Droit au blasphème ? Pensées éparses…

Droit au blasphème ? Pensées éparses…
14 mars 2015 Dorothée Paliard

Droit au blasphème ? Pensées éparses…

 

Par Mélina Douchy-Oudot.

 

Je suis à mon bureau…un email…pourriez-vous…une courte interview sur la liberté d’expression…fort de cette perspective, je consulte les différentes revues juridiques… « Liberté d’expression »…et me voilà propulsée, bien malgré moi, dans les égouts de la société qu’il me faut arpenter.

                Ces deux mots pourtant – Liberté d’expression – qui ne les défendrait pas ! On se souvient … « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire »…est-ce si sûr ?

                « Je suis Charlie » résonne dans mes oreilles, et en écho, ce timide, puis retentissant « Non, je ne suis pas Charlie ». A la Faculté, une généreuse collègue arbore le slogan sur sa veste « Je suis Charlie »…je me tais…j’admire la simplicité de la réponse, sa rapidité…mais de quel objet au juste parle-t-on…quel est le sens de ces slogans au succès fulgurant ?

                Me voilà à présent dans la salle d’attente d’un cabinet médical avec l’une de mes filles âgée de neuf ans. Un instant d’inattention et la voilà une revue dans les mains, de celles qui traînent nonchalamment en ce genre d’endroit…maman, tu as vu ici c’est un dessin de Charlie Hebdo…je lui retire presto la revue des mains…tu sais ma chérie que je ne veux pas que tu prennes au hasard des revues, il peut y avoir de vilaines choses, des choses qui blessent le regard et le cœur…mais maman Je suis Charlie c’est bien non ?…je lui souris, nous reprendrons la discussion à la maison…

                Alors ? Je suis Charlie, c’est bien non ? Pourtant, sur ma boîte des mails circulent…vraiment désolé mais « Je ne suis pas Charlie » peut-on lire…je peux comprendre, comme la plupart, je n’ai jamais apprécié ou acheté ce journal…et je me souviens de cette remarque surprise au détour d’une conversation….les terroristes fanatiques sont doublement répréhensibles, pour les horreurs perpétrées le 7 janvier dernier…et pour leur bêtise de n’avoir pas compris que dans une démocratie il faut aussi faire confiance au peuple… la liberté du commerce et de l’industrie peut aussi finir par faire taire les formes diversifiées d’obscénités provocantes dans les journaux … avant le 7 janvier combien de ventes pour le journal Charlie Hebdo ? et après le 7 janvier ?

                Le questionnement est depuis lancinant…liberté d’expression…blasphème…valeurs de la République…laïcité…respect des croyances…chacun aura compris, les actes meurtriers de 2015 ne sauraient se réduire à une appréciation personnelle des dessins d’un journal, mais ils bouleversent parce qu’ils concernent les fondements de notre « vivre ensemble » que l’on voit s’afficher partout.

                A la recherche de ce « vivre ensemble », je suis dans la lecture des enseignements portés par les juridictions recherchant le point d’équilibre de la vie en commun en République laïque…le fumé  n’est pas délicat…le contentieux et les faits soumis sont malodorants et il faudra par avance excuser la récolte de ce qui est défendu au nom de la liberté …et parmi un florilège…dans l’affaire Larry Flint la présentation d’un crucifié sur un corps de femme pour illustrer un film sur la vie d’un directeur de publication pornographique ne constitue pas un trouble manifestement illicite justifiant son retrait en référé (TGI  Paris, ord. réf., 20 février 1997, LPA 1997, p. 10), des dessins parus dans une revue représentant le Christ, le Pape et d’autres symboles de la religion catholique dans des situations obscènes, violentes ou dérisoires, ne sont pas révélateurs d’une provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard de quelque groupe ethnique ou religieux que ce soit, au sens des dispositions de l’art. 24 de la loi du 29 juill. 1881 (CA Versailles, 18 mars 1998, D. 1998, p. 203), le prospectus qui annonce une manifestation d’information et de prévention du SIDA sur lequel est représenté en buste une religieuse et un angelot muni d’un arc et d’une flèche avec des préservatifs indiquant « sainte capote protège-nous ! » ne constitue pas un outrage à la communauté catholique dans son ensemble (Crim., 14 fév. 2006, n° 05-81932, Dr. pénal 2006, comm. 67, M. Veron), une banderole immense sur un immeuble dans un endroit fréquenté, exposé pendant le temps liturgique du carême, à Paris, inspirée de la Cène de Léonard de Vinci où les hommes ont été remplacés par des femmes en sous-vêtements en présence d’un homme visible dos nu pour la vente d’une marque de vêtements n’a pas pour objectif d’outrager les fidèles catholiques ni de les atteindre dans leur considération en raison de leur obédience, il n’y a pas injure (Civ. 1re, 14 nov. 2006, n° 05-15822, 05-16001, JCP éd. G. 2007, II, 10041, note P. Malaurie), la publication d’un dessin représentant le Christ en gloire, nu, et portant un préservatif vers lequel se dirigent les regards d’évêques, dont l’un blanc dit à l’autre noir « Lui-même aurait sans doute utilisé un préservatif » pour lutter contre le sida en Afrique n’est qu’une mode d’expression dans le débat public (CA Paris, 11e ch., 17 mai 2006, D. 2007, 1734), tout comme la publication des trois caricatures du prophète Mahomet par Charlie Hebdo en 2007 l’une représentant le Prophète se tenant les mains en disant « c’est dur d’être aimé par des cons », l’autre accueillant des terroristes sur un nuage en disant « arrêtez, arrêtez nous  n’avons plus de vierges », et la dernière représentant un homme barbu, sévère, coiffé d’un turban en forme de bombe à la mèche allumée et sur lequel est inscrit en arabe la profession de foi de l’Islam ne sont qu’un genre littéraire de la caricature qui participe de la liberté d’expression (TGI Paris, 17e ch. Corr., 22 mars 2007, JCP 2007, II, 10079, note G. Derieux), quant au fait de déchirer et d’uriner sur le Coran ce ne saurait au vu de certaines circonstances être considéré comme une incitation à la haine (CA Colmar, 25 octobre 2011, GP 1 déc. 2011, p. 11, obs. J. Lasserre Capdeville et L. Mourey)…je ne retracerai pas davantage les faits illustrant la liberté d’expression, se cachant parfois sous couvert de liberté artistique, tels encore le « Piss Christ » exposé en Avignon ou encore Golgotha Picnic où le Christ se roule dans la matière fécale…, et j’épargnerai les images salies de la Très Sainte Vierge Marie…

                Je savais que le blasphème n’était plus, dans notre société laïque, sanctionné depuis la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 adoptée dans un contexte de persécutions religieuses ayant abouti à la loi de séparation des églises et de l’Etat en 1905, hormis l’Alsace Moselle où les articles 166 et 167 du code pénal ont maintenu l’infraction, au grand dam de certains parlementaires n’ayant de cesse de demander une refonte (v. not. Sénat, Question écrite n° 11076, Ministère de la Justice, Survivance du délit de blasphème en Alsace-Moselle, Question de Mme Françoise Laborde Sénatrice – JO, Sénat du 27 mars).

Le délit disparu en serait-on venu près d’un siècle plus tard à consacrer un droit au blasphème ? Le florilège des décisions rapporté est inquiétant…

                Et mes pensées de poursuivre leur route vers le site de Marne-la-Vallée, le fameux Disneyland, où la nouvelle attraction des « Lapins crétins », dont la publicité a vanté la nouveauté, expose dans le vestibule plusieurs tableaux caricaturaux parmi lesquels une fois encore la Sainte Cène défigurée et blasphématoire.

                Le point est tranché. Il existe un droit au blasphème dans notre République, en ce sens il est permis d’insulter Dieu, et, avec un tout petit peu plus de difficulté, mais si peu, la foi des croyants.

                Cette désacralisation de la société est dangereuse car elle aboutit à l’irrespect et à l’irrévérence envers les croyances d’autrui, mais également à des réactions identitaires fortes, pouvant aboutir, pour les déviants, à une véritable violence. Là ne sont pourtant pas les valeurs de la République qui, sans reconnaître une religion, est censée toutes les connaître et garantir la liberté des croyances. Dans le même temps, l’article 10 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ne prône pas une liberté d’expression absolue.

                La vraie question du « Vivre ensemble » est celle des limites que la loi doit imposer et faire respecter pour que les valeurs républicaines portent le sens commun et le respect de l’autre. Pour l’heure, les limites restent peu perceptibles et, sous couvert de liberté, la violence morale, verbale et en image se développe donnant pour réponse des violences matérielles et physiques intolérables. La liberté…oui mais jusqu’où ?

                Si être libre c’est faire le bien, gageons que les formes rencontrées de la liberté d’expression ne le font pas toutes.

                Alors, au bout du compte, Charlie ou non ? La réponse se fait entendre, claire, audible et évidente : ni l’un, ni l’autre ! Et si je dois être, alors j’espère être avec Celui dont on a pu dire « Bene omnia fecit Il a bien fait toute chose ».

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