Blaise Pascal, l’ « effrayant génie »

Blaise Pascal, l’ « effrayant génie »
1 mars 2015 Dorothée Paliard

Blaise Pascal, l’ « effrayant génie »

 

« Cet effrayant génie se nommait Blaise Pascal. » (Chateaubriand)

« Je me passe de tout ce qui s’oublie », confie Xavier Patier dans un récent essai pascalien. On n’oublie jamais Pascal.

Le Grand Siècle, le siècle de Louis XIV, fut celui des bourgeois : Molière, Racine, La Bruyère, Boileau, La Fontaine, Corneille, Bossuet… Mais comme disait l’un d’entre eux, Colbert : « Songez que nous ne sommes pas en un règne de petites choses. » Petit, le règne du bourgeois Pascal ne le fut en rien – ni dans sa vie, ni dans sa mort.

Né le 19 juin 1623 à Clairmont en Auvergne, Blaise Pascal perd sa mère, Antoinette Begon, à l’âge de trois ans. Son père Etienne Pascal est conseiller du roi pour l’élection de Basse Auvergne puis second président de la Cour des aides de Montferrand décide de l’éduquer lui-même, avec ses sœurs Jacqueline (1620) et Gilberte (1625).

Comme l’a rappelé récemment André Bord dans un livre éponyme, la vie de famille chez les Pascal est une clef pour comprendre le génie de Blaise, et sa sœur Gilberte épouse Périer sera d’ailleurs sa première biographe dans sa Vie de Monsieur Pascal (16XX).

En 1631 Etienne s’installe à Paris. Passionné de mathématiques et de sciences, il fréquente les plus grands savants de son temps : Roberval, Mersenne, Desargues, Gassendi, Descartes… Très tôt, Pascal montre des capacités extraordinaires qui surprennent son entourage. A onze ans, il rédige un Traité des sons. A seize ans, un Essai sur les coniques (1640), précurseur de la géométrie projective, qu’il développera dans un traité de la Génération des sections coniques (1648), repris par Leibniz. A dix-huit ans, il développe la première machine à calculer, une « machine arithmétique » qu’il commercialisera sous le nom de « Pascaline ». « La machine d’arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu’elle a de la volonté, comme les animaux », affirme-t-il dans son Avis nécessaire à ceux qui auront la curiosité de voir ladite machine et de s’en servir (1641 ou 1642 ?). A moins de vingt-cinq ans, travaillant sur la mécanique des fluides, il découvre l’existence de la pression atmosphérique et fait la preuve expérimentale de l’existence du vide, inventant le principe de la presse hydraulique et de la seringue. Il publie ses recherches et se fait un nom : Expériences nouvelles touchant le vide (1647), Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueurs (1648), Traité du vide, de l’Équilibre des liqueurs et de la Pesanteur de l’air (1651), posant au passage les règles de l’expérimentation scientifique : « Pour montrer qu’une hypothèse est évidente, il ne suffit pas que tous les phénomènes la suivent ; au lieu de cela, si elle conduit à quelque chose de contraire à un seul des phénomènes, cela suffit pour établir sa fausseté. »

A trente ans, il s’intéresse au calcul infinitésimal et aux suites de nombres entiers et écrit le Traité du triangle arithmétique (1654), puis il propose une résolution du « problème des partis », jetant les fondements du calcul des probabilités, qui inspirera dans un autre ordre le fameux « pari de Pascal » qui fascine depuis quatre siècles philosophes et théologiens. Il s’intéresse ensuite aux cycloïdes et en 1658 lance anonymement un prix pour la résolution de la quadrature du cercle, publiant dans la même année sous le pseudonyme d’Amos Detonville sa propre solution dans l’Histoire de la roulette et la Suite de l’Histoire de la roulette, et l’an suivant une Lettre sur la dimension des lignes courbes. Entretemps, écrivant à la demande d’Arnauld une préface à des Eléments de géométrie pour les petites écoles de Port-Royal, il y amorce l’épistémologie des mathématiques (De l’Esprit géométrique et de l’art de persuader, 1657).

Son héritage est immense : outre ses travaux précurseurs en mathématiques et en physique, il laisse son nom au « théorème de Pascal » en géométrie, au « triangle de Pascal » en arithmétique, à la « loi de Pascal » en hydrostatique, et à l’unité de pression du système international, le pascal. Il crée aussi à Paris les premières lignes de transports en commun, les « carrosses à cinq sols »

Ses contemporains savants font les frais de sa rigueur comme de sa vigueur : volontiers moqueur, il les éreinte publiquement. Il mène grand train, fréquente les salons, les jeux, les beaux esprits, les mondains, les libertins, comme son ami le Chevalier de Méré. S’il a découvert avec enthousiasme les écrits de Saint-Cyran et Jansen quelques années plus tôt, il se fâche d’abord lorsque sa sœur Jacqueline entre à Port-Royal de Paris.

Fin 1654, ses chevaux plongent par-dessus le parapet du pont de Neuilly, l’attelage se rompt, la voiture reste en équilibre sur le bord. C’est le choc. L’effroi. Pascal reste inconscient plusieurs semaines. A son réveil, le 23 novembre 1654,  entre dix heures et demie et minuit et demie, il connaît une extase mystique. Fidèle à ses habitudes, il note cette expérience sur un papier qu’on retrouvera cousu dans la doublure de son pourpoint : c’est le fameux « Mémorial », qui commence par les mots : « Feu. Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, pas des philosophes ni des savants… »

Dès 1655, il part en retraite à Port-Royal des Champs (vérifier) et deviendra un habitué, si ce n’est un habitant, des lieux. Et un fervent partisan des « jansénistes » dans leur opposition aux jésuites. Dès 1656, il prend leur défense dans ses Lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis et aux R.R.P.P. Jésuites sur le sujet de la morale et de la politique de ces pères. La meilleure des défenses étant l’attaque, il déchire la casuistique des jésuites avec une ironie cinglante. En deux ans, il publie dix-huit de ces « Provinciales » diffusées à des milliers d’exemplaires. Alexandre VII condamne les lettres, puis Louis XIV s’émeut, ordonne que le livre soit détruit. La querelle janséniste prend fin par la fermeture et a destruction de Port-Royal en 166X.

Rebelle, Blaise Pascal défie les autorités : « Je n’espère rien du monde ; je n’en appréhende rien ; je n’en veux rien ; je n’ai besoin par la grâce de Dieu ni du bien, ni de l’autorité de personne. Ainsi, mon Père, j’échappe à toutes vos prises. »

Fidèle, il écrit en 1656, en pleine bataille des « Provinciales », à Charlotte de Rouannez : « Nous savons que toutes les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l’Église et de la communion du chef de l’Église qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion. »

Sa rébellion est une fidélité. Sa fidélité, une rébellion. Son christianisme, un christianisme de combat. Antagonique. Agonique. Apologétique.

En 1669 paraissent les Pensées de M. Pascal sur la religion et quelques autres sujets. Il s’agit du premier recueil des fragments retrouvés pour son Apologie de la religion chrétienne. Cet ouvrage posthume devient immédiatement, dans différentes éditions, un immense classique, d’un impact inouï sur toute la littérature française. Les Pensées font de Pascal un de nos plus grands philosophes – lui qui y écrivait justement : « Se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher. »

Si ses écrits dessinent parfois la figure d’un « Epictète chrétien » comme le Socrate chrétien de Guez de Balzac, c’est d’un stoïcisme humilié par le scepticisme et sauvé par le christianisme qu’il s’agit – aux antipodes de l’Epicure chrétien que Gassendi propose à ses contemporains. La mode est à la christianisation de la philosophie antique. Pascal n’y échappe pas, et y échappe, pourtant. « Platon, pour disposer au christianisme », mais « nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine » – en elle-même. Elle n’est que propédeutique, saut dans l’abîme – celui de l’univers, celui de l’homme, celui de Dieu. L’effroi avant la foi. L’homme est un monstre incompréhensible que seul peut éclairer la lumière divine. Ténèbre lumineuse, brûlante nuée, «  la foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire. » Philibert Secretan nous le rappelle : « Notre modernité la plus actuelle est du côté de Pascal, nous mettant en garde contre de nouvelles unilatéralités, du genre de celle que nous inflige aujourd’hui un capitalisme sourd aux vérités contraires du socialisme, donc incapable de tenir ses promesses de liberté. »

Pour Pascal, il faut ordonner « ces trois qualités : pyrrhonien, géomètre, chrétien ». Il faut être tour à tour et en même temps, mais pas indifféremment, sceptique, scientifique et catholique : « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison. Il y [en] a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connaître en démonstration, ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre, ou en se soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger. »

Ainsi : « Deux excès. Exclure la raison, n’admettre que la raison. » Cette soumission de la raison, dans les deux sens du génitif, est elle-même rationnelle : « La raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu’il y a des occasions où elle se doit soumettre. Il est donc juste qu’elle se soumette quand elle juge qu’elle se doit soumettre. » L’ordre de la foi n’est pas celui de la raison : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison. »

Pascal n’arrondit pas les angles. Son christianisme est total, radical. « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » L’apologète du christianisme agonique est un insomniaque. Malade chronique, il souffrira toute sa vie de douleurs atroces et écrira une Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies. Pour lui, « la maladie est l’état naturel du chrétien ». Mystique, il revit en esprit la Passion du Christ : « J’ai versé telle goutte de sang pour toi. » Son agonie sera très longue. Ses dernières paroles : « Puisse Dieu ne jamais m’abandonner. » C’était le 18 août 1662, il a trente-neuf ans, il rend son âme à Dieu le lendemain. Il est enterré comme Racine et Lemaistre de Sacy à Saint-Etienne-du-Mont, où ses ossements reposent encore – dans l’attente de la joie pascale.

(Ce texte est la version longue d’un article paru dans La Nef N. 268 de Mars 2015)

 


 

Xavier Patier, Blaise Pascal. La nuit de l’extase, Cerf, 2014, 175 p., 17€

Blaise Pascal, Pensées et opuscules, lus par Philibert Secretan, Cerf, 2013, 244p., 19€

Guillaume de Tannouarn, Parier avec Pascal, Cerf, 2012, 318 p., 28€

André Bord, La vie de famille chez les Pascal, Cerf, 2012, 174 p., 12€

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