Hors de la famille, point de salut ?

Hors de la famille, point de salut ?
11 mars 2014 webmaster

Hors de la famille, point de salut ?

Par Falk van Gaver.

N’avez-vous pas lu que le créateur, au commencement, fit l’homme et la femme et qu’il dit :

– « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair ?Ainsi ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair. Que l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint ».(Matthieu 19, 4-6)

-« Comme ils étaient en route, quelqu’un dit à Jésus en chemin : « Je te suivrai partout où tu iras. » Jésus lui dit : « Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête. » Il dit à un autre : « Suis-moi. » Celui-ci répondit : «Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus lui dit : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. » Un autre encore lui dit : « Je vais te suivre, Seigneur ; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison. » Jésus lui dit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » » (Luc 9, 57-62)

– « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée.Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. « (Matthieu 10, 34-36)

– « Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père, et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et même aussi sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Luc 14, 26)

– « Comme Jésus parlait encore à la foule, sa mère, et ses frères se tenaient dehors et cherchaient à lui parler. Quelqu’un lui dit: « Ta mère et tes frères se tiennent dehors et cherchent à te parler. »  Mais Jésus répondit à celui qui le lui disait: « Qui est ma mère, et qui sont mes frères? » Puis il étendit la main sur ses disciples et dit: « Voici ma mère et mes frères. En effet, quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. » » (Matthieu 12, 46-50)

Il faut peut- être prendre ce que dit l’Écriture au sérieux et sans l’atténuer – notamment chaque parole du Christ qui est Dieu. Se laisser déranger par Dieu. Cessons d’attiédir et d’affadir les paroles de notre Seigneur pour nous laisser déranger, secouer, bouleverser par leur violence et leur radicalité ! « Le christianisme, c’est l’imitation du Christ. »
 (Saint Basile de Césarée) Il s’agit avant tout d’écouter et d’imiter chacun le Christ, quel que soit notre état.
Hors de la famille, point de salut ? Le Christ a-t-il fondé une famille? Non ! Le Christ a fondé l’Église et pour la fonder il a arraché à leurs familles douze apôtres et soixante- douze disciples qui ont été suivis de milliers et de millions d’autres. La famille de Jésus, c’est l’Église.
 Il nous arrache de notre famille naturelle pour nous faire entrer dans sa famille surnaturelle.

 

Sanctification de la famille

« N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » (Luc 4, 22) Jésus a sanctifié la famille et le travail par sa vie cachée de Nazareth où la tradition suppose qu’il a exercé le métier de son père (quoi qu’il soit appelé le « fils du charpentier » et non le « charpentier » lui-même), mais heureusement qu’il a tout quitté, travail, famille, patrie à trente ans (là encore l’âge est une supposition et une tradition, c’est l’âge symbolique de l’âge adulte, le symbole de la plénitude de l’âge d’homme) pour annoncer l’Évangile et fonder l’Église! Et le seul épisode public de sa vie cachée relativise justement la place de la famille charnelle : « Vois comme nous avons souffert en te cherchant, ton père et moi ? – Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon père ? » (Luc 2, 48-49) Et c’est précisément à Nazareth, chez les siens, que ça se passe mal, que ça ne passe pas : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays. » (Luc 4, 24) Nul n’est prophète en son pays ! Au contraire : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. » (Luc 5, 4) « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. » (Luc 5, 10) « Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent. » (Luc 5, 11) « Allez et de toutes les nations faites des disciples! » (Matthieu 28, 19) « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. » (Marc 16, 15)

Les innombrables passages de la bénédiction familiale dans l’Ancien Testament sont déjà relativisés par le tableau très réaliste des relations familiales que présente l’Ancien Testament : les non moins innombrables meurtres, jalousies, fratricides, incestes, rivalités, bagarres, violences, adultères, polygamies, vols, viols, mensonges, tromperies, concubinages, malédictions, etc. C’est à travers la famille d’Abraham et de ses descendants, certes, que se transmet la révélation et que Dieu se forme un peuple, mais on pourrait autant dire que c’est malgré la famille réelle, malgré la pâte humaine marquée du péché.

Paternité et Maternité spirituelle

YHWH est le « Dieu de nos pères », certes, mais pères dans la foi, pères en tant que témoins, qui d’ailleurs cèderont la place aux prophètes puis aux apôtres et disciples de l’Évangile où n’entrent plus aucune dimension charnelle. C’est peut-être d’ailleurs en ce sens qu’on peut appeler les évêques, et par extension les prêtres, « pères », car ils sont nos pères dans la foi, nos pères en tant que témoins, successeurs spirituels des patriarches, des prophètes et des apôtres. Bien que Jésus nous en défende, relativisant toute paternité sur terre, paternité charnelle comme spirituelle : « Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. » (Matthieu, 23-9) Et c’est d’ailleurs peut-être le sens du célibat sacerdotal que de nous arracher à une vision trop charnelle de la transmission de la foi : pères et fils spirituels et non charnels. Filiation spirituelle et non charnelle.

Ce ne sont pas les parents qui accompagnent prioritairement le catéchumène au baptistère mais l’évêque ou le prêtre et le parrain et la marraine. Même la tradition discrète de faire porter l’enfant sur les fonts baptismaux par le parrain ou la marraine signifie cette dépossession charnelle et cette filiation spirituelle.
De plus, puisqu’il faut lire l’Ancien Testament à travers le nouveau, les innombrables passages et surtout paroles dures de Notre Seigneur Jésus-Christ sur la famille relativisent d’autant plus l’importance de la famille charnelle. Jésus est certes issu des patriarches, mais il n’a justement pas fondé une famille : il a fondé l’Église.

Marie n’est pas importante parce qu’elle est la mère charnelle du Christ (ce serait idolâtrer une déesse païenne, la mère d’un héros demi-dieu), mais parce qu’elle est celle qui a dit « oui » à l’Esprit, bien que ce qui lui ait été demandé aille contre les règles de la famille naturelle : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme? » (Luc 1, 34) Et que cela puisse même faire scandale : « Or, voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret.» (Matthieu 1, 18-19)
Parce qu’elle est la mère spirituelle, la mère de l’Église : Jésus sur la croix se dépossède de sa propre mère pour l’offrir à l’apôtre : « Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. » (Jean 19, 26-27)

« Quitte tout et suis-moi », nécessaire arrachement à la famille pour trouver Dieu

Toutes les phrases « dures » du Christ vis-à-vis de la famille visent à donner la priorité à Dieu, à élargir la famille aux dimensions spirituelles de l’Église. Les apôtres ont tout quitté alors que certains étaient mariés, comme Pierre. La tradition de l’Église dit que les apôtres sont partis aux quatre coins du monde, laissant tout derrière eux, travail, famille et patrie, et en tant que premiers évêques ils étaient continents. Les laïcs mariés qui devenaient évêques devaient abandonner toute relation conjugale, vivre comme « frère et sœur ». C’est d’ailleurs pourquoi la logique de la continence épiscopale a abouti au célibat sacerdotal.

De nombreux saints ont non seulement abandonné leurs parents, mais certains ont même abandonné leurs enfants. Si l’amour du prochain est avant tout l’amour de la famille, comment expliquer presque toutes les vies de saints qui ont quitté leur famille, qui ont été saints malgré leur famille, contre leur famille souvent ? Saint François d’Assise, sainte Claire, saint Thomas d’Aquin, et des milliers d’autres ? Ce ne sont pas des saints ? C’est absurde ! L’amour de Dieu et du prochain s’étend à l’univers entier ! Et si notre famille d’origine nous en empêche, elle est un obstacle dont il faut se détacher. « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Galates 3, 28)

Il ne s’agit bien sûr pas d’attaquer ici la valeur chrétienne de la famille subordonnée à l’amour de Dieu et du prochain. Mais il s’agit de discerner précisément ce risque d’idolâtrie familiale, qui lui, n’est pas chrétien, mais humain, trop humain.

Si les membres de notre famille sont nos premiers prochains, l’amour de Dieu et du prochain ne se réduit pas à l’amour de notre famille. Sinon comment expliquer les nombreux saints et saintes qui ont quitté leurs familles pour aller évangéliser les lointains? Et même ceux et celles d’entre les saints et saintes qui ont abandonné ou confié leurs enfants pour se donner entièrement à l’amour de Dieu et du prochain? Comment se fait-il que l’amour du prochain se traduise par le commandement d’aller évangéliser tous les lointains ? Parce que tout homme est mon prochain, où qu’il soit.
 L’amour du prochain qui ne fait qu’un avec l’amour de Dieu ne se réduit donc pas à l’amour de la famille, même si les membres de notre famille sont en priorité nos prochains.

Dans L’Amitié spirituelle, s’inspirant de la tradition aristotélicienne et cicéronienne de l’amitié, saint Aelred de Rielvaux (110-1167) rappelle que nous devons la charité à tous mais l’amitié à quelques-uns seulement, des amis éprouvés, triés sur le volet. La perfection de l’amour est l’amour d’amitié qui se caractérise par la gratuité et la liberté dans la vérité : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jean 15, 13)  «Je vous appelle mes amis. » (Jean 15, 15) Si l’amour conjugal connaît sa perfection dans cet amour d’amitié qui unit les époux, l’amour familial au sens plus large – et notamment l’amour filial – peut ressortir – et ressort souvent – davantage de la charité que de l’amitié. Comme dit le proverbe : « On choisit ses amis, on ne choisit pas sa famille. »
Mais de même qu’une relation d’amitié peut être pervertie en complicité dans le mal, le mensonge, etc., une relation familiale peut être dévoyée : certains groupes familiaux ne méritent sans doute pas tant le nom de famille que celui de « structures de péché », dont les premières victimes sont souvent les enfants : familles perverties, « noyaux pervers » fondés sur le mensonge, la manipulation, le harcèlement, la pression psychologique, et souvent la perversion sexuelle, l’inceste et la pédophilie.

 

De la personne à la communauté des croyants

Le christianisme donne sa vraie valeur à la famille comme à toute chose, et remet la famille à sa place comme toute chose.
Mais le christianisme n’est pas la religion de la famille, c’est la religion de la personne. 
Des Trois Personnes de la Trinité et de chaque personne humaine créée et aimée de Dieu.
Ce n’est pas un familialisme mais un personnalisme.
 Nous pourrions même parler de « divino-personnalisme » comme le philosophe religieux russe Vladimir Soloviev parlait de « divino-humanisme ». La religion de la famille c’est la religion de la Chine ancienne, la religion traditionnelle chinoise pour laquelle la famille est tout : culte des ancêtres, etc.
 Le christianisme relativise toutes les attaches humaines qui sont des biens relatifs et les ordonne au bien de la personne en vue de sa vocation divine.
La doctrine sociale de l’Église rappelle que la famille est la cellule de base de la société : le couple comme la famille est par définition la première société humaine, puisque une personne n’est pas une société à elle toute seule. Mais la famille n’est pas le tout de la société ni de la personne. Il y a certes une double subordination de la société et de la personne, comme Jacques Maritain l’a admirablement montré, ce que Pie XI avait aussi fait dans « Divini Redemptoris ». La société est pour la personne en tant qu’elle a une vocation surnaturelle, mais la personne est pour la société en tant que servant le bien commun temporel. Le bien commun temporel a son autonomie relative (comme le pouvoir temporel par rapport au spirituel) et peut s’imposer à la personne en tant que membre de la Cité (comme la partie est pour le tout) sans jamais nuire à son bien spirituel, c’est-à dire tant qu’il ne nuit pas à son bien spirituel. Mais le bien commun de la société, auquel est ordonné l’action des personnes, est lui-même en vue du bien de la personne. Il y a une hiérarchie dans cette double subordination, les deux termes ne sont pas équivalent : le bien commun temporel est lui-même en vue du bien personnel éternel, comme le rappelle saint Thomas d’Aquin. La famille est bien sûr un bien : un bien temporel qui a son autonomie relative en vue du bien commun de la société, et du bien temporel et spirituel de la personne. Il faut bien comprendre que, in fine, la famille est en vue de l’Église, de la communion des saints.Ce n’est pas la famille qui est la cellule de base de l’Église, mais la communion des croyants : « En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » (Matthieu 18, 20)

 

L’Eucharistie, socle véritable de l’Église

Le premier lieu de l’évangélisation c’est l’Église, c’est l’Eucharistie, et c’est chaque personne, chaque âme.
La famille est un contexte et un lieu parmi d’autres de l’évangélisation, un lieu certes privilégié et prioritaire, mais elle peut même être un obstacle à l’Évangile.
 Le salut est pour tous, pour chaque personne. On meurt toujours seul, on paraît seul devant Dieu, le jugement est pour chacun – dans la communion des saints.
Nous ne retrouverons pas tous au paradis, peut-être certains de nos proches parents n’y seront pas.
Et puis, au ciel, on ne se marie pas, on est comme des anges.
Mariés sur terre, oui, mais jusqu’à ce que la mort nous sépare. « N’êtes-vous pas en train de vous égarer, en méconnaissant les Écritures et la puissance de Dieu ? Lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans les cieux. » (Marc 12, 24-25) Chacun porte sa croix et incarnés nous le sommes tous : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. » (Saint Irénée de Lyon) Le Golgotha est un arrachement à soi et aux siens. On meurt toujours seul. « Mon père et ma mère m’abandonnent, le Seigneur me reçoit. » (Psaumes)
 Notre Père, c’est Dieu, « Abba ».
 Notre Mère, c’est Marie, et c’est l’Église.

La famille est ecclesiola, « petite église », par analogie, mais elle n’est pas le premier lieu de l’Église donc de l’Esprit. Le premier lieu de l’Église c’est l’Eucharistie. Ecclesia de eucharistia. C’est l’Eucharistie qui fait l’Église et qui est le lieu de l’Esprit. Ce n’est qu’entée sur l’Église que la famille devient par extension une « église domestique ». La famille n’est ecclesiola qu’ouverte sur l’Ecclesia de Eucharistia. A cette condition, « la famille chrétienne est une communion de personnes, trace et image de la communion du Père et du Fils dans l’Esprit Saint. Son activité procréatrice et éducative est le reflet de l’œuvre créatrice du Père. Elle est appelée à partager la prière et le sacrifice du Christ. La prière quotidienne et la lecture de la Parole de Dieu fortifient en elle la charité. La famille chrétienne est évangélisatrice et missionnaire. » (CEC 2205)

Cet article est la version longue d’une chronique « A rebours » parue dans La Nef N. 257 de mars 2014.
Merci à Benoît Autric, qui par ses arguments contradictoires, a contribué à nourrir cette réflexion.

 

Photo : Schnorr von Carolsfeld.

 

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux