Entretien avec Louis Manaranche

Entretien avec Louis Manaranche
18 février 2015 Dorothée Paliard

Entretien avec Louis Manaranche

Propos recueillis par Stéphane Duté.

Vous êtes professeur agrégé d’Histoire à l’université Paris-IV et venez de publier« Retrouver l’Histoire » aux éditions du cerf. Vous êtes également fondateur du think-tank « Fonder demain ». Pouvez-vous nous parler un peu de vous ?

Je suis né à Tulle en 1987 de parents auvergnats dont je suis le fils unique. A 8 ans, nous sommes partis vivre en Afrique du sud au moment même ou l’apartheid touchait à sa fin. Je pense que cette période m’a profondément marquée puisque je vivais dans une Histoire qui n’était pas la mienne, mais qui se construisait sous mes yeux. Simultanément, à l’école protestante où j’étudiais, j’étais confronté à la question spirituelle : deux fois par semaines, nous nous rendions au culte. Je crois que cette période a fait naitre en moi une sensibilité spirituelle et politique particulière qui se développera plus tard à La Verpillière, près de Lyon, au collège Sainte-Marie, dirigé par les Pères Maristes.

L’enseignement y était différent que dans d’autres établissements ?

C’est-à-dire que les professeurs d’Histoire, de lettres et de philosophie avaient une façon particulière d’enseigner leur matière. En philo par exemple, le réel était la boussole. Aristote et Thomas d’Aquin n’avaient pas été relégués – comme c’est souvent le cas dans nombre de lycées – au rayon des vieilleries. On est souvent marqué par des « figures » d’éducateurs. A Louis-le-Grand où j’ai fait ma « prépa », j’ai eu la chance d’avoir comme aumônier le Père Leproux qui est le fondateur d’Even.

Je crois qu’Axel Rokvoam, le fondateur des « Veilleurs » était lui aussi chez Even?

Oui. C’est curieux nous sommes nombreux à nous être croisés dans l’un ou l’autre de ces groupes. Il y a là un éveil et un creuset culturel et spirituel extrêmement fécond. C’est une chance pour notre génération.

Qu’avez-vous fait après Normale Sup ?

J’ai commencé ma thèse. Je me suis engagé dans le pôle « Elus » de la «Manif pour tous», avec l’expérience que j’avais eu en cabinet ministériel auparavant. J’étais notamment la plume d’un des députés qui menait le combat politique contre la loi Taubira. C’était une période excitante qui a débouché, en ce qui me concerne, sur le lancement d’un projet qui me tenait à cœur : « Fonder demain ».

C’est quoi « Fonder demain » ?

C’est 150 personnes de 25 à 35 ans qui se réunissent chaque mois, par petits groupes, pour réfléchir ensemble. C’est un vivier d’idées nouvelles sur des sujets divers tels que la famille, évidemment, mais aussi l’économie, l’éducation, l’armée et beaucoup d’autres. Ces réflexions débouchent très concrètement sur la production d’un dossier complet, transmis aux élus qui le souhaitent. A eux ensuite de le décliner en actions politiques au sein de leur formation respective.

Parlons de votre livre. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire  » Retrouver l’Histoire »?

Précisons d’abord qu’il ne s’agit pas d’un livre d’Histoire mais d’un essai sur le rôle de l’Histoire dans la constitution d’une identité collective. L’objet de mon livre n’est pas de cultiver une honte ou une glorification particulière de l’Histoire de la France. Je crois au contraire qu’il faut sortir de ce jeu malsain. Non, mon objectif est plutôt d’essayer de comprendre ce que nous sommes, en tant que nation, à partir de ce que nous avons été. On peut aimer ou pas l’Histoire de la France mais force est de reconnaître sa singularité par rapport à celle d’autres pays. Or on réduit souvent l’Histoire de la France à des combats et à des rapports de force. L’Histoire de France est beaucoup plus complexe que cela.

Quelle est selon vous cette « spécificité » française ?

La France a très vite eu conscience de sa vocation particulière. Peu importe les motivations qui sous-tendaient cela. Constatons juste qu’elle fut très tôt unifiée par le pouvoir royal, puis par l’Empire et la République. Et c’est cette France unifiée qui simultanément, et presque paradoxalement, se donne une vocation universelle. La France qui part en croisades – et encore une fois peu importe ce que l’on peut penser des croisades – c’est une France qui a un message universel à délivrer. Pour la révolution c’est la même chose : Il s’impose comme un fait historique que la France de la Révolution avait conscience qu’elle ne parlait pas en son nom propre mais pour le monde entier.

Comment expliquez vous cela?

Dès l’origine, la France sait qu’elle a plusieurs identités. Elle se construit sur un terreau Gallo-Romain qui est multiculturel. Pour Clovis et ses successeurs, la France a une légitimité à faire valoir sur les autres nations, du fait de son baptême. Elle est dans son droit. C’est dès le début que nait cette vocation spécifique que l’on retrouvera à travers l’Histoire et jusqu’au XXème siècle. Mais ce côté « universel » a aussi ses limites. On l’a vu avec la décolonisation. Il n’y a pas de « Commonwealth français ». Avec la France, c’est tout ou rien. Et de fait, notre pays a un peu mit de côté « la personne humaine» au profit de son universalisme, de l’idée qu’elle se faisait d’elle-même. Je pense qu’il appartient à notre génération de nous réapproprier notre Histoire sans la dénigrer ni sans la survaloriser. Simplement en acceptant ce qu’elle est. Car ce qu’elle est explique ce que nous sommes.

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