Dérive et courte vue

Dérive et courte vue
27 octobre 2014 webmaster

Dérive et courte vue

 Par Philipe Conte.

Les régimes politiques contemporains de l’Occident sont généralement appelés « démocraties représentatives » ; pourtant il est devenu banal de constater qu’au-delà de leur libéralisme formel, ils ne sont ni démocratiques, ni représentatifs.

Ils ne sont pas démocratiques au sens premier du mot car le demos, (c’est-à-dire, comme les grecs le comprenaient, les couches les moins aisées et les plus nombreuses de la société politique), n’est pas souverain. Il n’a que fort peu de moyens réels d’influer sur les décisions qui le concernent, et quand ces moyens lui sont par exception donnés, le résultat de la consultation est dévoyé et trahi. L’épisode paradigmatique de cette situation est sans conteste la séquence référendum de 2005 / traité de Lisbonne. Depuis lors, il n’est guère possible de défendre de manière crédible le caractère démocratique de notre système politique ; et cet événement n’est pas un cas isolé, qu’il suffise de penser aux référendums Danois, Néerlandais, Irlandais. Dans la pratique réelle le demos n’est pas le souverain, c’est un enfant envers qui il faut faire preuve de pédagogie (mot plus que révélateur), un enfant qui n’a pas compris, qui n’a pas répondu à la bonne question, qui, enfin, vote contre son propre bonheur tel qu’il a été défini et prévu par d’autres qui eux savent, sont bien intentionnés et éclairés.

Ces systèmes sont également dit représentatifs ; ils ne le sont pas plus qu’ils ne sont démocratiques. Ils ne sont pas représentatifs de la société politique car leurs membres (le personnel politique et plus particulièrement les parlementaires) sont des professionnels à temps plein issus de milieux sociaux très restreints, milieux qui génèrent une vision du monde très éloignée de ce qu’il est vraiment. A titre d’illustration, il y a aujourd’hui (0,2% d’anciens ouvriers à la chambre des députées, aucun ancien militaire, 2,9% d’anciens agriculteurs). Ce recrutement très étroit, à la sortie des mêmes écoles, provoque un phénomène bien connu des psychologues : le « groupthink ». Les symptômes de cette aberration de la pensée sont au nombre de huit (Voir Irving Janis, Victims of Groupthink: A Psychological Study of Foreign-Policy Decisions and Fiascoes. Boston – Houghton Mifflin, 1972):

– l’illusion de l’invincibilité (le « bon droit » triomphera),

– la rationalisation collective et a posteriori de ses actions,

– la conviction en la supériorité morale du groupe,

– la transformation de l’opposant en stéréotype par des jugement partiaux marqués par les préjugés (les affirmations qui contredisent les convictions du groupe sont ignorées),

– la pression de la conformité. En cas de désaccord, les membres sont ostracisés,

– l’autocensure des membres du groupe qui préfèrent garder leurs opinions divergentes pour eux,

– l’illusion de l’unanimité qui découle du point précédent,

– l’existence de gardiens de la pensée qui s’engagent activement à protéger le groupe de toute dissidence ou information contraire,

Sous l’emprise de ces phénomènes, nos instances dirigeantes s’éloignent ainsi chaque jour davantage du monde tel qu’il est.

Comment pourrait-on baptiser ce système politique ? Il peut sembler beaucoup plus juste de le dénommer « oligarchie influencée ». C’est-à-dire direction par un petit nombre ( les politiciens professionnels), groupe soumis d’une part au phénomène précédemment décrit de « groupthink » et d’autre part à l’activité des groupes de pression dont les électeurs ne sont qu’un parmi beaucoup d’autres.

Les conséquences de ce mode de prise de décision sont d’un côté, la possibilité de dérives continues qui, soumise à la pensée de groupe, semblent inéluctables, semblent s’inscrire dans le « sens de l’histoire », semblent ne pouvoir être remises en cause ; et d’un autre côté, un immobilisme affligeant, conséquence d’actions engagées pour répondre à tel ou tel lobby qui pourra dans quelques semaines ou mois être contredite par une autre décision prise pour satisfaire tel autre groupe de pression ; le tout au mépris du bien commun.

On peut trouver facilement quelques exemples illustratifs de ces deux versants d’un même mal. On détectera sans peine les effets de la pensée de groupe (« groupthink ») aussi bien dans les évolutions sociétales qui dénaturent notre pays que dans les décisions qui précipitent la soi-disant construction européenne. De même, bien des aspects de ce qui est convenu d’appeler par ce beau mot français de « politically correct », ressortent du même processus !

Pour l’action des lobbies, il suffit de se remémorer la couteuse farce de l’éco-taxe ! Premier coup de pression par la pensée de groupe elle-même : la « lutte contre le réchauffement climatique » sans bien-sûr songer un instant aux causes premières de la folie du transport routier ! Puis deuxième coup de pression des bonnet rouges, avec abandon de la version 1.0 ; troisième temps réactions outrées des encombrants alliées EELV et réactivation du « péage de transit » ; quatrième temps, coup de poing sur la table des chauffeurs routiers experts en blocage du pays ; pour finir par la reddition en rase campagne de ce qui nous sert de gouvernement. Résultat après trois ans de tergiversations, retour au point de départ moins quelques millions d’Euro ! Quant à la lutte contre les émissions de CO2, elle n’est plus guère à la mode et le ministre de l’économie s’appuyant sur un rapport de la cours des comptes peut sans choquer qui que ce soit promouvoir le transport longue distance par autocar en lieu et place du train ! Quelle vision de long terme !

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