Cathos, encore un effort pour ne plus être libéraux ?

Cathos, encore un effort pour ne plus être libéraux ?
13 janvier 2016 Dorothée Paliard

Cathos, encore un effort pour ne plus être libéraux ?

Entretien avec Falk van Gaver. Janvier 2016.

 

En collaboration avec La Nef et l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon, Falk van Gaver a dirigé avec Christophe Geffroy une enquête sur le libéralisme, qui vient d’être publiée en un volume. Présentation.

Quel est le projet, le but, l’utilité de cette enquête sur le libéralisme ? Qu’en retirez-vous comme conclusion ?

Il s’agissait avant tout de faire un état des lieux du rapport des catholiques – des intellectuels catholiques notamment, avec quelques regards également extérieurs au monde chrétien – au libéralisme et au capitalisme ; il s’agissait de porter en quelque sorte un diagnostic sur cette quasi pathologie mentale induite par l’hégémonie culturelle – au sens profond, civilisationnel, quasi anthropologique – du libéralisme, idéologie d’accompagnement et de légitimation du capitalisme. Pathologie sociale qui déborde largement les seuls catholiques et que l’on peut qualifier diversement d’individualisme, de consumérisme, de bougisme, de libertarisme, d’économisme, de progressisme, de productivisme, de technologisme, de transhumanisme, etc., tout un bouillon de culture qui finalement ressort du creuset du libéralisme en tant que vision du monde inhérente au développement mondial du capitalisme : d’ailleurs, à chaque étape de développement du capitalisme a correspondu une étape de transformation et adaptation du libéralisme – la grande mutation des dernières décennies étant celle du néolibéralisme et celle qui vient est déjà le transhumanisme. Le libéralisme, c’est cette philosophie moderne qui veut que l’homme soit sa propore construction – niant toute limite, tout donné, toute nature, toute innéité. Conclusion : les conservateurs d’aujourd’hui sont les libéraux d’hier, ceux qui défendent une version plus ancienne du libéralisme – ce qui est nettement frappant parmi les défenseurs, promoteurs et chantres catholiques du libéralisme et du capitalisme – seraient-ils modérés et régulés – qui ressortent tous de cette contradiction libérale-conservatrice – le capitalisme étant tout sauf conservateur mais destructeur et recycleur de toute culture et de toute nature. L’illusion libéral-conservatrice a pour fonction de maintenir dans le giron capitaliste la droite conservatrice – qui croit pouvoir conserver l’ « ordre » moral et social « traditionnel » (i.e. la famille « traditionnelle ») tout en acceptant le « désordre » économique et social inhérent au développement du capitalisme.

N’y a-t-il pas une confusion sur le terme même de libéralisme, en particulier dans les milieux chrétiens où l’on semble souvent confondre libéralisme sociétal et libéralisme économique ?

Les catholiques – et les chrétiens en général – qui en France se rangent très majoritairement selon les sondages à droite, croient pouvoir lutter contre le libéralisme « sociétal » – qu’il qualifient alors de « libéral-libertaire » en le vouant aux gémonies – tout en défendant farouchement la capitalisme qu’ils identifient à l’économie de marché qu’ils confondent avec une économie libre… Bref, ils veulent le fric mais pas les désordres qui vont avec… C’est particulièrement frappant quand on navigue un peu dans la « cathosphère » !

Heureusement, il existe une tradition antilibérale et anticapitalisme bien vivante dans le catholicisme et dans le christianisme en général, qui, si elle est minoritaire aujourd’hui en France, est très active dans les pays du « tiers-monde » avec tous les courants du christianisme social, de la théologie de la libération, etc. Cette tradition est revivifiée aujourd’hui par une jeune génération de catholiques et de chrétiens français et européens qui font la jonction entre la critique du libéralisme « sociétal » (ou « libéral-libertarisme ») et du libéralisme économique et financier ( ou « néolibéralisme ») comme du technologisme transhumaniste dans lesquels ils convergent – je pense notamment aux jeunes gens de la revue Limite et d’autres courants écologistes et décroissants chrétiens.

On sait que le libéralisme sociétal (PMA, GPA, etc.) est incompatible avec la vision chrétienne de l’homme. Qu’en est-il du libéralisme économique, entendu comme libéralisme réalisé, le libéralisme dans lequel nous vivons actuellement, celui des politiques de dérégulation initiées au début des années 1990 ? Le libéralisme est-il compatible avec le christianisme ? Peut-on être catho et libéral ?

Le « libéralisme réalisé », celui de la vague de mondialisation capitaliste sur fond de dérégulation néolibérale, a été profondément dénoncé comme un système inique, une « économie qui tue »par le pape François depuis son élection, après avoir été fermement critiqué par ses prédécesseurs : aujourd’hui, alors que la critique chrétienne du capitalisme mondialisé a acquis une valeur magistérielle (notamment avec Evangelii Gaudium et Laudato Si), non, on ne peut plus honnêtement, sincèrement être catholique et libéral ! Le libéralisme anthropologique, l’anthropologie libérale qui est fondamentalement un individualisme et un égoïsme, les fondements philosophiques mêmes du libéralisme et de son mythe fondateur de l’individu rationnel recherchant son intérêt bien compris, tout cela est profondément contradictoire et intrinsèquement incompatible avec le christianisme, avec l’anthropologie chrétienne, avec la vision chrétienne de l’homme.

Propos recueillis par Luc Richard

  • Thierry Jallas

    Quel galimatias !
    Mais si, cher monsieur, on peut être catholique et libéral, de parfaite bonne foi. Encore faut-il se mettre d’accord sur le sens des mots. Prendre leur définition dans le dictionnaire et non pas inventer sa propre définition.
    Capitalisme : système fondé sur la propriété PRIVÉE des moyens de production et d’échange.
    Collectivisme : système fondé sur la propriété COLLECTIVE des moyens de production et d’échange.
    Socialisme : dénomination de diverses DOCTRINES condamnant toutes la propriété PRIVÉE des moyens de production et d’échange (condamnant donc le capitalisme et prônant par conséquent le COLLECTIVISME). A ma connaissance, l’Église a toujours condamné, par le biais de sa Doctrine Sociale, le socialisme (cf Rerum Novarum, Centesimus Annus, etc.) et défendu la propriété privée. Condamner le socialisme (et donc le collectivisme), quoi de plus normal, puisque cette doctrine est contraire aux principes de la Doctrine Sociale de l’Église (principe de dignité – et donc de liberté – de la personne humaine, principe de subsidiarité, principe de la destination universelle des biens, principe de participation) ?
    Quant au libéralisme, c’est, toujours d’après mon dictionnaire Larousse, une « doctrine économique de la libre entreprise, selon laquelle l’État ne doit pas, par son intervention, gêner le libre jeu de la concurrence ». Cette doctrine est très cohérente avec la DSE, et notamment le principe de la dignité de la personne humaine.

    • Philippe

      Je crois qu’il serait utile de (re)lire le compendium de la doctrine sociale et les nombreuses encycliques qui condamnent le libéralisme.

      • Thierry Jallas

        Philippe, je suis surpris par vos propos, que j’ai déjà lu ou entendu un certain nombre de fois. J’ai déjà lu et relu le compendium, que j’ai toujours à portée de main, car je crois que c’est un trésor. Le mot libéral(isme) y est cité 2 fois :
        – au paragraphe 91
         » …« Quadragesimo anno » réitère le principe selon lequel
        le salaire doit être proportionnel non seulement aux besoins du travailleur,
        mais aussi à ceux de sa famille. L’État, dans ses rapports avec le secteur
        privé, doit appliquer le principe de subsidiarité, principe qui deviendra
        un élément permanent de la doctrine sociale. L’Encyclique réfute le libéralisme
        compris comme concurrence illimitée des forces économiques, mais confirme de
        nouveau la valeur de la propriété privée, rappelant sa fonction sociale. ».
        Le libéralisme ne prône pas la concurrence illimitée des forces économiques mais la non-intervention de l’État (pour ne pas entraver la concurrence, notamment) dans la vie économique et sociale. Autrement dit, le libéralisme prône le respect, par l’État, du principe de subsidiarité défendu par l’Église !
        – au paragraphe 103, à propos de « Centesimus annus » de Jean-Paul II : « …L’analyse articulée et
        approfondie des « res novae » et, en particulier, du grand tournant de
        1989 avec l’effondrement du système soviétique, contient une appréciation de la
        démocratie et de l’économie libérale, dans le cadre d’une solidarité
        indispensable. »

        Si vous avez des exemples à me transmettre de condamnation du libéralisme – textes à l’appui – dans des encycliques datant de moins de 80 ans, je suis preneur et vous en remercie par avance.

        • Philippe

          Bonjour,

          Merci pour cette réponse argumentée, chose hélas rare sur les forums!
          Avant de répondre en terme de citations, il y a tout de même quelques préalables.
          Premièrement, il faut s’entendre un minimum sur le terme libéralisme. Il est fréquent de lire ou d’entendre, de la part de libéraux revendiqués, que ceci ou cela n’est pas vraiment libéral, que le libéralisme VRAI n’implique pas tel ou tel aspect de la vie économique réelle. Ces discours rappellent furieusement ceux des derniers communistes rejetant telle ou telle tare du « socialisme réel »! Quand pour ma part je parle de libéralisme, je parle du libéralisme réel. Le libéralisme rêvé, comme le communisme rêvé, l’anarchie rêvée sont tous des systèmes parfaits, sauf qu’ils n’existent pas!
          Ensuite, il est important de distinguer le libéralisme qui (comme son suffixe le montre) est un système de pensée et la liberté d’action économique qui est l’état naturel des sociétés humaines; faute de quoi le paysan africain qui vient vendre les produits de sa ferme au marché est un libéral. Ceci ne rend pas compte de la spécificité des sociétés occidentales modernes et post-modernes; le concept en viendrait à disparaître par manque de limites.
          Le libéralisme apparaît historiquement, comme système de pensée, au moment du triomphe économique puis politique des marchands contre la vieille aristocratie terrienne. C’est le système de pensée (avec ses applications concrètes) qui à permis de justifier les pratiques marchandes qui étaient précisément condamnées par l’Église, comme le prêt à intérêt. Il a germé parallèlement avec l’hérésie protestante et a abouti politiquement en France à la révolution et son cortège d’exactions.
          Ainsi le libéralisme ne s’oppose nullement au collectivisme comme une analyse hâtive peut le faire croire. Le pape Pie XI notait leur lien paradoxal dans son encyclique divini redemptoris (juste un peu moins de 80 ans !) où il écrit : « Le libéralisme à frayer la voie au communisme ». Non, en réalité le libéralisme s’oppose aux sociétés organiques, que jusqu’à aujourd’hui, il s’efforce de détruire et d’éradiquer.
          Cet aspect proprement révolutionnaire du libéralisme a été pointé par de nombreux souverains pontifes du 19e siècle qu’étrangement vous semblez exclure du Magistère dont une des caractéristiques traditionnelles est pourtant semper et ubique.
          Mais même en retenant votre étrange séparation, je peux vous renvoyer à l’encyclique de Pie IX citée plus haut où l’item « libéralisme » est présent 6 fois et jamais de manière positive, c’est le moins que l’on puisse dire.
          On peut aussi lire avec avantage mater et magistra du pape Jean XXIII où il écrit : « tant la concurrence au sens du libéralisme économique que la lutte des classes dans le sens marxiste, sont contre nature et opposées à la conception chrétienne de la vie ».
          Saint Jean-Paul II a publié labrorem exercens où présentant la doctrine de toujours de l’Église sur la propriété, il écrit : « Ce principe (…) diffère encore du programme du capitalisme, pratiqué par le libéralisme et les systèmes politiques qui se réclament de lui ». Car dans la doctrine catholique « le droit à la propriété privée est subordonné à celui de l’usage commun, à la destination universelle des biens ».
          Plus récemment encore, la critique maintes fois réitérée par le pape François dans Laudato Si du système constitué par le système financier et la techno-science est évidement une critique du libéralisme tel qu’il est.
          J’espère que ces quelques remarques et citations contribueront à votre réflexion personnelle. Il n’est pas inutile de rappeler que la doctrine de toujours concernant le Magistère : constitution lumen gentium « Cet assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence est dû, à un titre singulier, au Souverain Pontife en son magistère authentique ». Et plus loin « Cette doctrine du primat du Pontife romain et de son infaillible magistère, quant à son institution, à sa perpétuité, à sa force et à sa conception, le saint Concile à nouveau la propose à tous les fidèles comme objet certain de foi ».

          • Thierry Jallas

            Merci pour votre message, Philippe,
            Je suis d’accord avec vous, il faut s’entendre sur le terme libéralisme. La définition du Larousse vous convient-elle ? Sinon, quelle définition proposez-vous ? Si oui,
            – comment pouvez-vous parler du libéralisme « réel » ? Connaissez-vous un pays qui, à une époque donnée, n’ait pas vu l’État, par son intervention, gêner le libre jeu de la concurrence ? Je trouve aussi absurde de parler du libéralisme réel que ça le serait de parler du paradis terrestre réel.
            – comment pouvez-vous écrire que « le libéralisme ne s’oppose nullement au collectivisme » ?
            – comment pouvez-vous vous faire l’interprète de notre pape en écrivant « la critique maintes fois réitérée par le pape François dans Laudato Si
            du système constitué par le système financier et la techno-science est
            évidement une critique du libéralisme tel qu’il est » ?
            Merci pour votre renvoi à Pie IX et à Divini redemptoris, dans laquelle je n’ai trouvé, hélas aucune définition du libéralisme qui permette de discuter.

          • Philippe

            Bonjour,

            Avec un peu de délai, juste quelques citations de Laudato Si qui montrent que je n’ai pas sur-interprété l’encyclique:

            « Quand les personnes deviennent autoréférentielles et s’isolent dans leur propre conscience, elles accroissent leur voracité » § 204.
            « Ce paradigme fait croire à tous qu’ils sont libres, tant qu’ils ont une soi-disant liberté pour consommer, alors que ceux qui ont en réalité la liberté, ce sont ceux qui constituent la minorité en possession du pouvoir économique et financier ». § 203.
            « la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image » § 194.
            « il faut toujours se rappeler que « la protection de l’environ-nement ne peut pas être assurée uniquement en fonction du calcul financier des coûts et des bénéfices ». § 190.
            « Sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population, sans la ferme décision de revoir et de réformer le système dans son ensemble, réaffirme une emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir ». § 189.
            « la dimension économique et financière, de caractère transnational, tend à prédominer sur la politique ». § 175.
            « Les finances étouffent l’économie réelle ». § 109
            « De là, on en vient facilement à l’idée d’une croissance infinie ou illimitée, qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues. Cela suppose le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète ». § 106.
            « Une plus grande attention est requise de la part de la politique pour prévenir et pour s’attaquer aux causes qui peuvent provoquer de nouveaux conflits. Mais c’est le pouvoir lié aux secteurs financiers qui résiste le plus à cet effort, et les projets politiques n’ont pas habituellement de largeur de vue. Pourquoi veut-on préserver aujourd’hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire » ? § 57.
            « Pendant ce temps, les pouvoirs économiques continuent de justifier le système mondial actuel, où priment une spéculation et une recherche du revenu financier qui tendent à ignorer tout contexte, de même que les effets sur la dignité humaine et sur l’environnement ». § 56.
            « La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun et à manipuler l’information pour ne pas voir affectés ses projets ». § 54
            « Mais en regardant le monde, nous remarquons que ce niveau d’intervention humaine, fréquemment au service des finances et du consumérisme, fait que la terre où nous vivons devient en réalité moins riche et moins belle, toujours plus limitée et plus grise, tandis qu’en même temps le développement de la technologie et des offres de consommation continue de progresser sans limite ». § 34.
            « Tandis que la qualité de l’eau disponible se détériore constamment, il y a une tendance croissante, à certains endroits, à privatiser cette ressource limitée, transformée en marchandise sujette aux lois du marché. En réalité, l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel ». § 30
            « La technologie, liée aux secteurs financiers, qui prétend être l’unique solution aux problèmes, de fait, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre ». Laudato si § 20.
            Pour les définitions du libéralisme il faut relire les encycliques de « plus de 80 ans » (qui sont bien sûr toujours d’actualité!)
            Pour la non opposition libéralisme collectivisme, ce n’est pas une opinion personnelle, c’est l’analyse du Magistère!
            Par ailleurs le libéralisme requière (et a toujours requis) l’intervention de l’Etat! Sans police pas de propriété privée! C’est la dérégulation des années 80, décidées politiquement (Reagan, Tatcher) qui a produit l’emballement de la finance. Sans Etat l’économie reste primitive comme le montre la situation des pays aux états faillis (somalie, RCA, …).

          • Thierry Jallas

            Merci pour votre message, Philippe,
            Je suis d’accord avec vous, il
            faut s’entendre sur le terme libéralisme. La définition du Larousse vous
            convient-elle ? Sinon, quelle définition proposez-vous ?

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