Conservateur ?

Conservateur ?
10 mai 2015 Dorothée Paliard

Conservateur ?

Par Falk van Gaver.

« Lorsque les libéraux eurent développé suffisamment de privilèges, leur liberté devint conservatrice, contre le socialisme », écrivait Emmanuel Mounier après-guerre dans une présentation du mouvement personnaliste[1]. Ainsi, comme « les libertés de la noblesse étaient menacées par celles de la bourgeoisie, les libertés de la bourgeoisie sont menacées par les libertés populaires. » C’est ainsi que le libéralisme, de gauche qu’il était, aurait progressivement glissé à droite devant la poussée du socialisme et du communisme à la gauche de la gauche – repoussant dans le même mouvement l’antilibéralisme de droite, d’abord « blanc », légitimiste, contre-révolutionnaire, à la droite de la droite. Très vite, cependant, la tectonique de la configuration politique contemporaine semble s’être mis en place en France, de la Révolution française à nos jours : une gauche libérale-révolutionnaire (des Jacobins au PS ?) ferait ainsi face à une droite libérale-conservatrice (des Girondins à l’UMP ?), chacune bordée par une frange antilibérale : une (extrême-)gauche sociale-révolutionnaire (des Enragés au NPA ?) et une (extrême-)droite sociale-conservatrice (des Blancs au FN ?). Avec, bien sûr, des contours et des contenus flous et en constante évolution et translation. Mais, malgré la dérive des plaques idéologiques, la constante des zones de collision – mais aussi, pour filer la métaphore, de subduction, d’obduction ou de divergence – paraît remarquable dans le temps.

Cependant, de même que, comme nous l’avions noté il y a peu, le socialisme (avec l’anarchisme et le communisme) est pour partie issu du libéralisme ultra, populaire et égalitaire, des Lumières radicales, le conservatisme lui-même, comme le remarque Alasdair MacIntyre après Hannah Arendt[2], est souvent un libéralisme qui s’ignore : « Les conservateurs modernes ne veulent pour la plupart conserver que des versions anciennes de l’individualisme libéral au lieu des plus récentes. Leur noyau doctrinal est aussi libéral et individualiste que celui des libéraux déclarés. »[3]

Ainsi, parmi les œuvres fondatrices du conservatisme moderne et ses sources idéologiques, on trouve les Reflections on the Revolution in France (1790) d’Edmund Burke, critique libérale de la Révolution française au nom des Révolutions anglaise et américaine et de la défense de la propriété privée que ces révolutions ont sacralisée. Burke, whig (et non tory) et franc-maçon, est typiquement exemplaire de cette volonté de conservation d’un ordre établi, un ordre inégalitaire issu de la Glorious Revolution de 1688, révolution oligarchique qui consolida l’essor du capitalisme commercial et financier, avec le mouvement concomitant des enclosures qui institua la grande propriété privée de rapport, de rendement, la propriété capitaliste contre la possession collective et l’usage commun des terres des communautés paysannes traditionnelles expulsées manu militari par la privatisation de leurs communs et communaux. Les disciples conscients ou inconscients de Burke continueront jusqu’à aujourd’hui, des physiocrates aux néoconservateurs, à essayer de combiner leur adhésion politique aux conceptions et aux institutions d’une société classique, hiérarchique, traditionnelle, et leur adhésion économique aux conceptions et aux institutions du marché libre. Mais, comme le note MacIntyre, « l’incohérence théorique de ce couplage ne lui ôte rien de son utilité idéologique. » Le « libéral-conservatisme », larvé ou déclaré, aurait ainsi de beaux jours devant lui.


[1] Emmanuel Mounier, Le personnalisme (1949), Puf-Quadrige, 2010

[2] Hannah Arendt, La crise de la culture (1954), Folio Essais, 2013

[3] Alasdair MacIntyre, Après la vertu (1981), Puf-Quadrige, 2013

Cet article est la version longue d’une chronique parue dans La Nef N.270 de Mai 2015.

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