Inculturation ?

Inculturation ?
20 octobre 2014 webmaster

Inculturation ?

Par Falk Van Gaver

« La mort d’une langue, fût-elle chuchotée par une infime poignée sur quelque parcelle de territoire condamné, est la mort d’un monde » (George Steiner) »

L’inculturation désigne l’annonce de l’Evangile dans une culture donnée : quasi synonyme de mission, elle est la traduction concrète de l’évangélisation. Selon Jean-Paul II, l’inculturation « signifie une intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme, et l’enracinement du christianisme dans les diverses cultures humaines » . Directement liée au réalisme de l’incarnation, l’inculturation est à la fois « l’incarnation de l’Évangile dans les cultures autochtones, et en même temps l’introduction de ces cultures dans la vie de l’Église » .

Si le terme lui-même est récent, l’idée est ancienne, et même antique, présente dans l’Eglise primitive au moins depuis la glossolalie apostolique de la Pentecôte. Saint Augustin a donné une magnifique description de cette évangélisation des cultures – fondatrice de la civilisation européenne : « Il en est des bois sacrés comme des gentils ; on n’extermine pas ces derniers, on les convertit, on les change; de même on ne coupe pas les bois sacrés, on les consacre à Jésus-Christ. »

C’est notamment la dynamique de l’inculturation qui a légitimé la traduction vernaculaire de la Bible puis du Missel et la célébration de la liturgie en langue vulgaire dans un sens missionnaire. Nous ne reviendrons pas ici sur les fruits divers et variés ni même sur les arbres nombreux qui ont poussé sur ce terrain, renvoyant le lecteur et nous-mêmes à la parabole du semeur. En tout cas, il nous appartient à tous non seulement de semer mais de préparer le terrain des semailles.

Ainsi, en 2010, Benoît XVI a créé un nouveau dicastère, le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, afin de «promouvoir une évangélisation renouvelée dans les pays où une première annonce de la foi est intervenue et où il y a des Églises de fondation ancienne mais qui vivent une sécularisation progressive de la société et une sorte d’éclipse du sens de Dieu» . Il évoquait notamment la nécessite d’une « réévangélisation de base ». Et qui dit « réévangélisation » dit « réinculturation ».

Si la rencontre à Rome d’Athènes et de Jérusalem est fondatrice de l’Europe chrétienne, peut-être faudrait-il à la fois « réévangéliser » et « réinculturer » notre pays et notre continent – le « recultiver », pour filerles métaphores paysannes chères au Christ. Et cultiver notre héritage c’est aussi retrouver la langue commune de notre culture, le latin, et toute la « voie romaine » par laquelle tout l’héritage juif et grec nous a été transmis.

C’est avec une grande cohérence que Benoît XVI a ainsi promu une « relatinisation » de notre culture :« Il semble urgent de soutenir l’engagement pour une connaissance plus grande et un usage plus compétent de la langue latine, aussi bien dans le domaine ecclésial que dans le monde plus vaste de la culture. »

S’il y a quelques initiatives locales en ce sens fort louables, à quand un programme ambitieux d’enseignement obligatoire du latin (et optionnel du grec) dans l’enseignement catholique ?

Comme l’écrivait George Steiner : « Pourquoi ne pas faire l’effort d’acquérir la langue dont on entend lire de première main les « textes universels » ? Le grec du Nouveau Testament est presque introductif ; le latin de Virgile se laisse maîtriser (des siècles d’enseignement scolaire l’attestent ».

Mais cette relatinisation n’est pas seulement linguistique (réapprendre la langue latine), mais aussi et surtout culturelle (réapprendre la culture latine au sens large, c’est-à-dire européenne, et donc grecque aussi). Ce qui était appelait jadis et naguère avant tant de justesse polysémique dans son pluriel même les « humanités ». Pas d’humanisme possible sans humanité (genre et vertu) ni sans humanités (peuples et cultures).

Falk van Gaver

Article paru dans La Nef N. 263 d’Octobre 2014

[1] Jean-Paul II, Encyclique Redemptoris Missio 52

[2]Jean-Paul II, Encyclique Slavorum Apostoli, 2

[3] Cf. Benoît XVI, Lettre apostolique Ubicumque et Semper

[4] Rémi Brague, Europe, la voie romaine, NRF, 1999

[5] George Steiner, Errata. Récit d’une pensée (1997), in Œuvres, Quarto Gallimard, 2013, p. 1046

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