Vous avez dit «Croissance» ?

Vous avez dit «Croissance» ?
16 mai 2014 webmaster

Vous avez dit «Croissance» ?

Par Stéphane Duté.

   Il existe en France un mot magique, et dont la seule évocation apaise les esprits les plus chagrins. S’il pouvait s’incarner, il changerait à lui seul la face de notre pays. Et ce mot c’est : « Croissance ». On la cherche, on l’épie, on l’espère… Elle est au coin de la rue. La « Croissance » serait à la politique économique ce que l’oxygène est la vie : indispensable. Sans croissance pas d’emploi. Sans croissance pas de retraite. Sans croissance, pas de contrepartie à la montée inexorable des dettes publiques. Et pour finir, sans croissance, pas d’avenir.

   Voici quelques années déjà que la France attend la croissance comme les vagabonds de Beckett attendaient Godot. Avec le même résultat d’ailleurs…

   Car précisément, cette croissance, idole déchue des trente glorieuses, ne semble plus vouloir s’incarner. Pire encore, elle est en baisse constante depuis les années 50, de sorte qu’il s’agit là d’une tendance de long terme que rien ni personne ne semble pouvoir arrêter (Cf. graphique ci-dessous).

graphique1dutécroissance

 

   Alors forcément, en contemplant l’évolution de cette courbe, chacun se dit : « On va tout droit vers la récession ». Pour un français ordinaire, cela fait peu de doute. Et de fait, à moins de remettre en question l’ensemble des statistiques de l’Insee, on ne voit pas immédiatement ce qui inverserait cette tendance dans les années à venir. Et bien figurez vous que nous avons tous tort. Il n’y aura pas de récession. Il n’y en aura plus jamais d’ailleurs. Certes cette courbe ne va pas s’inverser par miracle, mais le vocabulaire public, lui, s’est adapté à la situation !

   Et c’est Christine Lagarde, alors ministre de l’économie qui a ouvert le bal de la croissance infinie en déclarant en 2008 : « Le risque d’une croissance négative à l’automne pour le deuxième trimestre consécutif est désormais réel » [1].

   Du génie sémantique à l’état pur ! Désormais la récession n’existe plus. Elle est devenue croissance. « Croissance négative » peut-être mais croissance quand même. A l’évidence, cette belle trouvaille méritait quelques remerciements : On la consacra donc « économiste en chef » en qualité de présidente du Fond Monétaire International (FMI).

   Vous me trouvez cynique ? Et bien détrompez vous. Et jetez plutôt un œil sur le tableau ci-dessous. Vous y découvrirez les prévisions de croissance des quatre dernières lois de finance de nos différents gouvernements. Le tout voté par nos parlements successifs. La lecture horizontale reflète l’optimisme fécond de nos dirigeants politiques. Quant à la lecture verticale, au fur et à mesure que les années s’écoulent, elle reflète….la réalité. Et malheureusement pour nous, la réalité est têtue et se plie difficilement aux fantasmes des uns ou des autres.

 graphique2dutécroissance

 

   Alors soyez rassuré car, dixit la loi de finance 2014, la France aura un taux de croissance de 2% dès 2016. Si vous n’êtes pas convaincu, c’est qu’il est peut-être temps de réfléchir à un monde fondé sur autre chose qu’une hypothétique croissance, et de repenser, ensemble le bien commun.

[1] (Lefigaro.fr, Publié le 03/10/2008 à 10:03).

Sources :
Dossier projets-lois -finance(pdf)
Dossier budget 2014 (pdf)

  • franz

    Graphique très intéressant. Mais qu »il faudrait doubler d’un graphique en % du PIB »constant ».
    En effet pour avoir un PIB croissant les « valeurs » entrant dans le PIB ont été modifiées à plusieurs reprise.
    Certains considèrent que nos économistes se « plantent » car le PIB n’est pas une juste valeurs. Le travail d’un fonctionnaire a le même poids dans le PIB que quelqu’un qui produit véritablement, à l’opposé le travail d’un bénévole n’entre pas dans le PIB….
    Son seul intérêt est qu’il apporte un chiffre [de plus ?].

  • Enfants de la Riziere

    On est loin de l’économie de subsistance ou de pauvreté qui a maintenu l’humanité dans la dignité jusqu’aux temps modernes. Mais on est loin aussi de la foi de ceux pour qui les biens matériels ne sont pas si convoitables qu’il faille leur sacrifier les biens spirituels. C’est un peu comme si, ayant oublié qu’un véhicule sert d’abord à se déplacer, on en fait un objet dont la raison d’être devient l’accélération elle-même. C’est de la Formule 1 pour tous. Et alors, la sensation que produit cette accélération se mue bientôt en un sentiment de puissance invincible, autre nom de ce que la dogmatique moderne a appelé le Progrès. Grisé par ce sentiment, l’homme moderne se jette sur la route avec frénésie, accélère à fond et oublie qu’il ne voit plus rien autour de lui, que les aiguilles de son compteur et la gloire prochaine sur la ligne d’arrivée. À moins bien sûr qu’un accident stupide vienne troubler ce rêve et anéantir cet « optimisme » forcené… Le moteur fuit l’huile, ne répond plus, les mains tremblent sur le volant, mais on accélère encore, parce que c’est comme cela que l’on gagne. Paraît-il.

    Damien P. (Cabasse)

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