Du travail pour tous ?

Du travail pour tous ?
6 mai 2015 Dorothée Paliard

Du travail pour tous ?

par Falk Van Gaver.

A la répartition tripartite de la société dans l’aire indo-européenne, théorisée jadis par Georges Dumézil, entre prêtres, rois et paysans/artisans (fonction religieuse/sacerdotale et fonction politico-guerrière – fondues dans nombres de sociétés non indo-européennes en fonction politico-religieuse – et fonction économique), répond la triple vocation et dignité du chrétien : chacun (chacune) est par le baptême à la fois prêtre, prophète et roi. Egalitarisme radical que l’on retrouve chez saint Paul : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme,  car vous êtes tous un en Jésus-Christ. »[1] Exigence d’égalité concrète qui s’oppose une hiérarchisation sociale essentialisée, à une spécialisation fonctionnelle durcie, à une division du travail social qui aboutirait à la différenciation de classes ou de castes.

La chrétienté, la communauté chrétienne vise dès le départ une société sans classes, sans castes, et saint Paul a les mots les plus durs pour ceux qui font cas voire attisent les différences et les divisions sociales, fondées sur la richesse et le statut social notamment, entre les premières églises chrétiennes.[2] Au passage, dans l’évocation de la triple dignité et vocation du baptisé, c’est la fonction économique, productive, qui a disparu. Double sous-entendu : l’économie répond à des besoins nécessaires mais n’est pas la vocation de l’homme, nul n’a donc à lui être asservi – la voilà remise à sa juste place de servante de l’homme, mais non de vocation de l’homme – comme chez Aristote, à cette exception près – et de taille – que l’esclavage n’est plus justifié ni justifiable – puisque même les esclaves sont par naissance enfants de Dieu et deviennent par le baptême prêtres, prophètes et rois ; si l’économie n’est la vocation ni la fonction de personne en général ni en particulier, elle est une nécessité commune, elle répond au besoin de tous. Chacun doit donc y prendre part, participer à la tâche commune.

Saint Paul rappelle combien il a travaillé lui-même de ses biens avant de dire : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. »[3] Phrase à ne pas arracher de son contexte pour la tordre en un sens individualiste libéral – qui contredirait tout l’éthos chrétien primitif du partage voire de la mise en commun de tous les biens – mais à comprendre comme une ferme incitation à ce que chacun – apôtres, « anciens », diacres – « prêtres, prophètes et rois » – assume sa part de travail productif – donc plus précisément de travail manuel. C’est cette injonction du travail de tous, et du travail pour tous, que reprend avec vigueur de saint Benoît de Nursie : « C’est alors qu’ils seront vraiment moines, lorsqu’ils vivront du travail de leurs mains, à l’exemple de nos pères et des apôtres. »[4] – Et l’on voit parfois encore des monastères où le père abbé, si l’âge le lui permet, prend part aux travaux manuels et aux tâches domestiques – comme sortir les poubelles.

Ainsi, à une logique « païenne » de division du travail et des richesses et une dynamique de hiérarchisation sociale s’oppose une logique chrétienne de partage des richesses et du travail et une dynamique d’égalisation des conditions sociales. Pour reprendre la distinction de Ferdinand Tönnies entre Gemeinschaft et Gesellschaft, « communauté » et « société » : « Alors que dans la communauté, les hommes restent liés en dépit end épit de toute séparation, dans la société, ils sont séparés en dépit de toute liaison. »[5] À une logique de société (d’association de classes et de castes) s’oppose une logique de communauté (de mise en commun du travail et des biens). Il ne s’agit bien sûr pas d’empêcher une certaine répartition du travail social par métiers, compétences, professions, etc., mais au contraire, par le partage du travail social comme par la redistribution des richesses sociales, de s’opposer à une dynamique de séparation des conditions de vie des individus et des groupes. De rappeler le fond premier d’égalité entre tous les êtres humains avant toute distinction sociale – même biologiquement fondée comme celle entre l’homme et la femme.


[1] Galates 3, 28

[2] Alain Badiou, Saint Paul.  La fondation de l’universalisme, Puf, 2015 ; Giorgio Agamben, Le temps qui reste. Un commentaire de l’Épître aux Romains, Rivages poche / Petite Bibliothèque, 2004

[3] 2 Thessaloniciens 3, 10

[4] Règle de saint Benoît, 48, 8

[5] Communauté et société (1887), Puf, 2010

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