Dis-moi comment tu marches, et je te dirai ton économie…

Dis-moi comment tu marches, et je te dirai ton économie…
24 octobre 2014 webmaster

Dis-moi comment tu marches, et je te dirai ton économie…

Par Jean-Marie Garreau

L’économie ressemble à la marche à pied.

Dans les sociétés traditionnelles moins industrialisées que les nôtres, le marcheur se tient verticalement, le bassin parallèle au sol, et avance comme sur un rail. Regardez marcher ces femmes africaines qui portent leur charge sur la tête : bien que sans doute pauvres, elles ont des allures de reines. Regardez maintenant un occidental moderne, costumé, cravaté, s’enfonçant dans les couloirs de métro : il est penché vers l’avant, les pieds écartés, le bassin désaxé. Il donne l’impression de courir sans cesse, même quand il marche. Qu’il se tienne debout, et aussitôt il cherche un appui, se dandine d’une jambe sur l’autre. Il suffit de regarder la mollesse de la jeunesse occidentale pour constater qu’assurément quelque chose s’est perdu qui tenait l’homme droit et stable sur ses jambes. La « cool attitude » n’est certainement pas l’attitude la plus fraîche qui soit… Les premières photographies de nos aïeux montrent encore des hommes et des femmes sachant se tenir debout, le buste dégagé et les jambes fermes. En cent ans, l’homme occidental a manifestement perdu quelque chose de sa stature verticale et de l’art de la marche.

La marche à pied est devenu un exercice périlleux : elle procède désormais d’une rupture d’équilibre qui ne se résout que transitoirement dans le pas suivant ; c’est une chute sans cesse différée. La marche ne propulse plus par le mouvement du pied, elle fait avancer en différant une chute. Nos économies modernes ne savent plus marcher droit à la manière de ces femmes africaines : elles courent en tous sens, se tiennent mal, se dandinent, les muscles crispés et le bassin désaxé. Elles ne pensent qu’à une chose : faire mieux qu’hier, gagner plus encore, aller plus vite. Bientôt grisées par la vitesse du changement, elles se laissent hypnotiser par le vertige de l’accélération, et finissent par y trouver une jouissance en soi. Elles doivent désormais se pencher très fort en avant, pour pouvoir accélérer et atteindre leur but : gagner. La croissance sera leur accélération, le monde sera l’espace à conquérir, à éclairer, l’être humain le pilote qui servira à gagner. Ce mécanisme s’impose avec une telle évidence que le contester est compris comme un refus de la victoire sur l’ignorance et l’obscurantisme qui hantaient jadis les grottes de nos ancêtres. Pourtant, dans cette course étourdissante, l’homme doit consentir à perdre son statut d’être vertical pour devenir une dynamique pure, et cela ne peut rester sans conséquences. Tant qu’il n’a pas le nez au ras du sol, il pense pouvoir accélérer encore et encore. Plus il penche, plus il doit aller vite pour ne pas tomber, plus il doit accélérer. Le problème est qu’à un moment – moment qui surprend toujours les coureurs – le pied dérape. Alors même que la vitesse promettait une victoire imminente, c’est la chute, lamentable. Et comique en même temps (les chutes font toujours rire !). Tous les espoirs s’évanouissent en un instant, c’est la ruine, dans la poussière et les éraflures. La honte !

Quand il s’agit d’un coureur à pied, l’infortuné se relève et rentre chez lui.

Mais lorsque des milliards d’individus ont parié sur la victoire promise, misé leur argent sur les épaules de l’athlète, travaillé toute une vie pour gagner ici, alors c’est la révolte, la révolution. Le jour où notre économie n’accélérera plus assez pour éviter l’écrasement sur la piste, où le menton altier des potentats du monde de l’argent raclera la poussière, parce que toutes les semelles antidérapantes auront atteint leur limite et que les jambes manqueront, on peut gager que la foule n’aura guère de pitié pour les coureurs téméraires et insensés qui leur avaient promis de partager leur victoire avec eux. Les coureurs pourront toujours accuser les semelles et se retourner contre le fabricant, leur sort ne sera pas enviable. Et, chose remarquable, il y a fort à parier qu’ils resteront étonnés de leur chute, car rien à leurs yeux ne laissait prévoir qu’ils allaient tomber… Lucifer, lui, a au moins compris son erreur, même s’il ne veut pas l’admettre. L’homme, quand il est à terre, a toujours du mal à la comprendre.

Lorsqu’une économie commence à vouloir gagner plutôt qu’à subvenir aux besoins des hommes, c’est comme si elle se mettait à courir sans tenir compte des lois de la marche. Elle doit alors miser sur sa capacité à se déséquilibrer pour accroître sa vitesse. Le déséquilibre lui-même devient son moteur. Qu’elle ralentisse et elle s’effondre. Dans une telle économie, la croissance est aussi nécessaire que l’accélération pour le coureur.

Mais la vitesse produit une ivresse à laquelle il est bien difficile de résister. Reste alors une possibilité plus radicale : la Formule1. Seuls les très bons pilotes gagnent, laissant derrière les frêles barrières de sécurité la foule des incapables tout juste bons à compter les tours en se bouchant les oreilles (après avoir payé leur place tout de même). De verticalité humaine il ne reste rien : ici ne comptent que la vitesse, la gloire et… le gain. Une économie qui aurait besoin de croissance comme le pilote de Formule1 a besoin d’accélération aurait assurément de quoi inquiéter… D’une marche destinée à changer de lieu, on passerait alors à un catapultage où l’espace ne serait rien ; ce serait désormais la victoire qui tiendrait lieu d’espace.

Mais, mon Dieu, si l’économie est ce qui permet à l’homme de subvenir à ses besoins, de quoi l’homme a-t-il vraiment besoin pour vivre ?

Un Rabbi de Palestine a un jour répondu que « l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole sortie de la bouche de Dieu ». Ce qui veut dire que l’économie ne peut être au cœur des préoccupations de l’homme. Mais c’était il y a deux mille ans… Aujourd’hui, Abraham Maslow nous assure que l’homme cherche en premier lieu à satisfaire ses besoins physiologiques. Et, puisqu’en haut de la pyramide des besoins, il n’y a que l’accomplissement de soi, on imagine avec peine la place que peuvent tenir, dans une économie de croissance, les besoins spirituels suscités par la foi en Dieu… Bref, « chercher en premier le Royaume de Dieu et tout le reste sera donné de surcroit » ne va décidément pas dans le sens de notre économie moderne…

L’homme a besoin d’un toit, d’un jardin où il puisse cultiver ses légumes et nourrir quelques bêtes. Mais il peut s’en passer. Qu’on le laisse se retirer au désert s’il en a besoin pour trouver l’essentiel ! Nos déserts sont vides, non pas de végétation, mais d’hommes en quête de vérité.

Il a en revanche vraiment besoin de vérité et de confiance. Mais les désordres qu’a introduits dans notre monde l’économie de croissance révèlent, en creux, bien d’autres besoins, passés jusque là inaperçus. Il a besoin d’avoir confiance en l’air qu’il respire, confiance en l’eau qu’il boit, confiance en ce qu’il voit, choses qui  paraissaient inamissibles jadis.

Il a besoin de se savoir dans un monde qui n’est pas truqué.

Il a besoin de goûter la fraîcheur d’une nuit étoilée, de sentir les plantes autour de lui, l’humidité qui remonte de sa terre.

Il a besoin de se sentir chez lui sur terre, de se sentir à l’aise dans un cosmos qui garde encore en sa chair le frisson de sa création.

Il a besoin de chanter avec son gosier ce que la nature chuchote dans le bruissement des arbres ou dans le parfum des roses.

Il a besoin de voir au travers des choses Celui qui a fait toutes choses, besoin qu’on le laisse voir le sourire de Dieu quand il contemple les eaux de la création.

Il a besoin de vivre en paix avec ses frères, de respecter les grands et de protéger les petits, de craindre les forts et d’aider les faibles, d’aimer ce qui est beau et de détester ce que est laid.

Il a besoin de sentir sur sa peau le souvenir de la main du Créateur, de se sentir petit et fragile, mais aimé, infiniment.

S’il veut trouver de bonnes raison de se lever, de se tenir debout, ce ne peut être en se baissant vers la poussière ni en courant vers le bien-être.

Le bonheur, est comme l’eau : à mesure qu’on veut le posséder, il s’enfuit. Tel des enfants qui cherchent à retenir l’eau dans leur main, tous ceux qui courent le bonheur se retrouvent les poings serrés, mais vides.

Quand on veut posséder ce que l’on est, c’est son être que l’on perd.

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