Arthur Hacot :  » le mouvement antispéciste réussit son œuvre au vu du rapport homme-animal de plus en plus questionné »

Arthur Hacot :  » le mouvement antispéciste réussit son œuvre au vu du rapport homme-animal de plus en plus questionné »
20 mars 2019 Dorothée Paliard

Arthur Hacot :  » le mouvement antispéciste réussit son œuvre au vu du rapport homme-animal de plus en plus questionné »

Etudiant à Normale, Arthur Hacot est l’auteur d’un mémoire sur le véganisme. Invité au colloque organisé par l’OSP, samedi 2 février 2019, il a donc parlé de son enquête, a décrit les militants véganes qu’il a rencontré et leur mode d’action.

« Au cours de l’année universitaire 2017-2018, j’ai choisi d’effectuer une étude au sein d’une association végane. Je m’y suis intéressé premièrement, car le véganisme est un phénomène de plus en plus visible, discuté, notamment associé à l’antispécisme, et deuxièmement, car j’ai une affinité particulière pour les thématiques en lien avec le monde de l’alimentation.

Lors de ce travail, j’ai tenté de mettre en avant les différents ressorts qui permettaient à la fois la constitution de l’idéologie végane antispéciste et son apparition dans l’espace public.

Avant de présenter brièvement les résultats de l’enquête autour des trois questions, il convient d’effectuer un bref rappel historique sur ce qu’est le véganisme.

En effet si le véganisme constitué comme tel est récent, il plonge ses racines dans des mouvements plus anciens et généralement associés à la cause animale. Il serait bien trop fastidieux d’effectuer ici un exposé exhaustif des racines historiques du véganisme. Retenons simplement que le refus de consommer de la viande existait déjà dans l’Antiquité Grecque, et que des sectes végétariennes, promues par des puritains protestants anglais, firent leur apparition au cours du 17e siècle. Le 19e siècle vit l’apparition de mouvements de lutte contre la vivisection ou la corrida, notamment en France, portés par des intellectuels comme Victor Hugo ou Louise Michel. Déjà à l’époque, certains refusaient que l’on fît violence aux animaux.

Le véganisme tel que nous le connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire un mode de vie construit sur le rejet de toute forme d’exploitation animale ou de consommation de produits d’origine animale, se constitua plutôt dans les années 1970, quand Ronnie Lie, un activiste de la protection animale, demanda un régime exclusivement végétal lorsqu’il était en prison. Durant la même décennie, des intellectuels, tels Richard Ryder, et surtout Peter Singer, théorisèrent l’antispécisme, comme refus de considérer que l’espèce doit être un critère de hiérarchisation dans le traitement à infliger aux animaux, et permirent la constitution d’une structure intellectuelle à la pratique du véganisme.

Depuis, les associations véganes ou antispécistes se multiplièrent, dont certaines gagnèrent une dimension internationale (ALF, créée en 1976, PETA, créé en 1980). On peut noter en 2008 la création de L214, principale promotrice du véganisme en France.

Depuis, les revendications liées à la protection environnementale et la santé permettent de donner à la promotion du véganisme et de l’antispécisme une audience plus large. Sans pour autant considérer qu’actuellement le véganisme n’ait cessé d’être une pratique marginale dans la société française, il est clair que c’est un phénomène qui gagne en visibilité. Cette diffusion est due notamment à l’action de multiples associations qui en assurent la promotion via de divers moyens, en vandalisant des boucheries, en bloquant des abattoirs, ou faisant des mises en scène et du tractage sur la voie publique, en diffusant des vidéos sur le net… et en bénéficiant d’une plus large couverture médiatique qu’auparavant.

Et il y a des effets indéniables, puisqu’en 2016, le marché du produit végane connut une croissance de 82%. Suffisamment pour que l’on soit en droit de s’intéresser à ceux qui portent sa diffusion.

Qui sont les militants véganes ?

Les militants véganes sont des individus pratiquant le véganisme et ayant décidé de s’investir dans une association ou un mouvement pour assurer, d’une manière ou d’une autre, la promotion de leur mode de vie. Il est certain que l’on peut voir dans la simple pratique du véganisme une entreprise généralement militante, mais elle paraît plus passive qu’active du point de vue de la diffusion des idées, et notamment de l’antispécisme.

Les militants concernés par l’enquête devinrent véganes par confrontation à un ensemble d’images et de vidéos, montrant des animaux en abattoirs. La violence des images fut telle que les militants remirent totalement en question leur mode de consommation. Ils commencèrent généralement par le végétarisme, en allant vers le véganisme dans un processus plus ou moins long.

Il est difficile d’expliquer pourquoi certains individus paraissent plus affectés que d’autres par la vision de ces images. Il y a un ensemble de caractéristiques psychologiques que l’enquête ne permet pas de saisir, mais le fait que les véganes ici concernés soient tous citadins a surement son importance. En effet, la ville peut être conçue comme un espace aliénant et détachant totalement l’homme de l’environnement et de la nature. Il peut paraître plus facile d’avoir à affronter la violence de la relation homme-animal si on y a été familiarisé depuis l’enfance, or c’est une situation que l’on rencontre plus souvent à la campagne qu’en ville. De fait, la redécouverte de ce lien, par exemple, steak / bœuf / animal vivant apparaît dans ce contexte beaucoup plus violente et potentiellement traumatisante. Mais ce n’est pas le cœur de ce propos.

Quand ils devinrent véganes, les militants de l’enquête rencontrèrent des difficultés notamment liées à l’omniprésence des produits d’origine animale dans la consommation, liées au déficit d’information, mais également à la potentielle incompréhension, voire résistance, de l’entourage.

Tous ces éléments furent autant de difficultés qui compromirent le maintien dans la pratique du véganisme, et qui, de fait, purent nourrir des tensions chez l’individu engagé dans cette voie, tiraillé qu’il put être entre ses convictions et la nécessité de maintenir des bonnes relations avec l’entourage (pour des raisons affectives, professionnelles…). Ces difficultés furent à l’origine d’une nécessité de construire un discours justificateur, à la fois pour pacifier les relations avec l’entourage, mais également pour renforcer la pratique en lui donnant une forme de structure idéologique. Cependant, certaines difficultés liées au manque d’information, la persistance de certaines tensions, l’impression de ne pouvoir lutter seul contre un ennemi de plus en plus clairement identifié (industrie de la viande et agroalimentaire en général) poussèrent les individus véganes vers le militantisme actif et associatif.

« La nécessité de maintenir son capital social sous-tend un type de militantisme pacifique »

 

Que veulent les militants véganes ?

Parmi les raisons qui amenèrent les individus véganes à s’engager dans le militantisme se trouvaient certains éléments évoqués auparavant (sentiment d’impuissance, désinformation, incompréhension de l’entourage…).

Toujours aujourd’hui, ces éléments constituent une des bases sur laquelle les militants construisent leur discours. Bien souvent, l’incompréhension manifestée par l’entourage vis-à-vis du véganisme est expliquée par l’aveuglement de ce dernier sur ce qui se passe réellement dans les abattoirs, à savoir une violence considérée comme atroce et inadmissible. La responsabilité de cet aveuglement est reportée par les militants sur les actions publicitaires des « lobbies de la viande », et sur les pouvoirs publics qui les subventionnent. Et conscients que les militants enquêtés sont de ne pas faire le poids face à de telles puissances politiques et économiques, ils préfèrent choisir un mode d’action favorisant la diffusion des idées antispécistes, dans le but « d’ouvrir les yeux » des consommateurs non véganes.

Ce qu’ils veulent, c’est en finir avec toute forme d’exploitation animale, qu’il s’agisse d’alimentation, d’habillement, de maquillage, de divertissement… rien dans leur consommation ne doit avoir fait intervenir un animal ayant été exploité dans ce but. Et pour cela, ils sont convaincus qu’il faut mener des actions dans l’espace public afin de sensibiliser les individus non véganes. La promotion de l’antispécisme apparaît comme la raison officielle de cet engagement.

Pourtant, l’enquête révèle qu’il se trouve dans l’engagement associatif un ensemble de buts officieux, qui, contrairement à la diffusion idéologique, ne sont jamais affichés comme objectifs véritables. En effet, l’engagement dans une association permet tout d’abord de se maintenir facilement dans la pratique du véganisme par le partage d’informations avec d’autres militants. De plus, porter la diffusion du véganisme dans la société, c’est augmenter également les opportunités de consommer végane sans réelles difficultés (par croissance du marché du produit végane par exemple). Il est également possible de trouver, dans le monde associatif, des opportunités que l’on ne trouve pas dans le monde du travail, de valoriser des savoir-faire, notamment en matière numérique ou de communication, certains militants ayant connus des échecs dans leur vie professionnelle pouvant se voir offrir une sorte de seconde chance dans le militantisme. Enfin, l’engagement permet l’accès à l’espace public, pensé comme un exutoire où l’expression de la colère comporte moins de risques que dans l’entourage direct, le but étant de maintenir des liens avec les proches, avec parmi eux des non-véganes.

Comment agissent-ils ?

Actuellement, une des principales raisons pour lesquelles il est difficile d’échapper aux revendications des militants véganes, c’est la couverture médiatique dont bénéficient certains de leurs actes, notamment l’attaque de boucheries, d’abattoirs, ou encore l’occupation de l’espace public à travers des mises en scène morbides. Pourtant, certaines associations traitent autrement le sujet, préférant la communication positive, la discussion avec les passants, et évitant d’agir avec violence (en tout cas physique et manifeste).

Bien souvent, le traitement médiatique du militantisme végane tend à réduire le monde associatif en individus violents/non-violents ou encore fanatiques/non-fanatiques… La réalité n’est jamais si binaire et pour comprendre pourquoi des militants choisissent tel ou tel mode d’action, il faut nécessairement s’intéresser à la manière dont ils sont devenus véganes.

L’association étudiée ici dispose de tout un ensemble de pratiques, distribution de tracts, mises en scène-choc, communication visuelle… mais ne vandalise pas les boucheries et ne bloque pas les abattoirs.

La volonté de faire preuve de retenue avec les passants, choisissant la discussion plutôt que la prise à partie, trouve sa raison dans le fait que les militants enquêtés connurent des tensions avec leur entourage, lors des premiers instants de leur conversion, en raison de la colère qu’ils voulaient exprimer. De fait, ils savent que la confrontation directe avec le profane est particulièrement inadéquate pour promouvoir efficacement le véganisme. La nécessité d’argumenter oblige à poser un cadre pacifié dans la relation militant-passant.

Pourtant, il y a une forme de violence portée par les mises en scène sanglantes qui souvent constituent l’arrière-plan des opérations de tractage. Tout repose dans un dosage rationnel de la violence visuelle, le but étant de choquer suffisamment les passants pour qu’ils s’ouvrent à la discussion, tout en se gardant de les choquer trop pour qu’ils se referment. Les militants enquêtés savent que cette violence visuelle est nécessaire pour déclencher la prise de conscience, mais ils savent également qu’elle peut potentiellement marginaliser le mouvement antispéciste si son usage est démesuré.

Ainsi, il est possible de dire que la volonté, lors de la conversion des militants au véganisme, de conserver une certaine ouverture d’esprit permettant de mieux comprendre les non-véganes, est perçue comme un facteur d’efficacité dans la promotion idéologique. On peut donc avancer que c’est entre autres la nécessité de maintenir son capital social qui sous-tend ce type de militantisme (discussion, tractage…).

A l’inverse, on peut formuler l’hypothèse que les militants effectuant des actions jugées violentes (blocages voire incendies d’abattoirs, attaques de boucheries…), sont des marginaux ou ne craignent pas de le devenir, le coût de ce genre d’actions en termes de relations avec les proches étant plus important. Les associations jugées comme étant les plus radicales sont également marginalisées au sein du mouvement antispéciste, elles lancent de nombreuses critiques aux associations plus grand public et plus ouvertes, les accusant de corrompre le message antispéciste pour se rendre plus fréquentables.

Conclusion

D’une manière générale, les modes d’action au sein du mouvement antispéciste sont très nombreux, en raison de la présence de nombreuses associations distinctes, chaque mode ayant ses adeptes et ses détracteurs, son efficacité propre et son effet sur la nature du message à promouvoir. Les modes d’action sont au cœur d’un affrontement entre acteurs du mouvement, chacun luttant pour imposer une certaine vision du véganisme, de l’antispécisme, et de la manière dont ils doivent être promus.

Il est néanmoins possible de reconnaître que, globalement, le mouvement antispéciste réussit en partie son œuvre, dans la mesure où, aujourd’hui, le rapport homme-animal est de plus en plus questionné dans la société, permettant la diffusion de certaines pratiques, et parmi elles, sans être la seule, le véganisme.

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