Décroissance ou décadence

Décroissance ou décadence
24 avril 2014 webmaster

Décroissance ou décadence

Par Falk van Gaver.

Conversion écologique, convergence écologiste ?

« Dire la vérité est révolutionnaire. » (Antonio Gramsci 1891-1937)

Dans un précédent article, nous avons évoqué l’important mouvement chrétien de « conversion écologique » prophétisé par les papes. Cette conversion n’est pas réservée aux seuls chrétiens, loin s’en faut, et là encore, comme souvent, les publicains ont précédé les pharisiens :« Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. » (Matthieu 21, 31) « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. » (Matthieu 5, 20) « C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. » (Matthieu 20, 16) Comme le disait saint Augustin de l‘Église : « Certains se croient dehors qui sont dedans; certains se croient dedans qui sont dehors. »

Lors d’ « Assises de l’écosocialisme » organisées par le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélanchon le 1er décembre 2012, est fustigée à la tribune la « décroissance de droite et bigote à la façon de Vincent Cheynet et du journal La Décroissance ».

« Un écologiste qui lutte contre la technicisation du monde devrait pourvoir s’interroger, quelle que soit la réponse qu’on y donne, sur la technicisation de la procréation. »

Je ne sais pas si les ennemis de nos ennemis sont forcément nos amis, mais, comme par hasard, Thierry Jaccaud, fondateur en 2000 et rédacteur en chef du mensuel « L’Écologiste », et Vincent Cheynet, fondateur en 2004 et rédacteur en chef du mensuel « La Décroissance », ont pris résolument parti contre le projet de loi de « mariage pour tous », s’inquiétant notamment de ses conséquences bioéthiques : PMA, GPA et autres technicisations et marchandisations du vivant et de l’humain.

Ces écologistes dits « radicaux » (c’est-à-dire qui vont aux racines de la crise écologique) sont bien sûr persona non grata chez EELV (Europe Écologie – Les Verts), parti électoraliste pseudo-écologiste qui milite dès le début pour non seulement le « mariage pour tous », mais pour la PMA et la GPA, réduisant au silence ses rares militants dissidents. « Nous déposerons un amendement pour demander la PMA », déclare au Figaro le 11 janvier 2014 le député-maire de Bègles Noël Mamère, faisant fi de toute cohérence écologique [1].

Rappel à l’ordre et à rentrer dans le rang qui provoque l’étonnement de la journaliste et « objectrice de croissance » Natacha Polony, qui rappelle dans la revue de presse d’Europe 1 du 5 mars 2013 qu’« un écologiste qui lutte contre la technicisation du monde devrait pourvoir s’interroger, quelle que soit la réponse qu’on y donne, sur la technicisation de la procréation. »

« L’homme se prend pour un démiurge (…) sans jamais mettre la moindre limite à son action. »

Ainsi Thierry Jaccaud, patron de « L’Écologiste », signe le 10 janvier 2013 un éditorial retentissant, «La vérité pour tous» :
« Si le projet de loi devait être adopté, ce serait une négation sidérante de la nature, l’aboutissement consternant de notre société industrielle qui détruit la nature non seulement dans la réalité mais aussi dans les esprits. L’homme se prend pour un démiurge : nucléaire, OGM, nanotechnologies… sans jamais mettre la moindre limite à son action. « No limits », tel est le slogan des ultralibéraux qui définissent le nouveau 
politiquement correct. Dans la vaste entreprise de marchandisation du monde, toutes les règles sont ainsi progressivement éliminées. Que cette logique ultralibérale et ultra individualiste se retrouve dans le projet de loi d’un gouvernement de gauche est affligeant. » [2]

Hervé Le Meur, membre du Comité contre l’artificialisation du vivant, publie dans le numéro de « L’Écologiste » de l’été 2013 un article fracassant, « Faut-il changer la nature de la filiation ? », dans lequel il s’oppose également au projet de loi de « mariage pour tous » et rappelle que : « La nature est un impératif pour nous rappeler le principe d’altérité et nous éloigner de la volonté de toute puissance. » [3]

« On ne peut être contre la fuite en avant technologique quand il s’agit des prouesses des nanotechnologiques et pour quand il s’agit de faire des enfants », déclare au Monde l’écologiste Alain Gras, sociologue des techniques à l’université Paris-I [4].

Le collectif écologiste Pièces et mains d’œuvre pourfend « l’exploitation du ventre des prolétaires (au sens premier les prolétaires n’ont que leurs enfants comme richesse) grâce à la ‘gestation pour autrui’ » [5] .

Plus récemment, même le biologiste Jacques Testart, « père » du premier bébé épouvette, met en garde contre l’eugénisme qui vient dans un entretien accordé au magazine très à gauche « Basta » ! : « Demain, il n’y aura plus de limite au tri génétique. » [6]

Ainsi, de même qu’il existe des chrétiens cohérents qui voient que les manipulations sur la vie humaine sont inséparables des manipulations sur la nature en général, de même existe-t-il des écologistes cohérents qui voient que le libéralisme économique est inséparable du libéralisme moral, et que les deux procèdent de la même logique d’arraisonnement du vivant.

Vincent Cheynet en fait partie, et l’on découvrira dans son dernier livre combien cette convergence entre écologistes radicaux (vite traités d’extrémistes) et catholiques intégraux (vite traités d’intégristes) est profonde : l’alliance objective des partisans de la nature et des disciples de la grâce contre la société de l’illimité, contre le cancer de la croissance, contre la démesure de l’homme, son hybris, sa volonté de puissance.

Retrouver le sens des limites, des racines. Opposer une véritable radicalité aux délires techno-idéologiques posthumanistes et transhumanistes : posthumain, transhumain, surhumain, « homme augmenté », clonage, utérus artificiel, etc. [7]

Radicalité des limites que des penseurs critiques comme Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini définissent ainsi :
« La vraie radicalité, à l’heure où prospère l’artificialisation des êtres, doit consister à retrouver une limite sur laquelle le processus butera, et à partir de laquelle nous pourrons trouver les ressources pour renverser le rapport de forces. » [8]

Cette convergence dépasse largement les frontières de notre très laïque République, comme en témoigne le correspondant de Libération à Vienne :
« À gauche, de nombreuses voix se joignent ces derniers temps à celle de l’Eglise catholique, dans une alliance de circonstance assez inédite, pour dénoncer les lois sur le suicide assisté ou sur l’aide à mourir, en vigueur au Benelux ou en Suisse voisine et en discussion en France. […]  »On peut certainement faire beaucoup d’économies en arrêtant de soigner un patient plongé dans le coma depuis plusieurs années »,commente par exemple Wolfgang Neugebauer, un historien resté longtemps à la tête du fonds autrichien de documentation et d’archives sur la Résistance. Devenu, après des années de réflexion, un opposant virulent à l’aide active à la mort, il note que les lois surl’euthanasie émanent d’abord des pays les plus libérauxsur le plan économique. Il est rejoint par le politologue Thomas Schmidinger, qui jure argumenter  »depuis sa position d’homme de gauche ». Selon lui, le libre choix du patient serait une utopie, dans des Etats-providence à bout de souffle où la valeur d’un individu est jaugée à sa seule capacité à produire et à s’épanouir sur un plan personnel.  »Nous vivons dans un monde capitaliste. […]Bien qu’athée, je me retrouve plus dans le positionnement des religieux que dans celui des partis orientés vers la productivité. » […] 42 % des Autrichiens craignent que l’instauration d’une telle loi achève de convaincre des malades en fin de vie qu’ils sont un poids pour leurs proches comme pour la société. » [9]

Cette conversion écologique est le signe d’une véritable cohérence entre l’écologie humaine et l’écologie radicale, vers une écologie intégrale.

 

[1] Vidéo de Noël Mamère sur l’amendement PMA, Le Figaro
[2] « La vérité pour tous »
[3] « Faut-il changer la nature de la filiation ? », L’Écologiste
[4]  « Mariage et écologie » , Le Monde
[5]   « Politis et le transhumanisme », Pièces et Main d’œuvre.
[6]  « Demain il n’y aura plus de limites au tri génétique », Basta !
[7] « Qu’est-ce que le transhumanisme ? », World Transhumanist Association
[8] « Radicalité, 20 penseurs vraiment critiques », Éditions Frankenstein
[9] « La gauche et l’Église en choeur contre l’euthanasie », Libération

Vincent Cheynet, « Décroissance ou décadence », Le Pas de Côté, 2014, 190 p., 12€

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