De l’économie libérale de marché à l’économie civile de marché

De l’économie libérale de marché à l’économie civile de marché
17 mars 2015 Dorothée Paliard

De l’économie libérale de marché à l’économie civile de marché

Par Marc Reynaud.

Le libéralisme : ami ou ennemi ? Fréquentable ou non ?  Amendable ou structure de péché ? Le débat lancé par le mensuel la Nef et par l’Observatoire Sociopolitique du Diocèse de Fréjus-Toulon est essentiel, car il constitue, de fait, un sujet tabou ou porteur de fortes divergences au sein des communautés catholiques, ne permettant pas d’aborder ce sujet de manière sereine et efficace. Au nom du principe de liberté, trop de catholiques vivent de manière schizophrènique leur foi et leurs comportements économiques. Fondamentalement se pose la question de la conversion du « portefeuille ». Cette conversion ne peut être fondée seulement sur le bon sens ou sur une vie de foi, il faut « rentrer », a minima, dans la problématique économique pour comprendre les enjeux et adapter nos styles de vie en faisant l’unité entre notre foi et nos actions économiques.

Le premier écueil se situe au niveau des « concepts », des critères à mobiliser pour discerner les bons principes et donc les bons comportements.

Nous disposons de plusieurs sources pour cet exercice. La première, celle qui nous est la plus naturelle, est sans conteste, la « doctrine sociale de l’Eglise ». Rappelons qu’elle fait autorité car elle relève de la théologie. Ce n’est pas une option. La seconde, moins connue, nous vient de la tradition économique italienne : « l’économie civile de marché », dont la naissance à Naples est contemporaine de l’économie libérale de marché au XVIII siècle. L’économie de communion en est la « cousine ». D’autant plus que les fondateurs S. Zamagni, L. Bruni appartiennent aux deux courants.

« Cette « économie civile promeut un marché civil qui met la personne au centre de l’économie. Un marché au sein duquel les interactions des agents doivent conduire à des avantages mutuels dans l’intérêt du bien commun. En opposition avec la logique utilitaire et la seule maximisation du profit de l’économie libérale ». Voilà la définition qu’en donne Sylvia Vacca, responsable du lancement de l’Ecole d’Economie Civile à Loppiano. Cette économie, fondée sur une anthropologie catholique, se veut un nouveau modèle en réponse aux failles de l’économie libérale.

Forte de ce ces deux parrainages, quels seraient les principes fondateur d’une économie au service du bien commun ? Pour permettre un débat serein et une mise en pratique concrète, faut-il encore disposer d’une distinction claire entre les principes qui ordonnent l’approche libérale et l’approche d’une économie pour le « bien de tout l’homme ». Etant donné le cadre du débat, cette distinction se limitera à une comparaison des principes :

Le sujet  L’économie libérale L’économie civile et DSE
Homme Vision pessimiste Vision optimiste
Etre Individualiste, hédoniste Relationnel dans le don de soi, à l’image de la Trinité
Désir Le désir mimétique fondement de la civilisation de consommation Renoncement à soi pour laisser sa place à l’autre et à l’amour trinitaire
 Vertu Concept étranger à l’économie libérale La pratique de l’économie peut être vertueuse
 Rencontre Le contrat permet d’éviter le risque de la rencontre Acceptation du risque de la blessure de la rencontre. L’économie lieu d’échange interpersonnel
Sens L’intérêt individuel comme moteur La recherche d’un avantage mutuel ordonné au bien commun
 Régulation Une « main invisible » répartit de façon optimale la richesse La préférence pour les pauvres
 Répartition Augmenter la taille du gâteau, le partage sera assuré par « ruissellement » La destination universelle des biens et sa régulation par les collectivités publiques
 Productivité La destruction-créatrice, un facteur de productivité et de compétitivité financière La productivité est aussi qualitative et ordonnée au bien des hommes
Croissance Avantages comparatifs et spécialisation des territoires Equilibrage des avantages comparatifs par les Etats
Profit Un but en soi Un moyen au service de bien de tous
Emploi L’emploi n’est pas un objectif en soi. Il est régulé par le marché L’intensité en emploi est un objectif
Travail Le travail est une punition. C’est un facteur de production Le travail est une contribution à l’œuvre du Créateur. Il est donne sa dignité à l’homme.
Paix Le commerce est un facteur de paix La paix est le fruit d’un renoncement personnel au moyen du don (de soi)
Prix Le prix des biens et des services est défini par le marché Il existe un juste prix, un juste salaire, un juste intérêt
Propriété La propriété est un bien propre, pour soi-même (usus et abusus) La propriété est un service (usus)
Monnaie La monnaie est devenue un bien en soi La monnaie est d’abord un instrument d’échange
Territoire Le territoire est instrumentalisé par le marché. N’est pas un sujet Lieu de la communauté de destin, de la socialisation et du développement
Temps Le temps, c’est de l’argent Notre histoire se construit dans le temps. Elle façonne notre conscience.
Nature La nature est instrumentalisée par le marché la nature nous été donnée en gestion par le Créateur

La comparaison entre économie libérale et économie civile ne saurait se réduire à ce simple tableau. Ce n’est qu’une première approche. Elle doit être approfondie. D’autant plus que l’économie civile est une économie de marché. Elle ne renie par les règles du marché, dans la continuité de Centesimus Annus. Le cœur de l’enjeu du débat n’est pas le marché en soi. Tous les courants s’en réclament. Mais le sens donné à cet outil qu’est le marché. En conséquence, dans la comparaison ci-dessus, il faut bien distinguer ce qui relève de l’acte économique que l’on pose, de ce qui relève de son sens, de ce que à quoi il est ordonné.

Ce sens qui fait toute la différence s’appelle le bien commun. Nos actes économiques doivent toujours être ordonnés au bien commun qui est lui-même ordonné à l’Amour de Dieu. La différence ontologique entre l’économie libérale et l’économie civile est que la première est ordonnée à l’intérêt individuel, alors que la seconde est ordonnée au bien commun. La somme des intérêts individuels ne constitue pas l’intérêt général. Les deux anthropologies sont incompatibles. Cette approche est essentielle. Elle fait comprendre pourquoi le débat, y compris entre catholiques, tourne court. Nous considérons trop souvent que l’économie libérale est compatible avec la foi catholique car elle est fondée sur le principe de liberté. Sans se poser la question d’une liberté en soi ou ordonnée à un bien supérieur ? Les effets en termes de comportements pratiques peuvent être très différents, en termes d’emplois créées ou détruits, par exemple.

En conclusion, il est donc essentiel que nous sortions des concepts flous, confortables, pour mieux comprendre les vrais enjeux anthropologiques et la conversion de nos styles de vie qu’ils exigent.

Il paraît qu’un petit tableau vaut mieux qu’un long discours. Qu’il contribue, alors, à notre prise de conscience.

Le débat se poursuit….

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