Attention, les enfants regardent(1)

Attention, les enfants regardent(1)
2 juin 2015 Dorothée Paliard

Attention, les enfants regardent(1)

par Thierry Fournier de Meyere, Professeur de Lettres et Chef d’Établissement dans le Var.

Je n’entends plus le cours de mathématiques, je la regarde.

Mon stylo n’écrit plus sur la feuille, je la regarde.

Je n’ai plus aucun souci, je la regarde.

Elle lève les yeux vers moi, je baisse les miens.

Mon cœur bat vite.

Le soir, dans le ciel de ma chambre, je révise ce visage que je connais par cœur.

Je m’avance vers elle, lui écarte doucement les cheveux.

Elle regarde ma bouche, me prend par la main, et me dit viens.

Je lui donne le plus beau, le plus long des baisers.

L’éternité peut commencer.

Je l’aime et l’aimerai toujours.

Elle m’aime d’un même amour.

Je suis fait pour elle, et elle pour moi.

À treize ans, prêt à partir, prêt à mourir.

Pour elle.

Moi, à treize ans, j’ai un Smartphone. Sur mon écran tactile, je peux voir des filles à poil. Comme c’est facile ! À la récré, on se les montre entre copains. On s’éclate. Les femmes sont belles, les hommes, qu’est-ce qu’ils leur mettent ! Je connais leurs parties les plus intimes, et je les regarde faire l’amour. Comme c’est facile ! L’homme prend son plaisir. La femme a l’air d’aimer ça. Je sais exactement comment ça se passe. Comme c’est facile ! Dans ma chambre, sur mon écran géant, je regarde en boucle cette scène qui me fait tourner la tête. Il est tard et je suis pas couché. Je m’entraîne à devenir comme cet homme. Il a toutes les femmes qu’il veut. Comme c’est facile ! Je suis sûr que les copines de ma classe elles sont pareilles. Y en a une que je kiffe. Je vais lui envoyer un message pour voir… Ouah, sa réponse ! Elle m’a traité ! Elle est dingue cette meuf ! Avec les copains, on va lui montrer que les hommes c’est nous. Sur Facebook, on va la clasher. Et puis cette fille, elle est laide.

Au fond de moi, je suis triste. C’est pas ça que je veux. Je voudrais aimer et être aimé. Je voudrais la serrer dans mes bras, et passer ma main sur sa joue. Je voudrais lui dire je t’aime, mais je sais pas comment faire. Et en plus elle est tout le temps avec ses copines. Elles me regardent bizarrement, et elles se mettent à rigoler. Ces filles-là, je les comprends pas. Je reprends mon Smartphone.

XXX…

Jusqu’au début des années 80, voir un film à caractères pornographiques strictement interdit aux mineurs relevait de l’exploit solitaire et coupable. Salle de cinéma spécialisée cachée dans la ruelle de la honte. Film moins cher que la prostituée. Carte d’identité en baissant les yeux, clientèle masculine, apprentissage du puceau, frénésie de l’homme âgé. Odeur d’urine et de sperme mélangés, messieurs assis les uns loin des autres, film regardé à moitié, porte de sortie à la dérobée.

En 1984, la naissance de Canal + enfonce un tabou, liberté télévisuelle oblige. Le porno c’est le samedi dans les foyers équipés du fameux décodeur, passeport du sexe à minuit. Majorité connais pas. Quand les parents sont pas là, les enfants regardent, et les jeunes entre amis.

À l’approche des années 2000, Internet arrive dans les foyers. Les sites X envahissent la toile. Le contrôle parental, ça marche pas. Les parents regardent, et les enfants aussi, chacun à son tour, l’écran d’ordinateur. Juste une fois, juste pour voir. On y prend goût.

Le temps s’accélère. Les jeunes années du troisième millénaire accouchent du portable et de la tablette connectés. Le téléphone intelligent est à la portée de toutes les mains, de toutes les bourses, et de toutes les générations. Le porno pour tous a largement devancé le mariage pour tous. On se cache encore un peu, mais derrière un diminutif presque rigolo et une lettre bien rodée, la pornographie se banalise.

Groupes, homo, bi, trans, brutalités sexuelles… Y a pas de mal à se faire du bien ! Le monde entier se pornocratise. Émissions de télévision, publicités, clips musicaux, œuvres d’artistes… Robes transparentes, poitrine dénudée… Le porno c’est chic ! Le supermarché mondialisé du X met en scène une femme hyper sexualisée et un homme instrumentalisé, l’un et l’autre tendus vers un seul et unique objectif : la jouissance.

La Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949, dans son article 14, interdit toute diffusion d’œuvre pornographique aux moins de 18 ans. Mais une loi bravée chaque jour et balayée d’un revers de main. Qui est responsable ? Qui est coupable ? Après la dépénalisation des drogues un peu partout dans le monde, à quand la dépénalisation de la pornographie livrée en pâture aux mineurs ?

Au nom de l’intégrité de la personne humaine, au nom de l’amour, au nom de… la loi, notre société doit réagir. Ne laissons plus les enfants dériver dans les forêts obscures d’Internet. À sa naissance, chaque individu devra être doté d’une clé numérique strictement personnelle lui donnant accès à certains contenus, en fonction de son âge (réseaux sociaux, sites interdits aux mineurs…).

Que plus aucun adolescent ne puisse accéder à la pornographie avant sa majorité, car le porno, oui le porno, est un abîme d’amour.


(1) Serge Leroy, Attention, les enfants regardent (film, 1978)

www.fournierdemeyere.fr

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