La croissance c’est de la bombe !

La croissance c’est de la bombe !
22 mai 2014 webmaster

La croissance c’est de la bombe !

Par Stéphane Duté.

   Dans un précédent papier, nous écrivions que sauf « à remettre en question l’ensemble des statistiques de l’INSEE, on ne voyait pas immédiatement ce qui inverserait la baisse de la croissance du produit intérieur brut (PIB) ». On ne croyait pas si bien dire puisque l’INSEE a annoncé, le vendredi 15 mai 2014, avoir modifié l’ensemble des calculs du produit intérieur brut depuis 1949. Rien que ça ! [1]

   Pour être juste, notre pays, ne fait que suivre les nouveaux standards européens obligatoires à compter de septembre 2014, et déjà mis en place par les USA en juillet 2013. Pour mieux comprendre ce que cela signifie, il nous faut revenir sur la définition même du terme « croissance ». Car au vrai, qu’inclut-elle cette croissance ? Et comment est-elle calculée ?

   Le taux de croissance d’un pays mesure l’écart entre la richesse produite sur deux années consécutives. Prenons un exemple : Si le Produit Intérieur Brut est de 100 € en 2013 et de 110 € en 2014, alors la croissance est de 10%. Vous conviendrez que tout cela est simple comme « bonjour ». C’est très simple, sauf que…

Sauf que tout dépend, évidemment, de ce que l’on appelle « Produit Intérieur Brut» et de ce que l’on y met. Pour faire court, nous retiendrons l’une des définitions de l’INSEE qui défini le PIB comme la somme des quatre éléments suivants :
• Consommation des ménages,
• Investissement des entreprises,
• Dépenses publiques,
• Solde de la balance commerciale (Exportations nettes des importations).

   Autrement dit, plus la consommation est forte, plus les investissements s’accroissent, plus la dépense publique augmente, plus le pays exporte et alors plus PIB s’accroît. Au passage, on comprendra le « goût » particulier des dirigeants français (mais pas que) pour la dépense publique, puisqu’il s’agit, semble-t-il, du seul poste de croissance qu’ils maîtrisent à peu près !

   Mais revenons à ce qu’a fait l’INSEE le 15 mai dernier, et reconnaissons que la modification de certains éléments entrant dans le calcul du PIB n’est pas répréhensible en soi. Intégrer les dépenses de R&D (Recherche et Développement) est même assez légitime. Au fond, la France, l’Europe et les États-Unis ne font que prendre en compte certaines modifications structurelles de nos économies contemporaines. Voici donc ce qu’on peut lire sur le site internet de l’INSEE depuis ce fameux 15 mai 2014 :

« Les actifs produits, entendus comme les biens matériels ou immatériels utilisés de façon répétée et continue dans des processus de production pendant plus d’un an, voient leur périmètre élargi pour inclure dorénavant :
• au titre de la propriété intellectuelle, un certain nombre d’actifs immatériels comme les résultats des activités de recherche et développement (R&D) et les bases de données ;
• les biens d’équipement à usage exclusivement militaire : on entend par là, les navires, sous-marins, avions, blindés, ainsi que certains missiles à fort pouvoir destructeur équipant les forces armées.
Le corollaire de cette extension du périmètre des actifs produits est que les dépenses engagées pour acquérir ces actifs (dépenses de R&D, achats de bases de données ou d’équipements militaires) sont dorénavant comptabilisées en formation brute de capital fixe (FBCF), c’est-à-dire en investissement, et non plus en consommation intermédiaire. Le PIB est relevé d’autant.» [2]

   A première vue – et pour autant que l’on fasse abstraction de toute considération morale (ce qui, j’en conviens n’est pas simple !) – on se dit : « Intégrer la production d’avions, de sous-marins et autres missiles à fort pouvoir destructeurs » profitera à tout le monde en terme de croissance. A première vue oui. Mais à première vue seulement. Car qui sont ces fameux producteurs d’avions, sous-marins et autres missiles destructeurs ? En parcourant le schéma ci-dessous, vous découvrirez que les États-Unis produisent 29% de ces armes et l’Union-Européenne 22% (Allemagne 7%, France 5%, Grande-Bretagne 4%, Espagne et l’Italie 3% chacun). A eux seuls, UE et USA exportent 51% des armes du monde entier. Et l’on passe allégrement à 78% en ajoutant la Russie (27%) puis à 85% en incluant la Chine (7%).

 

   Alors que penser de tout cela ? Pouvons-nous imaginer un quart de seconde que les dirigeants politiques des grandes puissances soient assez cyniques pour faire fleurir la croissance sur les tombes de pauvres gens ?

   Évidemment que non. Cela est impensable et vous en conviendrez vous-même.

   Alors réjouissons-nous et soyons dans l’allégresse. Il n’y aura pas de guerre chez nous. Seulement de la croissance. A condition bien sûr – mais d’aucuns s’y emploient – qu’il y ait quelques guerres de-ci de-là. En Ukraine, en Asie ou au Moyen-Orient par exemple. Bref, dans des pays lointains, et qui de surcroît ne respectent pas les droits de l’Homme…

Sinon – et ça me parait plus sûr – on peut prier pour nos dirigeants.

Sources :
[1] Article du Point « La France vient de réduire sa dette d’un coup de baguette magique !« (publié le 15/05/2014)
[2] Article INSEE « Le niveau du PIB est révisé de + 3,2 % en base 2010« (publié 15 mai 2014)
[3] Article « Selling War: The World’s Biggest Exporters Of Weapons » (publié le 18/5/2014).
[4] Article « Conflict Between China And Vietnam Is Imminent » – China Piles Troops, Tanks, Artillery And APCs Near Vietnam Border« 

  • VitruveDD

    merci à Stéphane pour ta clarté et ton attention aux incessants changements d’instruments de mesure économiques. La requalification en « patrimoine » des résultats de l’activité R&D et des équipements militaires nationaux vient augmenter l’assiette du PIB, mais n’apparait pas comme une « croissance » fallacieuse, puisqu’on recalcule les séries historiques pour garantir leur cohérence.
    Pour ce qui est des exportations militaires (n’oublions pas que la double tentative de suicide collectif en Europe au siècle passé assure encore aux USA une suprématie économique gagné par la vente d’armements aux belligérants), je comprends qu’elles étaient déjà comptées en exportations, et que la modification ne porte que sur l’équipement à usage militaire national.
    Enfin, je vois dans tes liens que la dépense publique représente 56% du PIB. Si on y ajoute l’investissement industriel, il reste un peu pour les ménages. Encore faut-il retirer de ce « peu » les dépenses contraintes (alimentation, logement, transport, éducation) ou obligatoires (mises aux normes du logement) pour approcher d’une évaluation de la liberté économique du citoyen. Le sentiment de crise (au niveau de mon café du commerce, pas de l’INSEE) est plus lié à ces quelques % restant disponibles pour le « fun » qu’aux grands indicateurs nationaux. La croissance vue du citoyen, c’est de voir augmenter son degré de liberté augmenter dans les dépenses quotidiennes, ce qui est directement antagoniste de l’augmentation permanente et irréversible de la dépense publique à laquelle nos élus sont contraints.
    En fait la « croissance » ne s’intéresse qu’à une vision large et collective sans rapport avec la perception individuelle de l’acteur économique de base. Il y a là un champ de réflexion à développer.

    • Simon le pharisien

      Merci Dominique pour tes nombreuses remarques. Il y a beaucoup de choses mais je voudrais revenir sur les dépenses publiques qui représentent 56% du PIB. C’est la limite du « tout croissance ». Cette croissance est de plus en plus faible mais possède un coût marginal de plus en plus élevé. Or comme la contrepartie de la dépense publique est soit l’impôt soit l’endettement, nous touchons, dans les deux cas, aux limites supportables pour les individus et pour l’Etat. Mais il y a une solution : Que la BCE se mette elle aussi à créer de la monnaie à partir de rien et que l’on signe un accord transatlantique !!!
      Je me demande d’ailleurs si tout cela n’est pas déjà en cours…

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