Inévitable échec

Inévitable échec
22 janvier 2015 OSP
Jacques de Guillebon

Inévitable échec

Inévitable échec

 

Par Jacques de Guillebon

Éditorialiste à La Nef, journaliste, écrivain.

 

L’époque nous a accoutumés, comme Orwell le savait si bien, à exprimer une vérité par un terme qui signifie exactement son contraire. Le libéralisme n’échappe pas à cette règle, et il se situe pas loin derrière le communisme dans la course au mensonge sur sa propre identité. Il possède même sur la doctrine marxiste-léniniste une supériorité d’ectoplasme qui ne se laisse jamais parfaitement saisir. Les hommes et les femmes qui s’en réclament y entendent rarement le même projet, quand ce n’est pas en eux-mêmes que les vérités de circonstance s’entrechoquent et se contredisent. Certains, généralement les plus cultivés et les plus mesurés, se réclament de la pensée de Montesquieu et de Tocqueville. Très bien. L’apologie de certaines libertés politiques, la proposition d’une organisation politique où les pouvoirs s’équilibrent est parfaitement défendable et honorable. À condition toutefois, selon nous, c’est-à-dire selon la doctrine sociale de l’Église, ou du moins telle que nous l’avons comprise, que ces pouvoirs ne se rendent pas indépendants de la recherche de la vérité et du corps institué qui la propose, savoir l’ecclesia.

Mais ce coin poussé dans l’absolutisme classique, avec raison, a été l’occasion historique, peut-être involontairement, de pousser cette idéologie que l’on a par conséquent intitulée du même nom, un libéralisme de mœurs et d’économie qui ne se reconnaît comme but ultime que la satisfaction des intérêts individuels. Ce qui signe de facto, même s’il a fallu plus de deux siècles pour que cette vérité s’impose, la mort de toute anthropologie comme de toute société politique.

En réalité, il est possible de montrer que c’est la vision d’un homme individu propriétaire de lui-même, plantée dès la Renaissance, décuplée par la Réforme et enfin théorisée au XVIIe siècle, sous la houlette d’un Locke par exemple, qui a fait éclater les règles anciennes, où l’homme ne se devait ni seulement de lui-même, ni seulement pour lui-même, mais se connaissait comme le fruit de sa famille, de ses dieux puis de son Créateur, et organisé ainsi comme une pièce particulière de l’univers dont le destin le dépassait infiniment. Certainement, la révolution du Christ avait conféré à la personne une liberté inouïe en la faisant responsable de son salut propre : mais ce salut n’advenait qu’en communion intense, sacrificielle disons le mot, avec le salut de l’autre, du prochain. Après tout, dans un monde vraiment libéral, il n’y eût jamais eu de sacrifice du Christ. Il aurait payé notre dette à notre créancier, le prince de ce monde. Et encore, quel eût été son intérêt ?

Le libéralisme d’Adam Smith et de ses successeurs repose dans le fond sur un développement technique qui permet à l’occidental de s’affranchir des effets néfastes de son égoïsme organisateur. Où l’on voit la contradiction historique des tenants du libéralisme : un jour ils affirment que tout le monde a toujours été libéral, l’autre jour ils reconnaissent leurs racines chez leurs théoriciens de l’âge classique. Ou encore, ils en font la promotion au nom d’une sainte lutte contre le socialisme des parasites. Ils oublient toujours opportunément de dire que ce méchant socialisme qu’ils conspuent a été historiquement une réaction, sans doute outrée, à leur libéralisme industriel. C’est cela l’ordre des choses. Le socialisme et le communisme sont les enfants adultères du libéralisme. N’est-il pas étrange que l’époque libérale soit précisément celle des ouvriers asservis, aliénés, qui travaillaient beaucoup plus que leurs aïeux ? Les paysans anglais manifestaient seulement contre les enclosures, c’est-à-dire ce monde où on leur interdisait de pratiquer la coutume ancestrale de l’utilisation des « communs », ces terres et ces bois dont l’usage et non la propriété étaient à tout le monde.

Un siècle et demi plus tard, leurs descendants à qui l’on avait tout enlevé, ce prolétariat, déraciné, avili, maltraité, aux quatorze heures de travail quotidien, non pour leur propre fruit, mais pour l’intérêt du capitaliste, se révoltait violemment et devenait communiste parce qu’on ne lui avait laissé d’autre espoir.

On peut contester la puissance proto-divine de l’État. On le doit même. Mais encore faut-il préciser par quoi on le remplacera. Où l’on mesure la naïveté infinie du laissez-faire/laissez-passer : comme si dans l’histoire humaine, un pouvoir n’en remplaçait pas un autre systématiquement. Ils veulent moins de lois, disent-ils, mais laissent immédiatement l’argent imposer ses nouvelles règles. Le dernier exemple en date est celui du Traité transatlantique qui, si on nous l’impose, changera la justice étatique en une justice privée, féodale en fait, où les nouveaux seigneurs ne sont même pas tenus par l’honneur, la fidélité et la protection, seulement par la défense de leurs intérêts.

Le libéral argue encore généralement du fait que la société libérale, pourvoyeuse de richesses, exerce une fascination sans égale sur les populations du monde. Il est vrai qu’à la chute du mur de Berlin, on n’a vu personne se précipiter joyeux vers l’est, pour goûter aux joies du paradis socialiste. Mais se justifier d’un tel ennemi est un peu court. Ainsi, aujourd’hui, devrait-on glorifier la gay pride en raison des horreurs de Daech ?

Mais il se peut que l’humanité ait divers ennemis, certains caricaturaux et répulsifs, d’autres séducteurs. Le libéralisme appartient manifestement à la seconde catégorie. Son immense accumulation de richesses, de marchandises, de spectacle n’est jamais interrogée par le libéral : comment a-t-elle été produite, sur les ruines de quelles civilisations, de quelle humanité, de quels peuples, enfin avec le sang de quels pauvres ? Le libéralisme agit avec le même ressort que la loterie : chacun se dit que son tour viendra, que lui aussi y gagnera, même si et surtout il lui faut pour cela se dégager de tous ses modes d’existence familiers originels : la famille, la patrie, la foi, les mœurs, autant d’obstacles qui ne tiendront pas longtemps devant l’appât du gain, le goût du lucre, de la jouissance, du pouvoir et de la domination que l’expérience capitaliste promet à chacun.

Le libéralisme vante sa production inégalable de bien-être, nouveauté inouïe dans l’histoire : mais si, au fond, rien de tout cela n’avait valu la dernière des vies humaines qui lui a été sacrifiée ? Pas un de vos cheveux ne sera touché sans que le Père le sache.

Les dernières nouvelles du libéralisme ne sont pas bonnes : il a à l’évidence échoué économiquement et ses heures sont comptées. Les durs capitalistes qui n’auront bientôt plus d’esclaves à exploiter parce qu’ils n’ont plus de consommateurs à berner – ils les ont trop appauvris dans leur économie-casino – espèrent prendre une dernière fois l’oseille et se tirer. Mais où ? Le monde entier a été saccagé, l’entière dislocation des sociétés qui a fait de tout individu un immigré intérieur, où il tourne en rond sans jamais s’apaiser, tout ceci laisse prédire au mieux un effondrement de ce système de l’argent sur lui-même, au pire une barbarie nouvelle où chacun dévorera son voisin.

Dans cet univers nihiliste qu’ils nous ont préparé – oh, certes, souvent de bonne foi et avec de bonnes intentions –, on verra si vraiment les vices privés font les vertus publiques.

 

Jacques de Guillebon

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