Fin de vie : On connaît la chanson de l’ADMD

Fin de vie : On connaît la chanson de l’ADMD
27 mars 2018 Dorothée Paliard

Fin de vie : On connaît la chanson de l’ADMD

Ceux qui s’intéressent de près aux états-généraux de la bioéthique n’auront pas manqué de remarquer l’activisme forcené de l’ADMD1 et l’audience médiatique qui lui est faite pour la promotion du suicide assisté et de l’euthanasie. En théorie, il n’y a pas de loi euthanasie / suicide assisté dans les tuyaux du gouvernement qui avance l’argument (fort juste) de l’absence d’évaluation (faute de temps) de la loi Clayes-Leonetti. Des esprits chagrins et soupçonneux pourraient cependant imaginer que si ces états-généraux apparaissaient trop clivant sur la PMA sans père, une telle loi, a priori plus consensuelle, pourrait être le lot de consolation « surprise » offert à quelques officines de diverses obédiences idéologiquement logées non loin des palais de la République.

Les promoteurs de l’euthanasie et du suicide assisté en France usent et abusent d’un procédé qui confine à l’imposture intellectuelle. Fort d’un juste constat – la carence de moyens mis en œuvre pour développer et prodiguer des soins palliatifs de qualité accessibles partout – ils concluent que la loi2 actuellement en vigueur est insuffisante et qu’il faut donc légaliser l’euthanasie et le suicide assisté au plus vite. Il n’est pas nécessaire d’être fortiche en logique pour déceler la première faille de leur raisonnement : si des décisions qui ne sont pas suivies des actions nécessaires ne procurent pas les résultats obtenus, ce ne sont pas les décisions qu’il faut mettre en cause, mais les carences de l’exécution.

Certes les tenants de la mort sur ordonnance ont beau jeu de dire qu’ils veulent AUSSI plus de moyens pour les soins palliatifs3. Sauf qu’il est bien compliqué sinon impossible d’être favorable à l’un et à l’autre tout en restant logique.

Mon âme et lui ne seront plus d’accord4

« Ma mort m’appartient » est le titre d’un ouvrage signé par Jean-Luc Roméro, président de l’ADMD. Cette affirmation ne pourrait être vraie que si l’homme disposait de tout pouvoir de contrôle sur cette mort, y compris celui de la différer. Dans la rupture entre l’âme et le corps c’est bien souvent le corps qui impose à l’âme, qui ne peut s’y opposer, le quand et le comment.

Hélas les carabins ne les ont pas reçus5

Ma mort m’appartient, admettons, et elle n’appartient aucunement aux médecins et aux soignants qui m’entoureront. Mais ces personnes ne sont pas de simples fournisseurs engagés dans une relation commerciale avec leurs patients : leur devoir est de lui apporter les soins que leur savoir, leur expérience, leur art jugent les plus appropriés avec une seule obligation de moyens, car la médecine, toute bardée qu’elle soit d’études savantes, n’est pas une science exacte. Leur demander d’abréger la vie qu’ils ont le devoir de préserver, que soit par des gestes actifs (pousser le piston d’une seringue pour l’euthanasie) ou plus passifs (se borner à fournir le poison sciemment dans le cas d’un suicide assisté), c’est leur demander de commettre un acte contraire à l’éthique – tant de leur profession que la simple éthique humaine.

Des transgressions ont eu lieu, commises par des personnes ayant parfois prononcé le serment d’Hippocrate. Lorsqu’elles ont eu à répondre de leur acte devant la justice, elles ont invoqué la compassion comme mobile, que l’euthanasie soit à leur initiative ou à la demande du patient lui-même ou de sa famille. Il y a des brebis galeuses dans tous les troupeaux, dans toutes les professions, y compris médicales. Chassons-les des troupeaux où elles peuvent nuire plus gravement à autrui : soignants, juges, policiers …

Lever cet interdit qui pèse sur les professions médicales serait une mauvaise idée. C’est quand une feuille de route est compliquée qu’apparaissent les problèmes, mieux vaut s’en tenir à un simple « diagnostiquer et soigner, et se contenter de soulager le patient quand c’est nécessaire et que le guérir n’est plus une option ». Ériger le soignant en juge de l’opportunité de laisser se poursuivre ou d’abréger la vie de son patient, ou le dégrader en simple prestataire de service comme bourreau dans une démarche qui deviendrait purement commerciale entre médecin-fournisseur et client-patient, c’est bien évidement destructeur de l’indispensable confiance du patient envers son soignant. Les éventuels garde-fous6 sont de peu de poids, cf. les scandales à répétitions constatés en Belgique.

Les partisans de la mort sur ordonnance ne veulent pas voir les effets dont ils chérissent les causes7 : une médecine qui accepterait l’euthanasie médicalisée ne saurait inspirer assez de confiance pour bien soigner. Présenter comme possible le choix entre soins palliatifs et euthanasie est illogique parce que l’authentique médecine qui soigne et soulage serait mise à mal dans l’un de ses prérequis le plus essentiel : la confiance.

Faites vite il n’y a plus d’espoir, il a demandé à vous voir8

Ma mort m’appartient, supposons-le, et elle n’appartient aucunement à mes proches. Le propos du Dr. Michèle Delaunay, cancérologue et femme politique, qui affirmait que dans sa vie de praticien, aucun patient ne l’avait saisie d’une demande d’euthanasie active est frappant. Toutes auraient-elles été formulées par les familles ? Visiblement, ces proches de ses patients n’avaient pas lu ni compris les propos de Jean-Luc Roméro. La question n’est pas de juger ces personnes ni de minimiser le poids réel, tant physique que psychique, de l’accompagnement des proches en fin de vie. Oui, le décès sera parfois un soulagement pour eux. Oui, le temps restant n’aura, du fait de la maladie, plus jamais la qualité du passé. Mais cette peau de chagrin du temps qui rétrécit, les soins palliatifs peuvent le rendre supportable aux patients et aux proches, pour ne pas manquer le rendez-vous. Cela suppose bien sûr une accessibilité à des soins palliatifs de qualité, décidée en 2005 mais très inégalement mise en œuvre. L’euthanasie ou suicide assisté, du fait de leur radicalité, interdisent la possibilité de ce temps, ils consistent à supprimer le problème plutôt que de trouver la solution. Le brutal Alexandre devant le nœud gordien n’a pas donné la bonne solution.

Is there anybody in there ?9

Ma mort m’appartient, hypothèse sur la table de travail. Des personnes vivent très isolées, réellement seules, avec si peu de vrais contacts humains qu’elles considèrent n’avoir pas de proches. Il ne nous appartient pas de juger des causes qui conduisent à de tels drames, mais les remplacements des clans et tribus par des familles nucléaires, puis par des monades expliquent cet isolement. La solidarité inter-générationnelle qui fait que les plus jeunes accompagnent leurs aînés aux derniers moments ne peut pas fonctionner. Si l’homme, être de relations, n’a plus de relations avec ses semblables dans les faits, il convient aux derniers moments de lui restituer ce qui lui a manqué, ce pan perdu de son humanité avec un accompagnement de qualité qui renoue, certes pour peu de temps, ces liens manquants. Hâter le décès de ces personnes, c’est leur refuser de restaurer cette humanité. Là encore c’est la même pertinence logique et la même brutalité qu’Alexandre avec son nœud gordien.

Celle du loup dans la bergerie 10

Il n’est d’ailleurs pas seul, il y a toute une meute. Le pouvoir socialiste en panne de rustine pour les déficits publics avait décidé en son temps de saborder le Centre National des Soins Palliatifs en le confiant à un curieux médecin, connue pour ses positions extrêmes en faveur le l’euthanasie ou de l’avortement post-natal11. Un projet de loi euthanasique a été déposé12, une tribune signée de 156 parlementaires a été signée pour demander une telle loi13. Les purges de 2013 et 2016 au sein du CCNE discréditent celui qui devrait incarner le garde-fou. Une des officines évoquée plus haut allait jusqu’à imaginer l’euthanasie des enfants14 comme une évidence à venir. Une meute de loups …

Je sais que j’aurais peur une dernière fois15

« Je ne peux pas vivre sans Arthur » est l’explication laissée par Cynthia Koestler pour expliquer son suicide avec celui de son époux16 le 1er. Mars 1983. Elle avait 55 ans, et lui 77. Elle était en bonne santé, lui souffrait de la maladie de Parkinson et d’une leucémie à un stade avancé. Ce n’était pas la précarité d’une situation sociale incertaine qui l’aurait menacée au-delà du décès de son époux. Pour surmonter la douleur du deuil, elle aurait pu poursuivre seule la rédaction de l’autobiographie de leur couple entamée à 4 mains17. Son incapacité à envisager de survivre à Arthur n’est sans doute que la marque d’une dépendance trop exclusive d’un individu vis-à-vis de l’autre. Parce que l’on ne vit pas tout seul, et que l’on ne meurt pas seul non plus, ou alors très rarement. Même si la mort est, par définition, une expérience personnelle qui sera peut-être terrifiante, que l’on échange pas avec autrui. Alors, ma mort m’appartient ? Sans doute, mais pas seulement à moi. Ceux qui nient cette multiple appartenance commettent des fautes de logique. Et proposer un choix entre soins palliatifs et euthanasie comme on proposerait fromage ou dessert est incohérent, surtout lorsque l’on inscrit le mot « dignité » sur son étendard. C’est juste une tromperie.

Rémy Mahoudeaux

1 Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité

2 Loi Clayes – Leonetti de 2016 ouvrant droit à la sédation profonde continue et loi Leonetti de 2005, prohibant l’acharnement thérapeutique et instituant un droit d’accès aux soins palliatifs pour les personnes dont la vie s’achève

3 https://twitter.com/ADMDFRANCE/status/621191368682160128

4 « Note ce qu’il faudrait qu’il advint de mon corps
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord
Que sur un seul point : la rupture. »
Georges Brassens, Supplique pour être enterré sur la plage de Sète

5 L’ancêtre, Georges Brassens

6 Les fous trouvent toujours un moyen de contourner les garde-fous

7 Bossuet : Dieu se rit des hommes qui chérissent les causes dont ils déplorent les effets.

8 « Madame, soyez au rendez-vous,
25, rue de la grange au loup
Faites vite il n’y a plus d’espoir
Il a demandé à vous voir. »
Barbara, Nantes

9 Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ? Comfortably numb – Roger Waters – David Gilmour

10 Celle du loup de la troisième dynastie
Qui mange un missionnaire accroupi tout gris dans une blanchisserie,
A côté de la grande bergerie..
Charlélie Couture, L’histoire du loup dans la bergerie

11 http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/01/12/01016-20160112ARTFIG00256-fin-de-vie-une-nomination-cree-la-polemique.php

12 https://www.nouvelobs.com/politique/20180202.AFP5759/fin-de-vie-l-assemblee-debat-d-une-proposition-de-loi-des-insoumis.html

13 http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/28/euthanasie-allons-plus-loin-avec-une-nouvelle-loi_5263407_3232.html

14 https://www.famillechretienne.fr/politique-societe/bioethique/exclusif-le-grand-orient-de-france-planche-deja-sur-l-euthanasie-des-enfants-178511

15 Le Dernier Repas – Jacques Brel

16 Arthur Koestler n’est pas assez connu en France, victime de l’ostracisme édicté par l’intelligentsia marxiste qui faisait la pluie et le beau temps naguère, ce pour un crime de lèse-majesté : il est l’un des premiers à avoir dénoncé l’horreur des procès staliniens dès 1941 avec « darkness at noon », traduit sous le titre « le zéro et l’infini » et publié en 1945 en France. Il reste pourtant l’un des hommes les plus fascinants du XX° siècle, aventurier infatigable et penseur profond. Homme paradoxal aussi : adversaire acharné de la peine de mort, mais refusant la paternité au prix de l’avortement de son épouse, et militant actif pour l’euthanasie comme vice-président d’Exit.

17 L’étranger du square, Calmann-Lévy, 1984

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