Debout, constituants nocturnes et diurnes

Debout, constituants nocturnes et diurnes
4 mai 2016 Dorothée Paliard

Debout, constituants nocturnes et diurnes

Par Remy Mahoudeaux, mai 2016.

Vous n’aurez pas de compte rendu exhaustif et circonstancié de ma visite place de la République dans la nuit du mercredi 27 avril. J’y suis sans doute arrivé trop tard pour capturer un échantillon suffisant de l’Assemblée Générale de la Nuit Debout, mais j’en assez entendu pour encore une fois devoir déplorer chez des concitoyens la persistance d’un prisme de lecture obsolète fleurant bon le marxisme et la lutte des classes.

Après la clôture de cette AG, j’ai pu musarder autour des quelques stands épars sur la place. Celui du spécisme ne m’a pas retenu, mais j’ai été beaucoup plus intéressé par celui des « citoyens constituants » prêchant, comme leur nom le laisse supposer, pour une réécriture citoyenne de la constitution. J’y ai glané un tract du plus haut intérêt que vous pouvez vous procurer au bout du lien http://lc.cx/48q3 .

Sans me livrer à une exégèse de cet écrit, il me paraît indispensable de rebondir sur quelques points clefs de convergence avec eux.

Leur constat de la faillite démocratique de notre société actuelle est lucide et je le partage – les tenants des instances politiques sont devenus de facto les missi dominici des multinationales dans un monde libéral financiarisé. Ils ne nous représentent plus.

Le recours au tirage au sort est pour eux le seul moyen de peupler une assemblée. Je suis d’accord pour une assemblée constituante, et j’irai même plus loin : il faut aussi en bannir toute personne qui aurait exercé deux mandats publics ou tout juriste. Mais pour une autre assemblée nationale, cette exclusivité me semble contre-productive pour plusieurs raisons. Dans un pays où une subsidiarité locale est nécessaire du simple fait de sa taille, des représentants des terroirs avec un mandat réellement local doivent eux aussi siéger et veiller aux intérêts des locaux, surtout dans un pays jacobin comme le notre où la capitale tient pour mauvais bec tout ce qui provient d’outre-périphérique. Les personnes animées d’un zèle politique sont potentiellement les meilleurs pourvoyeurs d’idées. Certes, les partis d’aujourd’hui, dévoyés et transformés en simples instruments de conquête d’un bien illusoire pouvoir, sont plus des fossoyeurs que des promoteurs d’idées, mais est-ce une fatalité qu’ils le restent, une fois privés de leur situation de monopole ? Pour conclure brièvement sur ce sujet, oui, le tirage au sort doit de mon point de vue pourvoir à plus de la majorité absolue des sièges d’une assemblée nationale, mais les locaux et les partis doivent aussi y être représentés.

La démocratie directe fait partie de leurs requêtes. Fervent admirateur des votations suisses, je leur emboîte le pas. Demander que des référendums d’initiative populaire (législatif, abrogatoire, révocatoire ou constituant) puissent être tenus et qu’ils s’imposent à la collectivité est une condition sine quae non de la démocratie. Il faudrait cependant, dans ce cas, accepter que des décisions fortement régressives et à haute portée symbolique puissent être éventuellement votées, comme par exemple le rétablissement de la peine de mort. Je ne vois personnellement que deux champs d’application dont la démocratie directe doit impérativement être exclue : la guerre (l’accueil triomphal de Daladier et de Chamberlain en 1938 à coûté à l’Europe une guerre bien plus douloureuse que celle qui aurait vraisemblablement été déclenchée en cas « d’échec » de la Conférence de Munich) et la fiscalité (nous souhaitons tous peu ou prou obtenir le beurre, garder l’argent du beurre, profiter du sourire de la crémière et s’approprier son fonds de commerce).

Les qualités qu’ils souhaitent pour les constituants sont : « désintéressés, altruistes et impartiaux ». Le sort est-il le bon moyen d’identifier et de mandater les personnes ayant ces qualités ? Bien sûr que non. Je ne suis même pas sûr que l’impartialité soit vraiment requise, dès lors qu’une légitime partialité s’efface devant le consensus majoritaire sensé être pris pour favoriser le bien commun. Alors plutôt que d’avoir des constituants en bocal, il convient de leur réserver la décision, mais d’élargir la possibilité de contribuer à la discussion à tous ceux qui le veulent bien et en acceptent les règles. L’exemple du fonctionnement de Wikipedia démontre que bien des personnes peuvent consacrer beaucoup de temps, d’énergie et d’intelligence à ce qui est devenu un bien commun.

Un tract au format A4 recto-verso ne peut pas présenter toute la richesse d’une réflexion sur la problématique de la constitution. Au delà du simple processus constituant est mis en évidence la nécessité d’établir un contrôle strict et indépendant. J’abonde, mais je pense qu’un modèle basé sur une simple dichotomie Action vs. Contrôle n’est pas à la hauteur des enjeux. Les ans n’ont pas totalement effacé de ma mémoire la présentation faite en 2008 par Holsen Consulting et le modèle qu’ils ont développé où 5 méta-fonctions sont identifiées : pilotage, régulation, contrôle située toutes trois sur un axe vertical « décision », puis développement, régulation encore et production sur un axe horizontal « opérations ». Les deux axes se croisent sur la régulation, ce qui est logique. Je pense que c’est sur ce genre de modèle qu’il convient de réfléchir pour rebâtir des institutions robustes, cohérentes entre elles, démocratiques et au service du bien commun.

Vous l’aurez compris : j’aime bien la démarche des citoyens constituants, parce que je crois sincèrement que nos institutions nationales et supra-nationales sont à bout de souffle et que l’heure n’est plus aux rustines. Par ailleurs, je n’ai aucune confiance en ceux qui nous procurent ces rustines, ni en ceux qui les posent. Les Islandais nous ont montré un chemin que, malheureusement pour eux, ils n’ont pas su ou pu parcourir jusqu’à son terme : le référendum sur une nouvelle constitution. Au bout de ce billet demeure cependant une interrogation : comment les sectaires marxistes qui tiennent et dirigent Nuit Debout et qui ne reculent pas devant la violence peuvent-ils laisser une place, fût-elle minime, à ces citoyens constituants ? Les héritiers des démocraties populaires ne se rendent-ils pas compte du poison subversif que véhiculent les tenants d’une authentique démocratie ? Ou les ont-ils infiltrés pour y semer des portes dérobées et des chevaux de Troie qui sauront bien torpiller cette initiative le moment venu ? Ou ne sont-ils finalement pour eux qu’un alibi voué à disparaître, un idiot utile dont l’obsolescence a déjà été programmée ?

  • Anarchrist

    Bien que je partage un certain nombre des positions de l’auteur en faveur de la démocratie directe, je le trouve quand même assez antimarxiste sectaire, pour ne pas dire primaire…

    • Rémy Mahoudeaux

      Oui, j’assume d’être anti-marxiste mais je ne pense pas l’être de façon sectaire ni primaire …
      Je pense qu’il n’est pas possible d’être marxiste et chrétien, et je préfère tenter d’être chrétien au quotidien. De plus, le marxisme a conduit aux échecs que nous savons : 100 000 000 morts, un échec économique partout induisant une paupérisation des populations, des restrictions de libertés, une instrumentalisation des personnes. Je ne nie pas l’apport de Karl Marx à l’étude historique, mais je ne comprends pas comment, après tant d’échecs patents et avérés, il existe encore des personnes pour vouloir s’engouffrer à toute vitesse dans cette impasse, Alors, quand je discute avec un marxiste, je lui demande d’abord d’assumer les morts de cette idéologie, ce qu’il refuse en général. Est-ce sectaire et primaire de regarder les faits ?

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