Evolution des pratiques funéraires : le risque de pulvériser le lien social  

Evolution des pratiques funéraires : le risque de pulvériser le lien social  
25 mai 2015 Dorothée Paliard

Evolution des pratiques funéraires : le risque de pulvériser le lien social  

 

Par Gilles Rebêche, Diacre. Délégué épiscopal à la pastorale du deuil, diocèse de Fréjus-Toulon. Représentant l’Eglise de France au Conseil national d’éthique funéraire.

Responsable depuis 17 ans de la Pastorale du Deuil dans le diocèse de Fréjus-Toulon, j’ai été témoin de l’évolution des pratiques funéraires ces dernières années : augmentation du taux des crémations, soins derniers aux corps grâce au progrès de la thanatopraxie, banalisation de la prévoyance obsèques, dé-ritualisation ou plutôt multi-ritualisation de l’Adieu, intégration d’internet dans le processus de deuil et de célébration de funérailles…

Ces évolutions ne sont pas sans poser des questions anthropologiques, sociétales, et bien sûr spirituelles. En effet, la manière de prendre soin de ses morts, la façon de gérer la mémoire dans l’espace et le temps sont, dans toutes les civilisations, la clé de compréhension du lien social, le miroir des rapports sociaux entre les vivants, le baromètre de la qualité ou non du « vivre ensemble ».

Le paléontologue Yves Coppens aime à rappeler que l’émergence de l’homo sapiens peut se repérer dans les traces funéraires. En effet, quand des peuples nomades ont pu s’arrêter pour honorer les membres de la horde morts en chemin à cause de la fatigue, de l’âge ou du handicap… c’est alors que s’est produite la rupture avec une forme d’animalité ; la horde n’était plus une horde mais une tribu, un peuple. Le rite funéraire devenait la signature de l’homo sapiens, capable d’appréhender l’invisible et les forces de l’Esprit. Les pratiques de deuil les plus antiques témoignent que le « vivre ensemble » n’est pas seulement régi par un contrat social de survie mais d’abord par une vision du monde dans laquelle la transcendance et le lien à l’invisible contribuent aussi à l’élaboration du contrat social.

Or précisément,  les  pratiques funéraires contemporaines en France posent de  vraies questions anthropologiques qu’il convient d’explorer, telles que : la pulvérisation du lien social, la virtualisation du deuil en éclipsant le corps, et l’émiettement de la mémoire.

Ainsi, en visitant les premiers crématoriums, j’ai toujours été intrigué par ce que le personnel funéraire appelle de manière triviale « le moulin à café ». Il s’agit d’une machine qui récupère les restes calcinés présents encore dans le four après la crémation et les « pulvérise » pour les mettre en cendres. Cette pratique de la pulvérisation a toujours suscité en moi une répulsion sur laquelle je n’arrivais pas à mettre de mots. C’est la récente conférence d’un évêque orthodoxe expliquant son refus de la pulvérisation (et donc de la crémation, puisqu’en France l’une ne va pas sans l’autre) qui m’a éclairé : « Le squelette, disait-il, est comme la relique du temple de l’Esprit Saint qu’est notre corps. Le pulvériser, c’est attenter à sa dignité, au respect de cette réalité que même le feu n’a pas  pu détruire ».

Du corps inhumé nous sommes passés au corps crématisé et, sans vraiment le réaliser, au corps pulvérisé.

En France, près de 90% des personnes ayant recourt à la crémation et à la pulvérisation sont de tradition catholique. A y regarder de près, cela signifie que peu à peu le corps des catholiques, avec leur consentement tacite, est pulvérisé, réduit à néant, sans plus aucune trace ADN. Or, sachant que ni les musulmans, ni les juifs, ni les chrétiens arméniens n’ont recours à la crémation, on est en droit de se demander si l’on n’assiste pas, avec la crémation, à une forme subtile de communautarisme.

La fonction du cimetière est elle-même bousculée dans l’espace urbain. En effet, quand la République a repris la gestion des cimetières après la séparation de l’Eglise et de l’Etat, elle voulait en faire un lieu citoyen où reposent tous les enfants de la République, quelque soit leur religion ou leur absence de religion.

La pulvérisation du lien social s’exprime aujourd’hui aussi par le fait qu’une partie de la population, à majorité de tradition catholique, déserte la fréquentation des cimetières, notamment en n’allant plus y déposer les restes de ses défunts puisqu’ils sont dispersés ailleurs après la crémation.

En quoi cela pose-t-il problème ? s’interrogera le profane. Pourquoi aurait-on besoin de cimetières et quel rapport avec le lien social ?

Le cimetière est un lieu autant symbolique que fonctionnel. Il inscrit un territoire, une population dans une histoire mémorisée. Il enracine le « vivre ensemble » dans un espace-temps. De la même manière que dans une ville les espaces verts et les jardins sont nécessaires pour respirer, se rencontrer… de la même manière les cimetières sont les espaces verts de la mémoire. Ils nous protègent de la tentation de la toute-puissance et du narcissisme collectif. Une promenade dans un cimetière permet de comprendre où reposent ceux qui se croyaient indispensables au bon fonctionnement de la société. Le vivre ensemble est toujours plus facile quand chacun « prend la vraie mesure de ses jours » comme dit le psaume. Si les hommes politiques vont se recueillir aux monuments aux morts, s’ils inaugurent volontiers des lieux de mémoire, et s’ils se font un devoir d’être présents aux commémorations, c’est bien précisément parce qu’en ces lieux et ces instants leur légitimité pour garantir le vivre ensemble et la qualité du lien social s’en trouve renforcée.

Quand on sait, par ailleurs, que les techniques d’information et de communication, investissent elles aussi le champ du deuil, il n’est pas interdit de se poser quelques questions. N’assiste-t-on pas à une virtualisation du deuil en éclipsant la relation au corps ? Comment rester paisible en constatant le déploiement des cimetières virtuels sur internet ? Comment ne rien dire quand une célébration d’Adieu est remplacée par un diaporama faisant l’hommage du défunt avec des photos et un fond musical ? Comment se taire quand ce diaporama est transmis par internet aux connaissances du défunt pour les dispenser de se déplacer et se rassembler pour dire Adieu… en leur conseillant de se recueillir devant leur ordinateur. Le deuil se virtualise, le corps s’éclipse, le lien social s’évapore. L’ensemble de ces nouvelles pratiques funéraires, notamment la dispersion des cendres en des lieux intimistes, évocateurs d’un souvenir heureux du défunt, subjectivent au maximum la relation au mort. La mémoire s’étiole et avec elle le socle des référentiels sur lequel se construit l’animation du lien social, et le ré-enchantement du « bien vivre ensemble ».

« En prenant soin de tes morts tu prends d’abord soin des vivants car tu transformes leur perte en brèche d’avenir, en lumière pour éclairer la route de tous ceux qui poursuivent l’aventure de la communauté humaine sur cette terre » rappelaient les anciens.

Puissions-nous ne pas  l’oublier !

 

  • Benoît Lemmel

    Belle photo de cimetière. Alors, je m’interroge sur la gêne que j’ai devant la laideur de la plupart de ceux qu’il m’est donné de fréquenter : monuments tristes, « mobilier » kitsch… Cette gêne, je l’ai moins dans un cimetière paroissial, comme il en existe encore parfois en province, ou dans un cimetière militaire, de surcroît s’il est anglo-saxon.
    Nos cimetières, contemporains et républicains, sont moches, et ne donnent pas très envie d’y attendre l’éternité, comme l’est d’ailleurs parfois la liturgie. Ce sont là beauté, et une certaine forme de sérénité qu’il nous faut trouver. Et apporter au monde.

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