Estela Torres : « Pourquoi créer des objections lorsque la preuve que les animaux souffrent est devant nos yeux »?

Estela Torres : « Pourquoi créer des objections lorsque la preuve que les animaux souffrent est devant nos yeux »?
18 mars 2019 Dorothée Paliard

Estela Torres : « Pourquoi créer des objections lorsque la preuve que les animaux souffrent est devant nos yeux »?

Estela Torres

Invitée à débattre lors de notre colloque sur la cause animale qui a eu lieu le 2 février 2019, Estela Torres, membre de la Fraternité pour le respect animal (FRA) revient, pour l’OSP sur les questions du débat dont le thème était « La rivalité entre l’Homme et l’animal ».

Estela, qui êtes-vous, de quelle organisation faites-vous partie ?

Estela : Je suis membre de l’association FRA. Fondée en 2004 , elle était à l’époque connue comme Fraternité sacerdotale et laïque internationale pour le respect animal (FSLIRA). Entre 2005-2009 l’abbé Olivier Jelen, qui en était le président, est envoyé en mission en Afrique. Quand je découvre l’association en 2013, elle n’était plus en activité. Lors de ma rencontre avec l’abbé Olivier Jelen en 2015, nous décidons alors de refonder la FRA et de refaire le site web. Depuis 2017, je suis présidente et co-fondatrice de la FRA et responsable de publication du site web. L’abbé Oliver Jelen est le Président honoraire et fondateur. La FRA est une association politiquement neutre et interconfessionnelle régie par la loi de 1901.

Au sein de la FRA, nous sommes convaincus que les animaux, leur qualité de vie et leur valeur intrinsèque doivent faire partie de la réflexion morale et du message chrétien. Pour la FRA, le commandement d’aimer les autres est universel et inclut les animaux. À la FRA nous voulons questionner le silence des Églises face à la souffrance animale. Les animaux sont plus souvent absents dans les réflexions théologiques concernant les animaux, comme ils sont aussi absents dans les homélies. Notre motivation est d’encourager l’Église à se prononcer contre cette souffrance animale et qu’elle puisse agir aussi pour y mettre fin. Participer à cette souffrance ou ne rien faire, n’est pas en accord avec la morale chrétienne de compassion et de charité.

La fraternité souhaite informer, questionner mais aussi rassembler tous ces croyants qui aiment les animaux et qui ne se sentent pas soutenus par leur Église. Il existe dans la tradition chrétienne d’autres voix et d’autres voies, qui nous conduisent au respect des créatures non-humaines, c’est notre responsabilité de les explorer et de les diffuser. Nous croyons qu’il existe aussi un enseignement de paix et de compassion envers toutes les créatures et pas seulement pour l’homme. Nous devons sortir cet enseignement de l’ombre pour rendre justice aux animaux… il y a urgence. « L’abîme est certes considérable entre le Christ et le veau écorché dans un abattoir, le hareng pris au filet, mais c’est le même rouleau compresseur de la mort d’innocents qui est en marche. Une métamorphose spirituelle est à vivre dans le christianisme pour qu’on s’en aperçoive. On comprendra mieux pourquoi le Christ est mort », disait Michel Damien.

Nous affirmons clairement que les animaux n’ont pas été créés pour nous humains, et que leurs vies ne nous appartiennent pas, leurs vies appartiennent à Dieu, leur Créateur. Tout être vivant a le désir de vivre et cherche à se maintenir en vie. Albert Schweitzer s’est exprimé ainsi, « Je suis vie qui veut vivre entouré de vie qui veut vivre. » . L’animal n’est pas un steak, ni un sac, ni un divertissement. La souffrance, la mise à mort de milliards d’animaux, aujourd’hui, est un drame intolérable. C’est notre devoir comme chrétien d’agir pour ces créatures qui ne viennent au monde que pour être abattues et vivre un enfer.

La FRA considère indispensable d’éviter les réponses toutes faites et les clichés comme « occupez-vous d’abord de la misère humaine ». Vouloir sauver les animaux ne signifie pas être contre les humains. Notre demande est d’étendre également la charité et la compassion chrétienne aux animaux.

En aimant aussi les animaux, on n’aime pas moins les hommes, on les aime mieux, car la bienveillance est plus vaste et donc de meilleure qualité. La bienveillance n’est pas une denrée que l’on doit distribuer avec parcimonie. C’est une manière une attitude envers tous ceux qui entrent dans le champ de notre attention. Celui qui n’aime qu’une petite partie des êtres sensibles, voire de l’humanité, fait preuve d’une bienveillance partiale et étriquée, explique Matthieu Ricard, docteur en génétique cellulaire, moine bouddhiste tibétain.

L’amour ne s’arrête pas a l’homme, ne limitons pas l’immensité de Dieu, ni la capacité de places aux Paradis. La FRA ne souhaite pas réduire ou limiter Dieu en lui donnant une échelle humaine. C’est l’homme qui est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, non l’inverse. L’humain, s’il est fait à l’image de Dieu, doit ressembler à cette image d’un Dieu d’amour et de compassion. L’homme a la responsabilité de protection et de service, tel un parent qui veille sur ses enfants.

L’exemple que Jésus nous donne, en tant qu’homme c’est d’être un serviteur des autres. Ainsi, peut-être, devrions-nous considérer que la place appropriée de l’humain dans la création pourrait-être celle où il prend soin de tous les autres êtres sensibles : humains et animaux ainsi que végétaux. En outre, le christianisme soutient depuis longtemps la compassion pour les pauvres, les malades, les faibles, les vulnérables et ceux qui ne peuvent parler pour eux-mêmes. Puisque nous savons que les animaux souffrent et tiennent à leur vie, pourquoi ne pas profiter d’une occasion pour leur offrir compassion et non-violence, en les laissant hors de notre assiette, par exemple ?

C’est la souffrance qu’il faut combattre, au lieu de débattre intellectuellement sur ce qui nous sépare de l’animal. « L’animal ne possède rien, sauf sa vie, que si souvent nous lui prenons. » a dit Marguerite Yourcenar. La cruauté et la violence dans ce monde sont contraires au dessein de Dieu pour ses créatures. Nous invitons les chrétiens à se joindre à ce mouvement contre le mal et l’aveuglement et de travailler pour la justice, la paix et la douceur….

Si Dieu est Amour et le Créateur, il aime toutes ses créatures humaines et non- humaines. Il serait contraire à la bonté de Dieu d’avoir créé certaines créatures juste pour en servir d’autres. Dieu n’a pas donné la vie, la sentience (capacité de souffrir, de ressentir la peur, la douleur) à des êtres, pour que l’homme les traite comme des objets.

Ce sont les chrétiens par leur commandement d’amour du prochain qui devraient être au premier rang pour lutter contre cette injustice. Norm Phelps, écrivain américain qui fut membre fondateur de la Société des végétariens éthiques et religieux, nous rappelle dans son livre « Dominion of Love » : « En tant qu’êtres sensibles, les animaux peuvent souffrir de notre cruauté et bénéficier de notre bonté, tout dépend de nous. La Bible enseigne la bonté et condamne la cruauté, il n’est pas nécessaire d’être un scientifique ou un théologien pour tirer cette conclusion évidente ». Alors pourquoi ne pas choisir la voie simple du bon sens au lieu de créer un enchevêtrement d’arguments et d’objections, de plus en plus compliqués, lorsque la preuve que les animaux souffrent est devant nos yeux. Ne serait-ce pas une invitation à une conversion de notre regard sur l’animal ? En ce qui concerne le respect de toute la vie ? Notre souhait est de s’efforcer à trouver les moyens de faciliter ce regard de bonté et de douceur envers les animaux. C’est une invitation à quitter notre place centrale et à la redonner à Dieu, Dieu au centre pour que l’homme puisse trouver sa juste place.

Vous considérez-vous comme animaliste ? Pouvez-vous, au passage, nous en rappeler la définition ?

Ce n’est pas un mot que j’utilise. Mais si, être animaliste signifie être un partisan de la défense des animaux, alors oui, je pourrais me considérer comme animaliste. Les animalistes peuvent être sensibles aux causes écologiques, mais leur principal objectif est de protéger les animaux contre la domination humaine. Un animaliste est quelqu’un qui appartient à un mouvement militant dont l’objet est de défendre les animaux.

Peut-on être chrétien et animaliste ?

Complètement. Être chrétien est tout à fait compatible avec notre désir de protéger les animaux, de ne pas vouloir leur faire du mal, et même de ne pas vouloir les manger si je n’ai pas la nécessité vitale de le faire. Le christianisme soutient la compassion envers les pauvres, envers les malades, envers les faibles, envers les vulnérables et envers ceux qui ne peuvent parler pour eux-mêmes. Puisque nous savons que les animaux souffrent et tiennent à leur vie, pourquoi ne pas leur offrir compassion et non-violence, en les laissant hors de nos assiettes par exemple ? Nous pouvons nous sentir concernés tout autant pour les humains que pour les animaux. Ce n’est pas en contradiction. Il n’y a pas de rivalité.

Êtes-vous aussi abolitionniste ?

Avec ma réponse, j’en profite au même temps pour donner des courtes définitions. Les abolitionnistes sont ceux qui veulent mettre fin au statut de propriété des animaux et à leur utilisation par l’homme. Même si je veux la fin de l’exploitation animale, je suis consciente que ce n’est pas quelque chose qui va arriver tout de suite. En attendant l’abolition il vaut mieux améliorer les conditions des animaux qui sont aujourd’hui exploités. Cela ne plaît pas aux abolitionnistes mais il faut être réaliste. Si je me fie aux définitions je rentrerais plutôt dans la catégorie de neo-welfaristes. Les néo-welfaristes veulent mettre fin à l’exploitation animale. Ils considèrent les réformes de bien-être ou les campagnes ciblées sur une forme d’exploitation comme des moyens d’arriver à leurs fins. C’est derrière ce terme que l’on retrouve la très grande majorité des associations animalistes françaises. C’est en effet plus facile d’être abolitionniste dans la théorie que dans la pratique aujourd’hui. Mais comme je disais, je préfère de ne pas utiliser ces mots pour ne pas tomber dans des étiquettes et des idées préconçues qui nous divisent.

On trouve aussi les welfaristes qui veulent changer les traitements infligés aux « animaux non-humains ». Quant aux flexitariens, ils adoptent la plupart du temps un régime végétarien, mais s’accordent des écarts. Quant aux végétaliens, ils ne consomment ni chaire animale, ni aliments d’origine animale comme les produits laitiers ou les œufs. Enfin, les vegans sont des végétaliens qui vont plus loin. En effet, ils évitent les produits d’origine animale dans tous les domaines de la vie: l’habillement par exemple. La soie, la laine, le cuir et la fourrure sont prohibés. De même que les cosmétiques qui incluent des produits d’origine animale ou qui résultent de tests sur les animaux. Les vegans s’opposent aussi aux divertissements qui utilisent des animaux (cirques, zoos, corridas). Ce combat s’appuie sur une réflexion philosophique et éthique menée, entre autres, par le philosophe Peter Singer dans les années 1970, qui préconise un respect des êtres vivants dans leurs besoins biologiques spécifiques, quelle que soit l’espèce. Il s’oppose au terme de « spécisme », qu’il désigne comme « un préjugé ou une attitude de parti pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et à l’encontre des intérêts des membres des autres espèces ». Cela ne signifie pas qu’il considère les animaux à l’égal des hommes, mais qu’il leur reconnaît des droits – ceux-ci sont d’ailleurs inscrits dans une déclaration promulguée par l’Unesco en 1978.

Les abolitionnistes veulent la libération des animaux esclaves car ils différencient les esclaves des animaux libres considérant que les esclaves qui sont voués à mourir sont finalement des victimes de génocide. Je cite Solveig Hallouin, porte parole du collectif boucherie abolition pour qui, 95% des animaux sont actuellement dans des camps. Ces propos vous semblent-ils exagérés ? Quelle différence faites-vous entre l’Homme et l’animal ?

Ces propos ne me semblent pas exagérés. Cela ne veut pas dire que j’adhère à ces propos parce que c’est « boucherie abolition » qui le dit. D’ailleurs, les premiers à faire cette comparaison ce sont les Juifs, dont certains ont été victimes de l’Holocauste. Theodor Adorno : « Auschwitz commence lorsque quelqu’un regarde un abattoir et se dit : ce ne sont que des animaux». Docteur Alex Hershaft lance : « L’Holocauste juif a été un événement unique dans l’histoire – un événement unique pour le peuple juif et pour moi personnellement « . Il ajoute :  « En dehors de l’Holocauste, il n’y a jamais eu un autre acte d’inhumanité systématique et industrielle de la part d’une nation envers une autre. L’holocauste des animaux est également unique et systématique, mais il se poursuit sans relâche. Des centaines de millions d’animaux sont brutalement abattus dans le monde chaque jour.» Né à Varsovie en 1934, Hershaft a survécu à l’Holocauste dans un orphelinat polonais à l’aide de faux papiers et s’est ensuite installé aux États-Unis. Il a trouvé sa vocation en 1972, après avoir déménagé à Washington et trouvé un emploi dans une société de conseil en environnement. C’est une comparaison inévitable dit Hershaft : « Un jour, à Washington, on m’a envoyé inspecter le système d’évacuation des eaux usées d’un abattoir. J’y suis allé et j’ai vu des piles de têtes, de cœurs, de foies et de sabots de bétail ; des piles et des piles de parties du corps qui étaient vivantes peu de temps auparavant. La comparaison avec les piles d’Auschwitz était inévitable (…) J’ai essayé de le réprimer, mais je n’y arrivais pas. Il y avait tant de similitudes – l’utilisation de wagons à bestiaux, les numéros tatoués sur les prisonniers d’Auschwitz et les numéros sur chaque vache, les abus des victimes avant le meurtre. Je me suis souvenu des paroles de l’écrivain juif, lauréat du prix Nobel, Isaac Bashevis Singer :  » Pour eux, tous les hommes sont nazis ; pour les animaux, c’est un Treblinka éternel « . A ce moment-là, j’ai réalisé que j’avais trouvé ma vocation dans la vie. Il y a un moyen de rembourser ma dette envers le monde. Il y a une raison pour laquelle j’ai survécu. » Se souvenir de l’Holocauste, n’est-ce pas un peu rabaisser la catastrophe que ces êtres humains ont vécu ?  « Au contraire », « L’Holocauste juif est un événement unique dans l’histoire de l’humanité, et la meilleure façon d’honorer l’Holocauste est d’en tirer des leçons et de lutter contre toute forme d’oppression. Nous avons peut-être remporté la Seconde Guerre mondiale, mais la lutte contre l’oppression et l’injustice est loin d’être terminée. Pour moi, l’Holocauste n’est pas un outil de lutte, mais une expérience qui a façonné ma personnalité et mes valeurs, qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui et qui m’a poussé à combattre toutes les formes d’oppression, y compris l’oppression des plus faibles, les animaux. » « Il est très important de ne pas penser qu’aux victimes. Il est important pour nous de penser à l’oppression qui existe partout, de souligner la coopération silencieuse des masses. L’Holocauste, lui aussi, n’aurait pas eu lieu sans le consentement silencieux, l’absence d’opposition, le mépris des nations du monde qui n’ont rien fait pour que cela se produise. Il en va de même pour la consommation de viande et d’autres produits d’origine animale. Nous le soutenons sans voir les abus de nos propres yeux. Les masses qui se tiennent à l’écart et restent silencieuses facilitent ces abus et cette oppression. L’accent ne devrait pas être mis sur les victimes, mais sur nous. Nous devons veiller à ne jamais répéter les horreurs que les nazis ont perpétrées contre nous. Nous ne donnerons pas la main, même pas passivement, au massacre des Juifs, des Arméniens, des Bosniaques ou d’autres créatures avec des sentiments, des désirs, des peurs, des créatures comme nous. »

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux