Eloge et paradoxes de la mendicité

Eloge et paradoxes de la mendicité
10 novembre 2015 Dorothée Paliard

Eloge et paradoxes de la mendicité

Par Yrieix Denis. 10/11/2015.

Au cours d’un week-end de formation avec l’OSP, j’ai  eu l’occasion de rencontrer la communauté des Sœurs de l’Agneau dans les quartiers Nord de Marseille. De leur témoignage tout empli de joie et de charité est née cette réflexion.

Les Sœurs de l’Agneau ont de quoi surprendre nos préjugés les plus tenaces. S’agissant par exemple de l’action sociale, certains s’étonneront fort de la façon dont elles procèdent pour aller venir en aide aux nécessiteux. Contrairement aux chrétiens engagés qui font pourtant l’admiration de leurs semblables, elles ne semblent pas éprouver le besoin d’aller chercher la misère sur un autre continent. Il leur suffit au contraire de traverser un périphérique et quelques échelons de l’échelle sociale pour aller à la rencontre des plus pauvres.

Sans doute parce que le plus grand chemin à parcourir pour aller à la rencontre de son prochain, est d’abord un chemin intérieur ? Quoiqu’il en soit, il ne s’agit pas ici de faire une comparaison facile, mais de relever un premier paradoxe : il semblerait plus difficile pour les chrétiens contemporains d’aller s’engager auprès des étrangers d’à côté que de ceux qui sont paradoxalement très éloignés.

Plus encore, à entendre les motivations de beaucoup d’envoyés en mission, aujourd’hui beaucoup d’entre nous éprouvent le besoin de prendre l’avion pour aller recueillir leur âme à la faveur d’un dépaysement ou d’un engagement étranger. Les Sœurs, elles, ne se refusent pourtant pas le luxe d’aller respirer l’atmosphère céleste : il semblerait en revanche que leur compagnie d’aviation, gratuite et universelle, soit en revanche un transport couteux et gratifiant sous d’autres rapports, pour lequel la position sociale de chacun ne préjuge pas de sa place dans l’appareil. Et ce moyen, il apparaitrait que ce soit l’oraison et la prière.

Deuxième choses qui peut surprendre le chrétien engagé, féru de projets, d’actions et de résultats concrets, les Sœurs ont pour coutume d’aller mendier leur repas de midi, 3 par 3, dans les quartiers alentours – qui ne sont pas forcément tous populaires. Et, surprise, ceux qui sont démunis ne sont pas toujours ceux qu’on croit : ce sont aussi les jeunes hommes riches qui possèdent beaucoup de biens immatériels mais qui ont rarement un frigo plein (sans doute vont-ils plus souvent au restaurant qu’ils ne cuisinent pour eux tout seul).

Ainsi de cet homme, dont elles avaient refusé un billet pourtant fort généreux (elles n’acceptent de leurs hôtes que la nourriture périssable et partageable), qui leur apporta au troisième refus l’unique pomme que comptait son cellier, les yeux et le cœur bouleversés de se trouver si pauvre devant le Christ qui frappait à la porte de son âme.

Si les sœurs mendient, ce n’est pas par cette coquetterie qu’affecte le pharisien d’aujourd’hui de se faire plus pauvre que le pauvre et plus misérable que le miséreux. Non, c’est au contraire pour donner l’occasion à chacun d’entrer dans un rapport qui exalte ce qu’il y a de plus humain, de plus élémentairement et glorieusement humain en eux : la bonté, la générosité, l’hospitalité. Aussi, elles entrent très souvent apporter la parole du Christ dans le logis de gens qui ne l’attendaient pas toujours de cette façon.

En rompant ainsi le pain avec les plus pauvres, elles rompent du même coup les rapports de force et de subordination qui les lient généralement avec les acteurs institutionnels de l’action sociale. C’est pourquoi, lorsqu’elles font table ouverte, ce n’est pas par évergétisme[1] chrétien, mais par esprit de famille. C’est au aussi pourquoi elles peuvent par exemple s’installer au milieu d’un campement de Roms orthodoxes, réconcilié des familles gitanes, s’entretenir sans confusion avec des Musulmans, partager la bonne parole aux plus riches comme au plus pauvres.

Finalement ce n’est pas tellement à l’habit que nos Sœurs juges. En fait, elles ne jugent tout simplement pas : elles frappent aux portes que l’Esprit leur commande. Et cet Esprit Saint, pour se faire entendre, a manifestement été bien exigent : Il leur a demandé de renoncer à leur volonté particulière sur le monde, pour entrer dans la vocation personnelle, amoureuse, filiale, désirée par Dieu, pour chacune d’entre elles, dans le monde.


[1] Néologisme qui désigne pour le monde antique le devoir moral pour les plus riches de faire des dons à leur cité pour organiser des jeux, construire des monuments, lever des armées ou soulager les plus pauvres. Désigne par extension toute action philanthropique plus structurelle que ponctuelle.

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