Appel à l’espérance au milieu de l’abomination de la désolation environnementale

Appel à l’espérance au milieu de l’abomination de la désolation environnementale
3 décembre 2015 Dorothée Paliard

Appel à l’espérance au milieu de l’abomination de la désolation environnementale

Amaury Le Bastart. 19 septembre 2015.

Libre propos

Dans son encyclique Laudato Si’, le pape François lance, aux hommes de bonne volonté, un vigoureux appel à espérer pour sortir de l’abomination de la désolation que la crise environnementale contemporaine suscite : « Le défi urgent de sauvegarder notre maison commune inclut la préoccupation d’unir toute la famille humaine dans la recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer. Le Créateur ne nous abandonne pas, jamais il ne fait pas marche arrière dans son projet d’amour, il ne se repend pas de nous avoir créé. L’humanité possède encore la capacité de collaborer pour construire la maison commune[1]»

Ce paragraphe est particulièrement marquant. En termes simples, il énonce une confession radicale de l’espérance judéo-chrétienne, de façon explicite cependant cryptée. Devant la monstruosité de ce qui arrive à l’environnement du propre fait de l’activité humaine, rien n’est perdu. L’humanité ne court pas fatidiquement à sa perte, n’en déplaise à tous les  »oiseaux de mauvais augure » ou encore aux romantiques tels Mary Shelley qui commis un ouvrage très puissant : Le Dernier Homme[2] en 1826. Incidemment, Cet ouvrage témoigne qu’un littérateur, bien longtemps avant des scientifiques, eut l’intuition d’une possible éradication de l’humanité de la planète, comme quoi les Lettres ont devancé les Arts dans l’alerte des conséquences d’une conduite humaine inconsidérée ; elles le font certainement encore. Il n’en demeure pas moins qu’une planète vidée de l’humanité est un non-sens, une spéculation nulle et non avenue pour tout chrétien.

L’espérance judéo-chrétienne consiste donc à espérer envers et contre tout. La situation actuelle présente une analogie contextuelle avec une expérience humaine, politique et spirituelle déjà vécue autrefois et dont ses Lamentations de Jérémie rendent compte :

« Je suis l’homme qui a connu la misère, sous la verge de sa fureur. C’est moi qu’il a conduit et fait marcher dans la ténèbre et sans lumière. Contre moi seul, il tourne et retourne sa main tout le jour.

Il a consumé ma chair et ma peau, rompu mes os.
Il a élevé contre moi des constructions, cerné ma tête de tourments.
Il m’a fait habiter dans les ténèbres, comme ceux qui sont morts à jamais

Il m’a emmuré, et je puis sortir ; il a rendu lourdes mes chaînes. Quand même je rie et j’appelle, il arrête ma prière.
Il a barré mes chemins avec des pierres de taille, obstrué mes sentiers.

Il est pour moi un ours aux aguets, un lion à l’affût.
Faisant dévier mes chemins, il m’a déchiré, il a fait de moi une horreur. Il a bandé son arc et m’a visé comme une cible pour ses flèches.

Il m’a planté dans les reins les flèches de son carquois.
Je suis devenu la risée de tout mon peuple, leur chanson tout le jour. Il m’a saturé d’amertume, il m’a enivré d’absinthe.

Il m’a brisé les dents avec du gravier, il m’a nourri de cendre.
Mon âme est exclue de la paix, j’ai oublié le bonheur !
J’ai dit : Mon existence est finie, mon espérance qui venait de Yahvé.

Souviens-toi de ma misère et de mon angoisse : c’est absinthe et fiel ! Elle s’en souvient, elle s’en souvient mon âme, et elle s’effondre en moi. Voici ce qu’à mon coeur je rappellerai pour reprendre espoir :

Les faveurs de Yahvé ne sont pas finies, ni ses compassions épuisées ; elles se renouvellent chaque matin, grande est sa fidélité !
« Ma part, c’est Yahvé ! Dit mon âme, c’est pourquoi j’espère en lui. »

Yahvé est bon pour qui se fie à lui, pour l’âme qui le cherche.
Il est bon d’attendre en silence le salut de Yahvé.
Il est bon pour l’homme de porter le joug dès sa jeunesse,
Que solitaire et silencieux il s’asseye quand le Seigneur l’impose sur lui, qu’il mette sa bouche dans la poussière : peut-être y a-t-il de l’espoir ! Qu’il tende la joue à qui le frappe, qu’il se rassasie d’opprobre !

Car le Seigneur ne rejette pas les humains pour toujours :
s’il a affligé, il prend pitié selon sa grande bonté.
Car ce n’est pas de bon cœur qu’il humilie et afflige les fils d’homme ![3] »

Ce chant adopte le rythme d’une élégie funèbre. Le poète s’identifie avec la ville de Jérusalem torturée et médite avec elle sur les effets mérités de la justice divine, mais exprime aussi l’espoir que Yahvé dans sa miséricorde lui fera grâce et la vengera des ennemis qui présentement l’accablent. Nul doute que le prophète Jérémie en est l’auteur, lui le témoin notoire de l’agonie du royaume de Juda et Jérusalem depuis le siège de la Ville sainte en 597 avant l’ère courante jusqu’au désastre des années 587-586. Peu importe que Jérémie fut l’unique et véritable auteur de ce chant, les Lamentations d’une manière plus générale comptent parmi les plus beaux et les plus émouvants morceaux de la poésie biblique. Et ils ont pu ainsi entrer, avant la Restauration du Temple de Jérusalem, dans la liturgie juive du jour anniversaire de sa destruction par les troupes de Nabuchodonosor : « au cinquième mois de l’année ». Lecture en est toujours faite dans les synagogues au neuvième jour de ce même mois (ab), date commémorative aussi de l’incendie du second Temple en l’an 70 de l’ère courante. Dans l’Église catholique, c’est à la liturgie de la semaine sainte qu’appartiennent ces  »Lamentations ».

A l’heure de cette Lamentation, il y avait vraiment de quoi se lamenter puisque non seulement la Gloire de Dieu avait migré hors de Jérusalem[4], mais encore il ne restait plus pierre sur pierre du Temple. Autant dire que les hébreux contemporains de l’événement, restés à Jérusalem ou émigrés de force en Chaldée, vivaient l’abomination de la désolation. Ils vivaient la déportation et la ruine de la Ville sainte comme une éradication de leur nation de la planète, non pas que Dieu leur retirait d’être son peuple, mais la Gloire se retirant de Jérusalem les hébreux perdait tout motif constitutif pour demeurer peuple de Dieu, unique raison d’être du peuple hébreu. Ils retournaient à redevenir nation parmi les nations sans destin à venir distinct à construire. Cette situation à laquelle fut confronté Israël ancien semble pouvoir servir de façon tout à fait adéquate comme source judéo- chrétienne de méditation et de réflexion pour affronter la crise environnementale actuelle. Comment Israël ancien a-t-il fait pour continuer à vivre sa mission fondatrice et historique de témoigner de la présence du Dieu, trois fois saint, au milieu des nations ?

Pour le moment, l’essentiel à retenir est qu’au milieu de cette abomination de la désolation, le prophète Jérémie, auteur présumé de la Lamentation citée, continue d’espérer fermement dans l’intervention de son Dieu, qui n’intervient jamais sans la médiation d’hommes. C’est bien ce à quoi le pape François semble inviter tous les hommes de bonne volonté, – à l’instar des bataillons de catholiques romains ?

[1] Lettre encyclique Laudato Si’ (18 juin 205), § 13.

[2] Mary Shelley, Le dernier homme, Paris, 1998, Gallimard, Folio n° 3035

[3] Lm 3, 1-33.

[4] Ez 10, 18-22 ; 11, 22-25

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