Cathos et écolos : mêmes combats ?

Cathos et écolos : mêmes combats ?
10 juillet 2015 Dorothée Paliard

Cathos et écolos : mêmes combats ?

par Falk Van Gaver.

Les papes n’ont eu de cesse de le répéter, catholiques et écologistes font face à un même adversaire : « une économie qui tue » (Pape François), un système économique structurellement injuste et dévastateur qui détruit les écosystèmes, mais aussi les communautés et les personnes humaines. Cathos et écolos, vers l’union sacrée contre le capitalisme mondialisé ?

Beaucoup de catholiques, Dieu merci, entendent aujourd’hui volontiers l’Eglise quand elle défend la famille et la vie humaine, bref, tout ce qui a trait à la « bioéthique », comme on a pu le constater sans ambages avec la mobilisation de masse contre le projet de loi dit de « mariage pour tous ». Mais, comme le remarque avec justesse le journaliste Patrice de Plunkett dans un bref essai tiré d’une récente conférence , trop souvent encore « ils n’entendent pas l’Eglise quand elle parle du social, de l’économique et de l’écologique pour contester le modèle dominant. Ou alors ils ergotent, ils chipotent sur le « degré d’autorité, etc. » Or une véritable « bioéthique » ne peut se cantonner aux seuls êtres humains, elle doit être une éthique qui s’étend à toute vie, à tout le vivant, et même une « écoéthique » s’étendant aux écosystèmes et intégrant leur dimension minérale, géologique, « inanimée » et pourtant indispensable à la vie. Car toute vie elle-même est métabolisation de l’ « inerte » et en premier lieu de l’énergie solaire. Solidarité ontologique et écologique de l’organique et de l’inorganique que saint François d’Assise avait si bien exprimée dans son Cantique des créatures, où s’élève par sa bouche la louange de Frère Soleil, de Sœur Lune et des étoiles, de Frère Vent, de Sœur Eau et de Sœur notre Mère la Terre : « Loué sois-tu, mon Seigneur, par Sœur notre Mère la Terre, laquelle nous soutient et nous gouverne, et produit divers fruits avec les fleurs colorées et l’herbe. »

Patrice de Plunkett revient donc sur la nécessaire convergence entre la sollicitude catholique et le souci écologique – sur laquelle ont appuyé avec insistance les papes ces dernières décennies appelant depuis Jean-Paul II à une véritable « conversion écologique » et en rappelant l’urgence de cette révolution personnelle et collective avec des accents prophétiques. Ils s’agit véritablement pour les catholiques de se convertir à l’écologie, mais également de convertir l’écologie. En effet, loin d’opposer écologie humaine et écologie environnementale, les chrétiens devraient tout naturellement être les hérauts d’une écologie intégrale, écologie plénière qui unit la défense de l’être humain avec celle de toute la nature. Pour que l’écologie humaine ne soit pas une contradiction et une imposture, elle doit faire partie intégrante d’une écologie naturelle, d’une écologie de la nature, de toute la nature, d’une écologie de la création tout entière, créée par Dieu et tout entière destinée au salut, à la résurrection générale :
« En effet, la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. »

Mais, et Patrice de Plunkett y insiste à la suite des pontifes romains dont des extraits magistériels significatifs suivent son essai, cette « conversion écologique » passe par une nécessaire et radicale rupture avec le modèle socio-économique actuel et les politiques qu’il génère : pour tout dire, le capitalisme mondialisé. Une écologie intégrale est donc inséparable d’une critique et d’une transformation radicales de l’économie mondiale, comme le déclarait le pape émérite Benoît XVI :
« Comment faire face à cette situation qui, bien que dénoncée à plusieurs reprises, ne semble pas se résoudre, mais plutôt, par certains côtés, est en train de s’aggraver ? Il faut certainement éliminer les causes structurelles liées au système de gouvernement de l’économie mondiale, qui destine la majorité des ressources de la planète à une minorité de la population. »

Il faut dire « non » avec le pape François à une telle économie clairement désignée comme meurtrière : « De même que le commandement de “ne pas tuer” pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire “non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale”. Une telle économie tue. »

Les catholiques doivent notamment rompre avec le mythe de la croissance, croissance des taux de profit qui s’oppose la croissance de la justice et de l’égalité parmi les personnes et les peuples – et notamment en finir avec la « parabole du gâteau » qu’a dénoncée sans ambiguïtés le pape François :
« Certains défendent encore les théories du « ruissellement », qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n’a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique dominant. En même temps, les exclus continuent à attendre. »

C’est toute l’idéologie du profit, à l’origine de l’économie capitaliste, qui est au fond une idolâtrie très concrète de l’argent et un sacrifice de toute la vie et de toute vie au dieu Argent, à Mammon si clairement dénoncé par Jésus comme principal rival de Dieu, qu’il faut remettre en cause et mettre à bas :
« Une des causes de cette situation se trouve dans la relation que nous avons établie avec l’argent, puisque nous acceptons paisiblement sa prédominance sur nous et sur nos sociétés. (…) Nous avons créé de nouvelles idoles. L’adoration de l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 1-35) a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain. »

Le pape François le rappelle, l’éthique, loin d’être un simple correctif du système économique dominant, une manière de « supplément d’âme » au marché mondial, est une critique et une opposition concrète – et même dangereuse – à l’injustice structurelle de ce système :
« En définitive, l’éthique renvoie à un Dieu qui attend une réponse exigeante, qui se situe hors des catégories du marché. Pour celles-ci, si elles sont absolutisées, Dieu est incontrôlable, non-manipulable, voire dangereux, parce qu’il appelle l’être humain à sa pleine réalisation et à l’indépendance de toute sorte d’esclavage. »

Selon le pape François, c’est cette injustice structurelle du système socioéconomique mondial qui est à l’origine de l’explosion de la violence dans toutes les régions du monde, sur tous les continents – entre les peuples ou au sein même des populations. Loin de légitimer le recours à la violence, le pape François montre qu’il y aurait dès lors une grande hypocrisie à dénoncer la violence des pauvres – et à y répondre par une violence supérieure même sous couvert de « légitime défense » ou pire de « guerre préventive » – sans s’attaquer en amont aux causes structurelles de cette violence :
« De nos jours, de toutes parts on demande une plus grande sécurité. Mais, tant que ne s’éliminent pas l’exclusion sociale et la disparité sociale, dans la société et entre les divers peuples, il sera impossible d’éradiquer la violence. On accuse les pauvres et les populations les plus pauvres de la violence, mais, sans égalité de chances, les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion. Quand la société – locale, nationale ou mondiale – abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même, il n’y a ni programmes politiques, ni forces de l’ordre ou d’intelligence qui puissent assurer sans fin la tranquillité. Cela n’arrive pas seulement parce que la disparité sociale provoque la réaction violente de ceux qui sont exclus du système, mais parce que le système social et économique est injuste à sa racine. De même que le bien tend à se communiquer, de même le mal auquel on consent, c’est-à-dire l’injustice, tend à répandre sa force nuisible et à démolir silencieusement les bases de tout système politique et social, quelle que soit sa solidité. Si toute action a des conséquences, un mal niché dans les structures d’une société comporte toujours un potentiel de dissolution et de mort. C’est le mal cristallisé dans les structures sociales injustes, dont on ne peut pas attendre un avenir meilleur. »

Comme le dit Patrice de Plunkett, pour rompre avec le mal inscrit au cœur d’un système social et économique injuste et cesser enfin d’assujettir nos pratiques économiques et politiques à des théories socioéconomiques qui rejettent l’Evangile (capitalisme, libre-échangisme, libéralisme, « ultralibéralisme », « néolibéralisme »…), les chrétiens sont, ou devraient être, par nature et par surnature, à l’avant-garde du combat pour une révolution écologique.

 

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