Autour de l’encyclique Laudato si  

Autour de l’encyclique Laudato si  
8 décembre 2015 Dorothée Paliard

Autour de l’encyclique Laudato si  

Par MR. 7/12/2015.

Quelles interpellations pour l’économie de communion ?

Merci, tout d’abord, au Mouvement des Focolari d’avoir organisé cette soirée et merci à Clara de m’avoir proposé d’y participer.

Je suis ému et touché d’être parmi vous, sachant tout ce que doit l’économie de communion à sa fondatrice Chiara Lubich et au mouvement des Focolari. Je crois que ce n’est qu’un retour naturel de venir partager ensemble en quoi l’économie de communion pourra se nourrir de ce texte fondateur donné par le Pape François. Ce sera aussi l’occasion de préciser le charisme de l’EdC.

Après avoir décrit le « thèse » de l’encyclique, nous reviendrons sur la genèse de l’économie de communion. Nous poursuivrons en mettant en exergue les points de l’encyclique qui interpellent l’EdC, pour en tirer un enseignement sur l’avenir de l’EdC.

La méhode

Cette encyclique ayant été rédigée dans la perspective d’une écologie de la nature, il a donc été nécessaire d’aller chercher dans le texte les éléments nécessaires pour traiter le sujet de ce soir, et de les ré-ordonner en fonction de l’approche retenue. Les citations synthétisées sont référencées par le numéro du paragraphe du texte de l’encyclique. J’ai systématiquement repris les propos du Pape pour en conserver toute la légitimité.  Mes commentaires sont donc réduits au minimum. Attention, certains thèmes pourront apparaître comme non traités ou de manière incomplète. Ce ne sont pas des oublis, l’objectif de ce soir étant limité aux apports de Laudato si. L’approche de ces thèmes est à compléter avec les autres encycliques et le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise.

  1. La genèse fondatrice de l’économie de communion.

L’intuition primordiale

A l’occasion de sa visite aux communautés focolari du Brésil en Mai 1991, Chiara a été touchée par le contraste entre la misère et la richesse qui se côtoyaient à Säo Paulo. Pourquoi avec une telle richesse ne pas pouvoir résoudre la question sociale ? C’est qu’il manque l’amour du frère pour lui permettre de se nourrir, de trouver un logement, de donner une formation à ses enfants, de trouver du travail, de se soigner.

 

Les impulsions

Le problème social sera réglé par la mise en œuvre de communautés de biens dans les cités, au sein desquelles naîtronnt des entreprises comme des associations où chacun aurait la possibilité de participer et dont les bénéfices seront mis en commun. Ainsi émergera une économie de communion. Les bénéfices serviront aussi à développer l’entreprise et à former des « hommes nouveaux », animés par l’amour chrétien.

On passe ainsi de la communauté de biens à l’économie de communion. Il s’agit de l’utilisation active des biens. On ne se limite plus à les donner, on les met en circulation dans le tissu économique pour qu’ils produisent d’autres bien : la création d’emplois en particulier. Créant, ainsi, une boucle vertueuse au service de tous les acteurs de l’entreprise, expression d’une recherche d’unité, se traduisant en rapports économiques nouveaux. C’est l’intuition fondatrice, celle qui anticipe l’encyclique Caritas in Veritate, en rappelant que la justice précède la charité.

Pour Chiara, il pourrait en naître une doctrine sociale de communion dans la liberté. A la différence de l’économie de l’avoir, l’économie de communion est fondée sur le don. Nous devons donner, donner,…nous dit Chiara. Cela peut prendre toutes les formes, de l’argent, du temps, du conseil,…

Enfin recherchons la radicalité d’une vie évangélique. L’Evangile peut pénétrer toutes les dimensions de l’économie. Il faut convertir l’économie, en mettant l’homme au centre. L’économie de communion ne se limite pas à des bonnes pratiques, elle doit devenir une science, une école de pensée pour former des hommes nouveaux.

Nous allons voir comment ces intuitions fondatrices rencontrent et sont encouragées par les orientations et les propositions d’action de l’encyclique Laudato si.

  1. Tout est spirituel, tout est trinitaire.

Une approche spirituelle

L’encyclique confirme la  nécessité d’une approche spirituelle pour l’économie de communion. Ce point est très important au moment où l’économie de communion prend son autonomie institutionnelle vis-à-vis du mouvement des Focolari. Des tentations ont existé de s’en tenir aux seuls fondements anthropologiques.

Le Pape François affirme l’importance de la religion pour « l’écologie intégrale » (l’homme, l’économie, la nature) dans un dialogue entre les sciences (dont l’économie) et les religions qui passe par le dialogue entre la foi et la raison (36) (cf. le discours de Ratisbonne). Les sciences ne peuvent pas tout expliquer. Pourquoi ignorer les textes religieux, parce qu’ils sont religieux ? (199).

Les trois relations de l’homme

L’existence humaine, poursuit le Pape est fondée sur trois relations fondamentales : avec Dieu, avec le prochain, avec la nature. Ces trois relations ont été rompues en interne et en externe car nous avons voulu prendre la place de Dieu et que nous voulons dominer les autres et la nature (39). Tout est lié : la protection de notre vie, nos relations avec la nature, inséparable de la fraternité, de la justice, de la fidélité aux autres (41). Pour remettre l’humain à sa place, il faut mettre fin à ses prétentions de dominer la terre, il faut une spiritualité d’un Père Créateur, unique maître du monde (44).

La création don gratuit dont le destin passe par le Christ

La création est un don gratuit du Père, une réalité illuminée par l’amour pour une communion universelle (45). D’où l’enjeu majeur des inégalités entre les hommes, alors qu’ils sont d’égale dignité (90). Quand le cœur est ouvert à la communion universelle, personne n’est exclu de la fraternité : la paix, la justice et la sauvegarde de la création sont absolument liées (92).

Pour la compréhension chrétienne de la réalité, le destin de la création passe par le mystère du Christ. Tout est créé par Lui et pour Lui. La Parole s’est faite chair. Une personne de la Sainte Trinité s’est insérée dans l’univers, au péril de la Croix (99).

Convertir l’économie

Nous devons convertir le modèle de développement global en modifiant le sens de l’économie et ses objectifs. Il faut redéfinir le progrès (194). Le Pape François renouvelle cette invitation en demandant une conversion à l’écologie intégrale en vivant les conséquences de [notre] rencontre avec Jésus-Christ sur [nos] relations avec le monde, pour la protection de l’œuvre de Dieu. Ce n’est pas optionnel, c’est un acte de vertu (217). C’est reconnaître nos propres péchés, pour se réconcilier avec la création de Dieu (218).

Dieu remplit l’univers

Comme  pour nous convaincre que tout est spirituel, le Pape achève son encyclique en nous conduisant au plus haut, au plus sublime de notre foi, montrant ainsi que Dieu remplit l’univers, que nous trouvons Dieu en toutes choses (233). La mystique fait comprendre, (fait vivre), la connexion intime  qui existe entre Dieu et les êtres (234). Dans l’Eucharistie, la création trouve sa plus grande élévation. Dieu se fait nourriture pour sa créature. L’Eucharistie est un acte d’Amour cosmique. Elle nous invite à être gardien de cette création (236) qui est créée par les trois personnes divines, en communion au sein de la Trinité (238). Croire en un Dieu trinitaire conduit à penser toute la réalité comme contenant une marque trinitaire (239). Tout est trinité. Tout est relation.

L’œuvre de Saint Joseph

En demandant l’intercession de Marie et de Joseph pour nous accompagner sur ce chemin (241-242), le Pape nous rappelle ainsi que les Focolari sont l’Oeuvre de Marie. Pourquoi l’économie de communion ne serait-elle pas l’Oeuvre de Joseph ? En nous donnant cette encyclique, le Pape François nous confirme les intuitions spirituelles de notre fondatrice. Le lien spirituel de l’EdC avec les communautés des Focolari est existentiel.

  1. Une anthropologie ordonnée au bien commun

Le Pape François reprend tous les points fondamentaux de la Pensée Sociale de l’Eglise qui relève aussi de la théologie.

La destination universelle des biens

Tout d’abord le cœur de la pensée sociale de l’Eglise, la destination commune (universelle) des biens.  

La terre est un héritage commun dont tous les fruits doivent bénéficier à tous (93), ce qui entraîne :

-la nécessité d’une double approche écologique et sociale

-la subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens (l’usus et le non abusus)

-le droit universel à l’usage des biens

-le droit à la propriété privée n’entraîne pas son caractère absolu et intouchable

-toute propriété privée a une fonction sociale pour faire vivre tous les membres du genre humain

-c’est une règle d’or du comportement social

-c’est le premier principe de l’ordre éthico-social

Le juste prix

 Le Pape précise sa pensée par un exemple qui sera déterminant pour l’économie de communion : tout paysan (tout travailleur) a un droit naturel de posséder un lot de terre (un salaire) pour se loger, se nourrir, [s’habiller], sa sécurité, sa famille (94). C’est très exactement la définition du juste prix, du point de vue de l’anthropologie chrétienne. Cette règle n’est pas optionnelle, car elle relève du « Tu ne tueras pas » (95).

La valeur du travail

Dans l’écologie intégrale, il faut incorporer la valeur du travail (124). La valeur du travail est liée au sens et à la finalité de l’action humaine sur la réalité. L’homme est l’auteur, le centre, le but, de toute vie socioéconomique. L’accès au travail est un objectif prioritaire (125-127).

Mais ne pas chercher à remplacer, de plus en plus, le travail humain par le progrès technologique, sinon cela entraîne une dégradation de l’humanité. Le travail est nécessaire [à la dignité de l’homme]. Aider les pauvres avec de l’argent ne peut être qu’une solution provisoire, dans l’urgence. Le premier objectif est de leur donner du travail. La justice précède la charité (Caritas in Veritate). La création de travail appartient au bien commun.

Le bien commun

L’écologie humaine (intégrale ?) est inséparable de la notion de bien commun. Son rôle est central et unificateur au regard d’une éthique sociale. Le bien commun se définit comme l’ensemble des conditions sociales qui permettent aux groupes et à chacun d’atteindre la perfection de manière totale et aisée (156).

Le bien commun présuppose : le respect de la personne humaine, le bien-être social, le développement des groupes (corps) intermédiaires (selon le principe de subsidiarité), la famille (cellule de base de la société), [l’entreprise], la paix sociale, la stabilité, la sécurité, l’ordre, la mise en œuvre d’une justice distributive (en complément de la commutative). Les acteurs publics ont le devoir de promouvoir et de défendre le bien commun (différent de l’intérêt général) (157). Le bien commun inclût la justice entre les générations en intra et en inter. Nous avons un destin commun (une communauté de destin).

 

L’option préférentielle pour les pauvres

Le bien commun est un appel à l’option préférentielle pour les pauvres en tirant les conséquences de la destination (universelle) des biens de la terre (cf. supra) (158).

  1. Pour un nouveau paradigme (modèle) de développement.

Non au paradigme technocratique

L’encyclique Laudato si n’est pas seulement une encyclique sur l’écologie. C’est, aussi, une encyclique sur la remise en cause du pouvoir technologique, dénommé par le Pape comme le « paradigme technocratique » : autrement dit, le gouvernement des techniciens porteurs d’une vision « réductioniste » du monde. Cette technocratie promeut une société idéalisée fondée sur le mythe du progrès et dont les capacités de croissance seraient infinies. Cette croissance est obtenue par l’investissement public et privé, continu, dans l’innovation pour augmenter la productivité du travail, source de croissance, au bénéfice de la rentabilité financière.

En mettant en cause le « paradigme technocratique » qui contredit la réalité et nuit à la création, le Pape définit, en creux, ce que devrait être les bons comportements de l’homme, sans méconnaître les apports très positifs de la technologie (102-103). Mais la technologie ne doit pas devenir un enjeu de pouvoirs terribles, utilisés par l’économie et la finance pour augmenter sa domination sur la nature et sur l’humanité (104). La réalité, le bien, la vérité, ne surgissent pas spontanément de la technologie et de l’économie. Les normes de nécessité (utilité et sécurité) doivent être encadrées par des normes de liberté. La liberté de l’homme est affectée [par l’intérêt personnel], elle a besoin d’une éthique solide, d’une culture, d’une spiritualité qui le contienne dans une abnégation lucide (105). Il se livre ensuite à un démontage systématique de l’approche moderne du progrès, de la croissance, de l’instrumentalisation de la nature et de l’homme, dans sa vie et dans le fonctionnement de la société (106-107).

Il faut ramener la technologie à un rôle d’outil, il faut choisir un style de vie nous rendant plus indépendant de la technologie, contribuant ainsi à créer une contre-culture (108). L’économie ne doit pas utiliser la technologie uniquement pour maximiser le profit, mais d’abord pour l’augmentation du bien être des hommes. Les finances doivent favoriser l’économie réelle. L’économie et la technologie ne peuvent pas résoudre tous les problèmes d’environnement. La croissance et le marché ne suffisent pas à régler la faim et la misère. Il ne va pas de soi que la maximisation des profits et le marché puissent garantir le développement humain intégral, ni l’inclusion sociale (109). Si la terre est un don gratuit de Dieu, les seuls critères utilitaristes d’efficacité et de productivité, pour un bénéfice individuel, sont inacceptables. Ce n’est pas optionnel, c’est une question de justice (159). Le principe de la maximisation du gain comme critère premier de l’économie est une distorsion conceptuelle de l’économie car il ne prend pas en compte les effets négatifs de ce critère sur la Création (195). Rappelons que, pour les catholiques, la pensée sociale de l’Eglise est une extension de la théologie. Le vocabulaire du Pape n’est donc pas anodin. Cela relève donc de notre Salut, comme nous la lettre de Saint Jacques, en Septembre, nous le rappelait.

Le retour à la réalité

Refusons la démesure anthropocentrique de la modernité. Revenons à la réalité. L’homme ne peut pas se substituer à Dieu. Il est le collaborateur de Dieu. La raison technique n’est pas au-dessus de la réalité.

La réalité est supérieure à l’idée (110). L’écologie intégrale doit être une résistance au paradigme technocratique (111). Il faut une révolution culturelle courageuse (114).

Il faut mettre la technologie au service d’une autre type de progrès : plus social, plus intégral, moins polluant, un style de vie plus sobre, donnant la préférence aux pauvres, ordonné à la contemplation du beau (112).

Une écologie intégrale

Tout est lié. Il faut prendre en compte tous les aspects de la crise mondiale par une écologie intégrale de l’environnement, de l’économie et du social. Remettons en question des modèles de développement, de production et de consommation. Le temps et l’espace ne sont pas indépendants (137-138). Ralentir le rythme de la production et de la consommation peut permettre d’autres formes de progrès et de développement (191). Un autre chemin de développement peut favoriser le transfert d’investissements pour la consommation vers des investissements pour réduire la pauvreté ou améliorer la protection de l’environnement (192). Il faut accepter une certaine décroissance (ou une autre croissance ?) dans les pays développés pour transférer davantage de ressources en faveur d’une plus grande croissance des pays en développement (193). Nous sommes en face d’une seule crise socio-environnementale : pauvreté, exclus, dégradation nature. Nous avons besoin d’une écologie économique. La protection de l’environnement appartient au développement, dans une perspective humaniste. Le tout est supérieur à la partie (139-140). Tout est lié, y compris l’état des institutions, car l’écologie sociale est nécessairement institutionnelle. Elle concerne tous les corps intermédiaires : familles, collectivités, entreprises,…pour parvenir à une législation et à des normes environnementales [sociétales] efficaces (142).

  1. Pour une nouvelle vision de la finalité des entreprises ?

La propriété privée des moyens de production est ordonnée à sa fonction sociale. Donner du travail, voilà la finalité de l’entreprise. Notons que le Pape ne fait aucune mention des entrepreneurs sociaux. Ce point est en revanche traité in Caritas in Veritate.

L’encyclique élargit la définition classique des parties prenantes. Aux chefs d’entreprises, aux actionnaires, aux salariés, aux fournisseurs, elle rajoute les concurrents (« ennemis »), les pauvres, le territoire.

La responsabilité sociétale et environnementale des entreprises (RSE) est plusieurs fois soulignée. Elle relève de la fonction sociale de la propriété et donc de la destination universelle des biens. Elle s’inscrit dans la recherche du bien commun. Elle s’intègre dans l’écologie intégrale.

Le juste prix ne se définit pas comme le simple résultat du marché. Le juste prix a une valeur objective.

La maximisation du profit relève d’une distortion intellectuelle. La technologie ne peut être uniquement utilisée pour la maximisation du profit. La productivité ne peut pas être ordonnée au seul bénéfice personnel.

  1. Quels styles de vie : vers un nouveau paradigme pour une « civilisation de l’amour » ?

Le cadre est posé dès le début de l’encyclique comme antidote à la situation actuelle : la liberté de l’homme est affectée [par l’intérêt personnel], elle a besoin d’une éthique solide, d’une culture, d’une spiritualité qui le contienne dans une abnégation lucide (105). Notre destin commun nous invite à un nouveau commencement historique. Le Pape y consacre près de 25 articles, soit la majeure partie du chapitre 6. Véritable Vademecum pour les pratiquants de l’économie de communion.

Un autre style de vie

Le marché crée un mécanisme consumériste compulsif, conséquence du paradigme technoéconomique. L’homme accepte des modes de vie que lui impose les produits normalisés de la machine, avec l’impression que cela est raisonnable et juste. Ce paradigme fait croire que le consommateur est libre, parce qu’il est libre de consommer. Devant cette situation équivoque, l’humanité a besoin d’une nouvelle conception d’elle-même. Nos fins ne sont pas à l’échelle de nos moyens (203). Cela génère un sentiment de précarité et d’insécurité et conduit à un égoïsme collectif. Quand les personnes sont autocentrées, elles s’isolent sur elles-mêmes et accroissance leur voracité.  Dans un tel contexte, il est impossible d’accepter que la réalité fixe des limites, le bien commun n’est plus [concevable]. Les normes ne sont respectées que si elles vont dans le sens des besoins personnels. Un style de vie consumériste ne peut que provoquer de la violence, surtout s’il n’est réservé qu’à une partie de la population (204). Mais l’homme est capable de se retourner. Dieu encourage le fonds des cœurs humains (205).

La gravité de la crise actuelle demande un changement de style de vie pour faire pression sur les détenteurs des pouvoirs politiques, économiques et sociaux. Quand nos comportements affectent le [profit] des entreprises, ces dernières produisent autrement. Le Pape lance un appel à la responsabilité sociale des consommateurs : acheter est un acte économique mais aussi moral. Cela met en cause nos comportements (206) et donc le pouvoir prescripteurs des consommateurs. Si nous dépassons notre individualisme, un autre style de vie peut se développer et la société peut changer (208). Il est majeur de noter la place centrale du profit dans les préconisations du Pape, tant pour les chefs d’entreprises que pour les consommateurs. [Pour les deux acteurs cela ramène au juste prix].

Un défi éducatif

Ce changement constitue un défi éducatif (209) qui doit inclure une critique du « mythe de la modernité » : individualisme, progrès indéfini, concurrence, marché sans règles, consumérisme,…, fondée sur une raison [instrumentalisante de la création] et doit orienter vers une éthique écologique, incluant la dimension spirituelle (210). Cette éducation doit faire émerger une « citoyenneté écologique [intégrale]». Il ne faut pas s’arrêter à une simple information, il faut développer de nouvelles habitudes, dans une perspective à long terme. Il faut ramener la technologie à un rôle d’outil, il faut choisir un style de vie nous rendant plus indépendant de la technologie, contribuant ainsi à créer une contre-culture (108). Cela demande de cultiver la vertu pour que le don de soi soit possible. Tous les milieux éducatifs sont concernés : famille, école, paroisse, séminaire, communautés chrétiennes, auto-éducation,…(213-214).

Aimer la beauté, contempler la création de Dieu, pour sortir du paradigme utilitariste et consumériste afin de  répandre un nouveau paradigme (modèle) humain 215)

Une conversion à l’écologie [intégrale]

Puisons dans la richesse de la spiritualité chrétienne. Une mystique doit nous animer. Reconnectons notre spiritualité à notre corps, à la nature, à la réalité de ce monde (216). [Retrouvons notre unité]. La crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure (217). En prenant Saint François comme modèle, reconnaissons nos péchés (218), en créant des réseaux communautaires car la conversion à l’écologie [intégrale] est aussi une conversion communautaire (219). Cette conversion implique gratitude et gratuité, une reconnaissance du monde comme don du Père par amour. Cela doit entraîner des attitudes gratuites de renoncement, des attitudes généreuses en s’offrant à Dieu en sacrifice, dans [l’humilité] (220).

Joie et Paix

La spiritualité chrétienne conduit vers une autre vision de la qualité de la vie, vers un style de vie prophétique et contemplatif, antidote à la consommation. Ayons la conviction que « moins est plus ». Prônons une croissance par la sobriété avec un retour à la simplicité, sans domination (222). Sobriété et liberté provoquent une libération car notre vie est plus intense, en vivant mieux chaque moment et en ayant moins de besoins insatisfaits (223). La sobriété et l’humilité sont peu pratiquées au XXIème siècle entraînant des déséquilibres multiples. Leur pratique suppose une relation à Dieu pour éviter auto-centrisme et subjectivité (224). Une sobriété heureuse favorise un style de vie équilibré, donne une capacité d’admiration et apporte une profondeur de vie (225).

Amour civil et politique

Si Dieu est notre Père, nous avons des frères. L’amour fraternel est gratuit, il rend possible d’aimer nos ennemis (228).

Nous avons besoin des autres et nous avons une responsabilité envers eux. Cela vaut la peine d’êtres bons et honnêtes. Sans ces fondements de la vie sociale, seuls nos propres intérêts prédominent, entraînant de la violence.

De petites actions quotidiennes se transforment en un style de vie (211). C’est « la petite voie de l’amour » de sainte Thérèse de Lisieux (230). Chaque effort personnel contribue à changer le monde (212). L’amour et les petits gestes sont aussi des actes civils et politiques. L’amour de la société, l’engagement personnel pour le bien commun relèvent de la charité. Les micro-relations comme les macro-relations sont nécessaires pour construire une « civilisation de l’amour », clé d’un développement authentique (231).

  1. Changer de paradigme ? Une interpellation pour l’économie de communion.

Il s’agit bien de cela après la disqualification par le Pape François du paradigme technocratique. Nous sommes invités, avec force, à remettre en question nos modèles de développement, de production et de consommation. Voilà qui interpelle directement l’économie de communion. Voilà un écho puissant aux impulsions de Chiara Lubich, à la fois, comme une validation et comme une invitation à amplifier nos actions.

N’est-ce-pas aussi l’occasion de se poser la question, 25 ans après notre fondation, de ce que nous sommes. L’EdC n’est pas un mouvement spirituel, ni un courant spirituel, L’EdC n’est pas un organisme de formation à l’anthropologie chrétienne, ni à la politique, L’EdC n’est pas, non plus, un mouvement d’entrepreneurs et de cadres chrétiens.

Que sommes-nous alors ? Nous sommes un chemin d’évangélisation et, donc, de conversion personnelle et sociétale de nos comportements socioéconomiques pour lutter contre le péché d’injustice par omission. Ce chemin est fondé sur la spiritualité de la communion et de l’unité, et sur l’anthropologie de la Pensée Sociale de l’Eglise. Concrètement le premier combat de l’EdC vise le chômage de masse généré par le paradigme technocratique, véritable « structure de péché » (Audience générale. Jean-Paul II. 25 08 99). Cette conversion concerne chacun d’entre nous. L’EdC s’adresse à toutes les parties prenantes de l’entreprise : le chef d’entreprise, ses actionnaires, ses employés, ses fournisseurs, ses clients, le territoire support de son activité, avec les familles, les pauvres, les élus et l’environnement naturel. Nous sommes, tous, potentiellement des pratiquants de l’EdC. Cette conversion nous invite à pratiquer la justice en changeant nos comportements de consommateurs, et en créant des entreprises, en les développant, en les favorisant, en les encourageant, en les finançant, en les soutenant, en les valorisant pour créer des emplois pour tous.

Mais les conditions macroéconomiques actuelles, conséquences du paradigme technocratique, ne sont pas favorables à la création d’emplois. Il est donc aussi dans la vocation de l’EdC d’être une force de proposition, à l’échelle de la France, de l’Union Européenne, du monde, pour changer de paradigme économique et pour renouveler le contrat social, en s’emparant des prises de position de Laudato si et en s’appuyant sur les bonnes pratiques existant déjà au sein des courants cousins.

 

  1. Mon Royaume n’est pas de ce monde

Une prudence importante. Tout ce partage est éclairé par la relation permanente, transcendante même, que vit la création avec son Créateur. Tout est lié, s’est plu à répéter le Pape François. Il a aussi, plus que suggérer, que le péché fait partie de la réalité. C’est un combat eschatologique. Nous y  sommes impliqués. Ce serait une autre forme d’idéalisme que de croire que l’économie de communion va se substituer à l’économie libérale. L’économie de communion, en demandant une conversion, relève par essence du Royaume de Dieu. Elle a vocation à participer à la construction du Royaume de Dieu. Mais ce Royaume n’est pas de ce monde, même s’il est dans ce monde.  Agissons comme si tout dépendait de nous, prions comme si tout dépendait de Dieu. Acceptons d’être des serviteurs inutiles.


Marc REYNAUD

Ingénieur et économiste

Coresponsable de l’économie de communion en Provence

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