De l’enseignement mis à mort à l’enseignement du néant

De l’enseignement mis à mort à l’enseignement du néant
22 février 2016 Dorothée Paliard

De l’enseignement mis à mort à l’enseignement du néant

Par Marion Duvauchel, Professeur de lettres et de philosophie. Février 2016.

Il y a seize ans, le ministre de tutelle, Claude Allègre, dans un entretien accordé au Monde, formulait ce propos : « Il y a dans l’enseignement une tendance archaïque, ils n’ont qu’à m’écouter, c’est moi qui sait ». Et d’ajouter : « sauf que c’est fini. Les jeunes n’en veulent plus ».

Le message adressé aux enseignants en cette année 2000 par leur propre ministre était terrible et prophétique: « vous mourrez, tranquillement, avec résignation, le sourire et les soins palliatifs, mais vous mourrez. Place à ceux qui désormais règnent en vrais maîtres dans nos écoles, place aux jeunes ».

Tout cela a été admirablement décrit alors par un jeune professeur de classes préparatoires, Adrien Barrot, dans un livre intitulé, « L’enseignement mis à mort », collection biblio, au prix de dix francs. Il a été à peine lu. Qu’on me permette de relayer son propos hallucinant de vérité.

Assimiler la figure du professeur qui attend le silence et qui est en droit de l’exiger pour que sa parole soit entendue, à celle d’un meneur de bandes de gamin dans une cour de récréation est proprement odieux.
Sauf s’il n’y a rien à apprendre. Car si les professeurs ne savent rien, ne connaissent rien, s’il n’y a rien à transmettre ou si tout est chez l’enfant qui doit tout redécouvrir par lui-même, alors, en effet, la parole et l’autorité professorale deviennent superflues et abusive. Il reste une pure subjectivité, – totalement fictive – parce qu’il n’y a que des subjectivités condamnées désormais à s’affronter dans une école devenue une arène.

L’idée scellée par les déclarations de Claude Allègre, c’est que la source et l’origine de cette violence, c’est l’acte même d’enseigner. Si on admet ce présupposé, la suite est d’une logique écrasante : il faut en finir avec l’insupportable violence symbolique de la relation enseignant/enseigné.

Le problème n’est pas qu’il existe une minorité d’enseignants qui abusent de leur autorité et qu’il faudrait sanctionner sans faiblesse. L’idée implacablement diffusée c’est que l’autorité des professeurs est en elle-même abusive et intolérable.

La capacité de dire « je » est donnée à chacun d’entre nous. Mais elle doit cependant être instituée, faute de quoi elle est condamnée à se limiter à l’usage d’une pure fonction grammaticale, vidée de toute substance ou emplie de conventions, de lieux communs les plus éculés, reproduits sans la plus petite once de distance. Confondre l’effort nécessaire avec la violence la plus archaïque, et ce, de la part d’un homme politique, voilà qui devrait nous laisser confondus et sidérés.

Quand un professeur s’adresse à ses élèves, c’est le professeur qui s’adresse à eux, (et réciproquement), dans une relation instituée, inévitablement colorée de leur subjectivité, (et qui n’est pas sans admettre des rapports d’amitié), mais dans un rapport qui gouverne la relation et qui apprend à l’élève à la gouverner et à la contrôler. Le professeur se soumet lui-même à la loi qu’il exige et qu’il figure : il impose silence au bavardage de son propre moi. C’est cette exigence qui est le fondement de son droit imprescriptible à attendre le silence et l’écoute de leurs élèves.

Arché en grec, signifie principe, origine, commencement. On comprend par la même occasion pourquoi il importe tant de fabriquer les conditions dans lesquelles l’apprentissage du grec et du latin sera non seulement impossible, mais le souvenir de leur existence sera effacé de l’école à jamais.

« Les jeunes n’en veulent plus »…
Cette phrase de Claude Allègre a scellé l’idéologie de l’école, qui reflète celle de notre société. L’école n’a plus désormais pour mission que d’écarter les obstacles qui empêchent les jeunes d’être ce qu’ils sont d’ores et déjà si parfaitement : des jeunes… Les élèves sont devenus des « jeunes » et l’école a été mise en demeure de cesser de les outrager.

Comment en est-on arrivé là ? Par le mythe de l’égalité et le refus, massif, implacable, de l’échec scolaire, tenu désormais comme un devoir de l’école et intériorisé par tous, syndicats et fédérations de parents d’élèves en tête. Zéro échec… L’école est aujourd’hui confrontée à un chantage moral qui prend une intensité de plus en plus délirante.

Les principes de la qualité, peut-être souhaitables pour la production massive de biens ne s’appliquent pas à la formation des esprits.
Il y a les handicaps sociaux que l’on veut compenser et qui constituent une implacable réalité. Les reconnaître, les définir, fixer les critères, déterminer les moyens à mettre en œuvre, tout cela devait se faire – et peut encore se faire – en maintenant un droit fondamental, le droit de l’école à l’échec scolaire, sans lequel elle ne peut plus être qu’un gigantesque village Potemkine. Il fallait reconnaître en chacun la capacité à répondre aux exigences d’un enseignement digne de ce nom, et accepter que pour certains cela puisse prendre plus de temps, et les y aider. Au lieu de quoi on a sommé l’école de reconnaître, et de ne reconnaître que la forme abstraite de l’humaine condition et de s’incliner devant elle. Et en parlant de l’humaine condition, on a hypothéqué en même temps l’idée d’une nature humaine et on a interdit d’y réfléchir. Les programmes de français, en particulier de la seconde et de la première, se sont fait les ardents relais et les zélateurs inconditionnels de cette idéologie de l’altérité, devenue la doctrine officielle de l’école mise dans les manuels.

Nous assistons aujourd’hui à cette terrifiante transformation de l’indiscipline en délinquance, puis en cruauté et en brutalité. Ceux qui ne veulent pas le reconnaître sont ceux qui ont encore la possibilité de confier leurs enfants à des écoles privées. Nous assistons à la montée d’une barbarie réelle, parfaitement explicable. Nous avons perverti le besoin de direction et d’orientation propre à la jeunesse en raison de la dépendance réelle qui la constitue, au lieu d’en assumer la charge. C’est cette dépendance de la jeunesse envers ceux qui la précèdent que l’enseignement a pour vocation de résorber, non pas dans la rupture des générations, mais dans la continuité du dialogue et de la transmission réussis. Non seulement on a interdit formellement d’assurer ce devoir qui est le nôtre mais on a érigé cette interdiction en politique.

Sans parler de toute une partie de la jeunesse, de confession musulmane, qui refuse la transmission de ces dogmes, en conflit violent avec les croyances, mêmes approximativement connues, véhiculées par leur religion.

Aujourd’hui, il faut demander à nos élèves – pardon, à nos jeunes – la permission d’enseigner. Certains vous l’accordent encore. De plus en plus rarement…

Et plus pour bien longtemps.

La tendance volontariste se combine admirablement avec la culture technique et encore mieux avec le technicisme pédagogique qui a fleuri depuis trop longtemps et continue de s’imposer avec les résultats dévastateurs qu’on ne peut plus ignorer. Notre enseignement est privé de toute substance et nos Diafoirus de l’Education tournent comme des derviches la même fantastique question : « pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien » ?

Le seul avenir qu’on puisse présager d’une telle évolution est déjà sous nos yeux. Une ségrégation de plus en plus rigide entre les quelques établissements encore digne de porter ce nom et ceux où la violence frappera de plus en plus tôt, sous des formes de plus en plus sauvages.
Ceux qui ont encouragé les jeunes à traiter leurs professeurs en chiens crevés, à libérer leur élan vital du poids oppressif d’un passé vermoulu vont découvrir les vertus rafraîchissantes de la barbarie.

Il est grand temps que la modernité – et la post-modernité – apprennent à voir dans le passé pré-moderne autre chose que de rares et maladroites anticipations de leur propre sagesse, noyées dans un océan d’erreurs et de crimes. Faute de cet arrachement à la puissance hypnotique d’un présent qu’une presse alimente avec frénésie, cette modernité ne sera plus qu’un laboratoire planétaire de l’inhumain.

Le père au sens véritable, est celui qui enseigne. C’est aussi celui qui engendre authentiquement un être humain. Le père d’un enfant doit donc commencer par faire de lui un « élève », c’est-à-dire un être apte à recevoir un enseignement.

On pourra parler d’une authentique collaboration parents/école lorsque les parents y présenteront des enfants aptes à être enseignés, et non des « jeunes » dont on doit satisfaire toutes les revendications au nom d’une enfance dénaturée, et d’une jeunesse qui n’a pas vocation à durer…

Ce qu’ils découvriront tout seuls. Pour cela, ils n’auront nul besoin de professeurs.

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