La France a le devoir de sauver les Hmongs de l’extermination

La France a le devoir de sauver les Hmongs de l’extermination
22 décembre 2017 Dorothée Paliard

La France a le devoir de sauver les Hmongs de l’extermination

Les Hmongs ont refusé le communisme après la Seconde Guerre mondiale. Ils ont fait le choix de combattre le Vietminh pendant la guerre d’Indochine puis le Vietminh et le Vietcong[1] pendant la guerre du Vietnam. Alors que le dernier conflit est fini depuis 1975, hommes, femmes et enfants sont encore traqués par les armées laotienne et vietnamienne parce que leurs parents et grands-parents ont combattu auprès des Français et des Américains. Ils vivent dans le plus grand dénuement, condamnés à se déplacer sans cesse pour fuir la persécution.

Que font la France et les États-Unis ? Que font les pays démocratiques ? Que fait l’Organisation des Nations Unis (ONU) ?

Il y a plus de soixante-dix ans, les Hmongs ont fait le choix du camp français puis du camp américain contre celui du communisme (1). Ils se font aujourd’hui exterminer dans la plus grande indifférence (2).

1 – Aux racines de la répression : le combat contre le Vietminh

  • – Aux côtés de la France

Le Japon maîtrise l’Indochine (alors française) pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Hmongs protègent de nombreux Français en les cachant dans leurs montagnes. L’affaiblissement du système colonial fait naître des divisions, notamment entre les royalistes laotiens pro-français d’un côté et les nationalistes pro-japonais de l’autre – qui deviendront par la suite alliés du Vietminh. Ces différends participent fortement au déclenchement de la guerre d’Indochine.
Entre 1945 et 1954, ce sont environ 350 000 Indochinois qui se retrouvent auprès de l’armée française – Annamites, Thaïs, Nungs… et aussi Hmongs. Ces derniers constituent rapidement le fer de lance sur les théâtres d’opérations conventionnelles et surtout dans les opérations clandestines. En effet, ce sont des éléments très précieux : ils maîtrisent le terrain, ils sont rustiques et connaissent l’ennemi. Les Hmongs s’illustrent principalement au sein du Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés (GCMA) – unité créée et encadrée par les services spéciaux français. Jusqu’aux derniers instants du conflit ces soldats d’exception sont utiles à la France. Un groupe de commandos hmongs, dirigé par le capitaine Sassi, exfiltre deux-cents de nos soldats pris au piège dans la cuvette de Dien Bien Phu alors que le camp vient de céder face à l’ennemi le 8 mai 1954[2].

Et c’est tout… La France part. La page se tourne comme si de rien n’était. Les Hmongs sont pourtant abandonnés par les Français et ignorés des accords de Genève du 21 juillet 1954[3]. Hélie Denoix de Saint Marc écrit en 2004 dans son livre intitulé Toute une vie[4] : « Les mains qui s’accrochaient aux ridelles recevaient des coups de crosse jusqu’à tomber dans la poussière. Certains criaient, suppliaient. D’autres nous regardaient simplement, et leur incompréhension rendait notre trahison plus effroyable encore. 

(…) Les hommes et les femmes, les légionnaires et moi, avons été réduits à notre état naturel de brindilles dans le vent de l’Histoire. La vallée s’y attendait sans doute, avec sa mémoire qui remontait loin. 

“Le chagrin de la guerre, dans le cœur d’un soldat, est semblable à celui de l’amour : une sorte de nostalgie, d’infinie tristesse, dans un monde qu’il ne reconnaît plus. Il ne lui reste plus que le chagrin d’avoir survécuˮ, écrit l’écrivain vietnamien Bao Ninh. Mais l’arrachement ne doit pas faire oublier ce que l’Indochine nous a donné. À nous qui devions donner la mort, cette guerre a enseigné l’éblouissement de la vie. Elle nous a appris la fragilité de l’instant, l’ordre parallèle des choses. 

(…) Je portais dans mon paquetage des fleurs séchées, des cicatrices amères et des rêves qui ne voulaient pas s’éteindre. J’allais devoir vivre la suite de mon existence avec cette blessure. » Le colonel Jean Sassi témoignera également avec des mots amers : « Un hommage solennel doit être rendu à nos partisans Méos[5], Laos, Thaïs et à leurs populations qui, pendant des années de lourds sacrifices et de combats meurtriers à nos côtés, ont largement prouvé que la France était leur patrie, tout autant que l’Indochine était devenue la nôtre. »

 

  • – Aux côtés des Américains

 

L’ancienne Indochine est divisée en deux États. Les Américains remplacent les Français dans la lutte contre le communisme au Vietnam – ils craignent « l’effet dominos » en Asie. La décennie 1954-1964 se compose de soubresauts constants. Le pays de l’Oncle Sam tente de déstabiliser le Nord-Vietnam avec des coups d’État et des manipulations politiques, et les Nord-Vietnamiens font de même pour renverser le Sud rallié à l’Occident.

Les États-Unis décident dans un premier temps de procéder à des bombardements. Ils finissent par entrer pleinement et ouvertement en guerre en août 1964. Le Laos est d’une importance stratégique majeure pour contrôler le Vietnam. Les Laotiens, officiellement neutres, soutiennent les Vietnamiens. C’est pour ces deux raisons que le Laos est le théâtre d’opérations secrètes à partir de 1961 menées par la Central Intelligence Agency (CIA). L’Agence américaine de renseignement utilise principalement Vang Pao et ses Hmongs. Ce dernier forme une armée secrète afin de contrer les troupes Nord-vietnamiennes utilisant le territoire laotien pour ravitailler les communistes Sud-vietnamiens. De terribles combats opposent le Pathet Lao, le parti communiste au pouvoir au Laos, et les troupes des forces spéciales de la CIA. La guerre au Vietnam s’enlise, et devant la pression internationale les Américains abandonnent peu à peu le terrain à partir de 1973. Les combats se poursuivent jusqu’en 1975.

Et l’histoire se répète : les États-Unis se désengagent et les  partisans hmongs sont abandonnés…

 

 

2 – Après le départ des Américains

 

2.1 – Exterminer les Hmongs : un objectif officiel du pouvoir laotien.

 

Le 9 mai 1975, le journal du Pathet Lao s’exprime sans ambages sur les Hmongs, considérés comme les traîtres de la nation : « Il faut extirper la minorité hmong jusqu’à la racine ». Le général Vang Pao organise la résistance. Elle est écrasée en 1978 par une opération vietnamo-laotienne qui utilise pour la première fois l’arme chimique.

De nombreux Hmongs sont arrêtés et sont internés dans des camps de rééducation, soumis à des travaux forcés[6]. Plus de 300 000 d’entre eux s’enfuient du Laos entre 1975 et 1985[7]. 100 000 réfugiés se retrouvent parqués depuis quarante ans dans des lieux vétustes et misérables d’une Thaïlande qui ne leur reconnaît pas le statut de réfugiés, mais celui d’immigrants économiques illégaux, bloquant ainsi toute possibilité d’intégration locale. Les camps ferment les uns après les autres depuis les années 1990, leurs occupants sont renvoyés de force vers leurs persécuteurs, de l’autre côté de la frontière. Dans la période 1977-2005, les pays occidentaux accueillent des Hmongs réfugiés en Thaïlande. La France en aurait accueillis 12 000 environ, dont 1000 en Guyane. Mais cet élan de générosité ne règle en rien le mauvais traitement des Hmongs restés sur place : expulsions forcées, emprisonnements, déportations vers des camps de travaux forcés, persécutions, ségrégations diverses, profanations de leurs sépultures…

Quant à ceux toujours réfugiés dans les montagnes, ils tentent d’échapper à la mort qui leur est promise. Ils sont coupés de tout, encerclés et chassés comme des bêtes. Il serait vraisemblable que, depuis lors, le premier contact avec un occidental ne date que de 2002, quand le photographe américain Philip Blenkinsop découvre la communauté recluse[8]. Il est très difficile de les rencontrer, le gouvernement laotien défend à quiconque de se rendre dans la « zone interdite ». Vincent Reynaud et Thierry Falise essaient en 2003 de produire un reportage sur les Hmongs mais ils sont arrêtés et condamnés à quinze années de prison par le Laos[9]. Ils sont libérés grâce à diverses pressions internationales. Hommes, femmes, enfants errent… Leur vie, du moins ce qu’il en reste, se résume à une survie, contraints à des déplacements constants, à fuir sans cesse la répression menée par les militaires laotiens et vietnamiens. Ils fuient dans la jungle, dans le plus grand dénuement, avec des moyens de défense dérisoires : très peu d’armes, quatre ou cinq munitions pour chaque combattant – encore faut-il que l’arme fonctionne… Celui qui détient dix munitions peut se considérer comme très chanceux[10]. Chaque tir compte, chaque grenade est précieuse. Le repas est le même depuis longtemps : principalement des racines[11]. Tous les enfants sont dans un état de malnutrition. Un enfant sur deux meurt avant l’âge de 5 ans[12].

Des haillons pour seuls vêtements. Pour seules compagnie et fidélité : des maladies dues à la vie dans la jungle, au manque d’hygiène, à l’absence de soins, à la nourriture.

 

2.2 – Les gouvernements et l’ONU ne font rien

 

Que font la France, les États-Unis et l’ONU ? Rien. Quand vont-ils se décider à agir ?

Grégoire Deniau et Cyril Payen diffusent en 2005 un reportage. Ils montrent la situation désastreuse des Hmongs. Meuteuteu, chef des Hmongs traqués dans les montagnes du Laos, lit une requête aux journalistes français[13] :

« Objet : Requête pour la survie.

Parce que nous avons participé aux côtés des Américains à la guerre du Vietnam,

Parce que nous avons aidé les Français en leur temps,

Et parce que nous avons suivi notre chef le général Vang Pao,

Nous supportons encore, en cette année 2005, le fardeau de tous ces tourments du passé.

Nous sommes à bout de force. Nous mourons de faim, et nous sommes sans défense face à cette tuerie.

Ainsi, je donne procuration à Cyril et Grégoire pour délivrer, en notre nom, ces deux requêtes auprès des gouvernements concernés.

Premièrement : acheminer des vêtements, des vivres et faire pression sur le gouvernement laotien pour obtenir un cessez-le-feu.

Deuxièmement : procéder à notre transfert vers d’autres pays.

Nous sommes les victimes des guerres passées.

Merci. Signé groupe CIA numéro trois[14] ».

Le reportage provoque une certaine indignation dans l’opinion publique française et dans les rangs des parlementaires. Et après ? Rien. Le 28 décembre 2009, la Thaïlande expulse plus de 4000 réfugiés hmongs vers le Laos[15], autant dire tout droit dans la gueule du loup… L’acte fait alors l’objet d’une large condamnation des pays démocratiques. L’Union européenne, elle, estime qu’il y a entrave au droit international. Et après ? Toujours rien.

Les États-Unis dénoncent une violation des principes humanitaires internationaux. Et après… C’est en raison de cette inertie honteuse et insupportable que le 27 octobre 2011, le colonel Jambon, commandeur de la Légion d’Honneur, choqué par la décision de la Thaïlande de renvoyer au Laos plus de 4 000 Hmongs qui avaient fui les persécutions du régime communiste, se suicide devant le monument aux morts d’Indochine à Dinan (département des Côtes-d’Armor). Ce geste désespéré retentit comme un cri de colère face à l’indifférence des gouvernements et des médias qui restent silencieux.

Le 12 septembre 2017, par téléphone satellite, le chef de la dernière position de résistance, Chonglor Her, lance un appel à l’aide en contactant le journal Le Monde, espérant un relais fort dans l’opinion publique : « L’armée communiste laotienne a décidé d’en finir avec nous d’ici les prochains mois. Nous n’avons presque plus d’armes, presque plus de munitions, nous sommes complètement encerclés ! »

Il est impensable qu’il puisse exister encore au XXIe siècle une situation si absurde. Et pourtant c’est le cas. Dans tout cela, la France et les États-Unis, qui font partie des plus grandes puissances au monde, ne font rien pour des gens aujourd’hui si peu nombreux, qui ont cru en eux. Ils peuvent les sauver et les accueillir – nous en avons les moyens. Il est impensable que des gouvernements veuillent mettre fin à l’existence d’une communauté. Il est impensable qu’encore de nos jours un pays comme le nôtre reste silencieux alors que ceux qui l’ont servi sont chassés, torturés et bientôt totalement exterminés. La triste destinée des Hmongs du Laos n’est pas sans rappeler les pages les plus sombres de l’Histoire, et de notre histoire. Le nombre de Hmongs traqués dans les montagnes est difficile à établir, il varie selon les sources. Aujourd’hui, ils ne seraient plus que 200, 300 peut-être. Le Général Bigeard écrit dans  un livre, en 2006 : « Adieu ma France… Tu n’es plus celle que j’ai connue, le pays du respect des valeurs, de l’hymne et du drapeau, le pays de la fierté d’être français[16]. » Faisons en sorte que, au sujet des Hmongs, nous ne puissions pas encore une fois tenir un propos d’un tel désarroi…

 Jean-Valère Baldacchino, géopolitologue et écrivain

 

[1]                     Ne pas confondre Vietminh et Vietcong. Le Vietminh est un parti politique vietnamien fondé en 1941. L’objectif est de parvenir à un Vietnam libre et indépendant sans les Japonais ni les Français. Le Vietcong est le Front de Libération du Vietnam du Sud pendant la guerre contre les Américains, et soutenu par le Vietminh (qui se situe, lui, au Nord).

[2]                     SASSI Jean, Opérations spéciales : 20 ans de guerres secrètes, Nimrod, 2009.

[3]                     C’est suite à ces accords que le Vietnam est divisé en deux.

[4]                     DENOIX DE SAINT MARC Hélie, Toute une vie, Les Arènes, 2004.

[5]                     Autre nom des Hmongs.

[6]                     Cultural Orientation Resource Center, www.culturalorientation.net

[7]                     UNHCR, The State of the World’s Refugees, 2000, www.unhcr.org

[8]                     EBERLE Marc, « Opération Laos made in CIA », 2008, www.film-documentaire.fr

[9]                     www.redac.info

[10]                   DENIAU Grégoire, « Guerre secrète au Laos : le génocide des Hmongs », reportage, émission « Envoyé Spécial », France 2, 16 juin 2005.

[11]                   Ibid.

[12]                   Ibid.

[13]                   PAYEN Cyril, Laos, la guerre oubliée, Robert Laffont, 2007.

[14]                   Le « groupe CIA numéro trois » est le groupe auquel ils appartenaient dans le cadre des opérations clandestines.

[15]                   « Old wars never die : The unhappy fate of the Hmong », The Economist, 15 juillet 2010.

[16]                   BIGEARD Marcel, Adieu ma France, Rocher, 2006.

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux