique de l’introduction de la monnaie unique. Elle a plutôt joué un rôle d’exacerbation des différences entre les pays membres, ce qui n’est pas surprenant si l’on y réfléchit un peu car les variations de taux de change entre les pays avaient fondamentalement (une fois la composante spéculative de court terme retirée) pour effet de compenser ces différences.

Alors, on dira que tout ceci survient alors que la « zone Euro » est restée fondamentalement incomplète : il n’y a pas eu de budget commun (du moins dans les proportions nécessaires) et pas d’union fiscale ni d’union de transferts. Mais, cette incapacité à réaliser ce que certains (et d’ailleurs honnêtement) tenaient pour le « programme global » de l’Euro est le produit de la résistance institutionnelles de plusieurs pays, et au premier lieu de l’Allemagne. Pour cette dernière, il n’a jamais été question d’avoir un budget fédéral et la seule forme de « fédéralisme » qui soit
acceptable serait le contrôle par l’Allemagne des budgets des autres pays. Ce pays a toujours refusé de la manière la plus catégorique d’accéder aux diverses demandes d’une « union de transferts », demandes qui pourtant seraient logiques dans la perspective d’une Union européenne de type fédérale. De fait, l’Allemagne s’est servie de l’UE pour faire avancer ses propres intérêts nationaux au détriments des autres pays.

L’inachèvement de la « zone Euro » n’est donc pas conjoncturel comme on le prétend mais bien structurel. L’Allemagne a voulu cette situation parce que c’est la seul qui lui convenait. Dès lors, le future de l’Union Economique et Monétaire apparaît des plus sombres. Cette « union » devrait connaître ce qui fut le sort des autres « unions », c’est-à-dire se dissoudre. Mais, ce faisant, elle risque fort d’entraîner avec elle la dissolution de l’Union européenne elle-même.

L’Euro contre l’Union européenne ?

Il convient maintenant de comparer les résultats de la zone Euro avec ceux des autres pays. Dans l’échantillon, on a exclu les pays d’Extrême orient, dont la dynamique est par trop différente, mais on a inclus deux pays européens qui n’ont pas adopté l’Euro comme monnaie (le Royaume-Uni et la Suède), et les Etats-Unis, souvent présentés comme le but ultime, en terme de construction fédérale, du projet européen. Pour représenter la zone Euro, on a pris un groupe de 11 pays représentants plus de 96% du PIB total pour des questions de cohérence statistique.

La première remarque que l’on peut faire est que ce groupe représentatif de la zone Euro a toujours eu une moindre croissance que les trois pays représentatifs du « non-Euro ».

Ces trois périodes correspondent à la construction de l’Euro (1994-2000) puis au début de la zone, avant la crise financière et à la période d’après la crise financière. Il est clair que la zone Euro a toujours été handicapée dans sa croissance, et ce quelle que soit la période. L’Euro a donc bien été un frein, comme le montraient en 2007 MM. Terzi et Biböw. Cependant, sauf pour la période de mise en place de l’Euro, qui a été marquée par une situation relativement euphorique dans un certain nombre de pays, l’écart de croissance s’est plutôt ouvert avec les autres pays européens et avec les Etats-Unis.

L’écart entre les taux de croissance moyens s’est donc ouvert et la zone Euro a commencé à accuser un retard de croissance important, que ce soit par rapport aux pays de l’UE qui ne sont pas intégrés dans la zone Euro comme la Suède ou le Royaume-Uni, ou que ce soit par rapport aux Etats-Unis, et ce indépendamment des dynamiques économiques mondiales. Ainsi, l’introduction de l’Euro n’a non seulement pas apporté de « gains », comme cela avait été pourtant affirmé (bien imprudemment) par Jacques Delors et d’autres dirigeants de l’UE à la fin des années 1990, mais elle semble avoir rendu les pays qui la composent plus inertes dans les phases de reprise de la conjoncture internationale. Ainsi, dans la phase « post-crise financière » qui s’étende de 2009 à 2017, la zone Euro a accumulé un retard de croissance de 7,1% de PIB par rapport au Royaume-Uni, de 10,1% par rapport aux Etats-Unis et de 13,1% par rapport à la Suède. L’Euro fonctionne en réalité comme une machine à détruire la croissance pour les pays qui l’utilisent. Mais, compte tenu du poids économique global de la zone Euro, cet effet de destruction de croissance se répercute aussi sur les pays n’utilisant pas l’Euro. De ce point de vue, non seulement l’Euro est un problème naturellement pour les pays qui l’utilisent mais aussi pour l’ensemble de l’économie mondiale.

Mais, outre la question de la croissance, l’Euro ne semble pas avoir protégé les pays qui l’utilisent contre les fluctuations de cette même croissance. Ainsi, la zone Euro, en dépit de son aspect collectif, a connu des fluctuation plus importantes que les trois autres pays à laquelle elle est comparée.

En calculant l’écart de variation maximal de la croissance, par période, rapporté au taux de croissance moyen, lui aussi par période, on dispose d’un bon indicateur de la volatilité de la croissance. On s’aperçoit, alors que seulement lors de la période « euphorique » qui a régné de 2001 à 2008, la volatilité de la croissance dans la zone Euro a été significativement supérieure à celle des trois autres pays. Ces problèmes résultent tout autant de la structure de la zone Euro, une structure qui semble ne pas devoir changer, que de la politique que l’Allemagne mène au sein de la zone Euro. Ils aboutissent à faire de l’Euro un problème tant pour les pays qui utilisent cette monnaie que pour les pays qui commercent avec cette zone. L’Euro apparaît comme jouant un rôle destructeur dans le processus de construction de l’Union européenne.

L’Euro contre la France ?

Si les perturbations provoquées par l’existence de l’Euro sont donc prouvées en ce qui concerne les pays de la zone Euro, il convient maintenant de regarder le cas spécifique de la France. En effet, la croissance française moyenne de 1998 à 2007 s’établissait à 2,4%, soit 0,5% au dessus du chiffre pour 2017, et de 1998 à 2002 à 2,8%. Ce chiffre apparaît d’ailleurs comme significatif car il couvre une période « pre-Euro » et de mise en place de ce dernier, et l’on peut penser que les effets de la monnaie unique ne se sont pas fait sentir immédiatement. On constate ainsi que le chiffre estimé pour 2017 est ainsi nettement inférieur aux résultats d’il y a dix ans. Ce qui pose la question du rôle de l’Euro, mis en place dès 1999 en ce qui concerne l’Euro scriptural, dans ce freinage de la croissance. Le statistiques de l’INSEE montrent bien le freinage important de la croissance, et ce dès avant la crise de 2008-2009. Ce freinage était déjà fort bien décrit dans l’ouvrage
collectif publié par Biböw et Terzi en 2007. Les données disponibles montrent aussi que la crise de 2008-2009 a cassé la croissance, et que les politiques mises en oeuvre à partir de cette crise ont eu un effet très délétère sur l’économie.

On peut raisonnablement penser que l’impact de l’Euro ne s’est pas fait immédiatement sentir. La France est entrée dans l’Euro avec un taux de change relativement faible, ce qui a permis de masquer un temps les conséquences délétères de l’Euro. Ce n’est que dans les années ultérieures que l’écart de taux de change réel avec l’Allemagne s’est accru, l’Allemagne bénéficiant d’une sous-évaluation de sa monnaie et la France se trouvant progressivement en situation de surévaluation en termes réels. Par ailleurs, l’Allemagne a clairement adopté la stratégie du « passager clandestin » au sein de l’Euro en cherchant un ajustement essentiellement par la baisse du coût salarial, une stratégie qui reposait en fait sur la connaissance qu’avaient les dirigeants allemands de ce que les
grandes économies de la zone Euro (France, Italie, Espagne) maintenaient quant à elles des politiques relativement expansive. Si ces pays avaient adopté la stratégie de l’Allemagne au début des années 2000 une crise économique particulièrement grave aurait éclatée dès les années 2002-2004 dans la zone Euro.

On voit donc que, dès l’origine, l’Euro qui était pourtant décrit comme un instrument permettant une harmonisation des politiques économiques au sein de l’UEM fut utilisé de manière bien
différente et a accéléré en réalité la divergence des économies de ces pays. La publication de l’édition 2017 du External Sector Report du FMI a souligné l’ampleur du problème posé par l’Euro pour des pays comme la France, mais aussi pour des pays comme l’Italie et l’Espagne. On voit que le problème s’est même aggravé par rapport à l’édition 2016. Ces écarts de taux de change sont d’ailleurs régulièrement calculés par le FMI.

L’impact sur la croissance a donc été important mais progressif. On peut chercher à le calculer de deux manières différentes. Soit on considère que la France, sans l’Euro, aurait continué sur la pente de 1998-2002 (avec un taux de 2,8% par an), soit on considère que l’impact de l’Euro peut se calculer à travers la comparaison des taux de croissance d’avant la crise financière de 2008, avec le taux de 1998-2002 pouvant être considéré comme représentatif de la dynamique « hors Euro » et celui de 2003-2007 comme représentatif de la dynamique « dans l’Euro ».

Dans ce cas, on est conduit à estimer à -0,8% l’impact de l’Euro sur le taux de croissance de l’économie française. L’impact sur le PIB à prix constants est alors considérable. On peut considérer que la deuxième méthode est plus robuste, car elle tient compte des chocs exogènes indépendants de l’Euro, comme la crise financière. La détermination du freinage de la croissance permet de calculer ce qu’aurait pu être le PIB de l’économie française sans l’Euro. On peut aussi considérer que l’écart de -0,8%, qui représente le freinage induit pas l’Euro est probablement sous-estimé pour la
période 2010-2017 car, à l’effet mécanique de l’Euro est venu s’ajouter l’impact des politiques mises en oeuvre soi-disant pour « sauver la zone Euro », politiques qui bien entendu n’auraient pas concernées la France si cette dernière n’avait pas adhéré à l’Euro. Cependant, à titre conservatoire, on gardera l’idée d’un freinage annuel de -0,8%. On voit donc, sur le graphique (2) la zone orangée qui indique ce que l’économie française a perdu du fait de l’Euro. Ce calcul résulte de la transposition des taux de croissance en indice, et de l’application de cet indice à la valeur du PIB pour 1997, calculé par le FMI.

On constate alors que le PIB calculé sans l’effet de l’Euro est en 2017 plus élevé de 12,5% que le PIB « réel » correspondant à l’économie française au sein de la zone Euro. On constate aussi que l’écart s’accroît progressivement à partir de 2003 et qu’il atteint, en sommes cumulées, 2025 milliards d’euros en 2017, soit environ 94% de la valeur du PIB réel pour cette année. Le taux d’imposition générale en France a oscillé entre 42 et 45% dans cette période.

On peut estimer une moyenne à 43,5% du PIB. Les 2025 milliards d’Euros que l’économie française aurait produit si elle n’avait pas été assujettie à l’Euro se seraient traduits par une recette fiscale cumulée de 881 milliards d’Euros, soit 58,7 milliards d’euros annuels. Mais, cette somme correspond à une hypothèse linéaire, qui n’est pas vérifiée. En réalité, le surcroît de recette fiscale aurait été très faible pour 2003-2005, et ne serait devenu consistant, voire important, que les années suivantes. Il n’en reste pas moins que cette somme aurait pu permettre d’engager des dépenses en
investissement public et d’accroître les budgets de fonctionnement des administrations vitales (enseignement, hôpitaux, armées) et de stabiliser la dette entre 70% et 75% du PIB.

Jacques Sapir, économiste, directeur d’études à l’EHESS, et co-auteur de Le protectionnisme et ses ennemis.

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